Tanto amore perduto, tanto disamore accumulato. Tanti ricordi rimossi, tante verità sapute. E tante verità coraggiosamente ripetute. * * * Pakistan. Afghanistan. Iraq. Palestine. Lebanon. From the borders of Hindu Kush to the Mediterranean, we – we Westerners that is – are creating a hell disaster, Robert Fisk, 24.11.07 * * * Ils s’en vont, tous. On dit « c’est la vie » qu’est ce que ça veut dire ? C’est aussi la vie de rester, non ? Borborygmus, borborygmi, 26.07.07 * * * If you don't believe that the Syrian regime is causing the chaos in Lebanon, at least you have to admire its knack for predicting it, Scott MacLeod, The Middle East, 25.06.07 * * * Le temps est un barbare dans le genre d'Attila, Georges Brassens * * * Beyrouth, ma ville, la Méditerranée, ma mer... Liberté Toujours, 29.04.07 * * * Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots, Le bateau ivre, Arthur Rimbaud * * * Les Emirats Arabes Unis sont une nation moderne et progressiste, La Sorbonne, Abu Dhabi * * * La nuit tous les chats sont gris et les poissons... rouges, Mickey 3D * * * I am feeling increasingly Bahraini, Michael Jackson * * * Remember, the Stone Age didn't end because we ran out of stones, Ahmad Zaki Yamani - Saudi Oil Minister * * * El duende... ¿Donde està el duende? Federico Garcìa Lorca * * * I can't understand how throughout the war whoever mentions Syrian occupation is a Zionist and now whoever revolts against Israeli attacks is Syrian, Claudine 25.08.06 * * * Abu Dhabi is where all the cute kittens go, Garfield * * * Traffic lights return to function in Kiryat Shmona after more than a month, Haaretz 14.08.06 * * * Mahmood Ahmadinejad has launched his own blog www.ahmadinejad.ir he seems to see the virtue in blogging after clamping down on other bloggers * * * It's really hard to get used to being used to live in war, Kerbolg 09.08.06 * * * The more Israel behaves in this barbarious manner, the more Arabs it slaughters, the less its future in the region is assured, Patrick Seale 11.08.06 * * * Tant qu'il y aura de l'humour, il me restera de l'espoir, Nad's Blog 05.08.06 * * * Hier j'ai goûté le lait de chamelle, ca a quand même un fort gout de bête

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lundi 29 juin 2009

Neda, your death will not be in vain (?)

The events in Iran in a comic inspired by Marjane Satrapi's Persepolis: www.spreadpersepolis.com

mercredi 6 mai 2009

L’anthropie

Avertissement : Ce texte est une fiction. Tous les personnages de ce texte sont fictifs et toute ressemblance avec des personnes réelles, existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.
Ce texte a été publié par Les Impromptus Littéraires.

Quelque jours après mon arrivée à Beyrouth, Rabih m’emmena à l’Université de Balamand où il devait parler de sa théorie de l’anthropie qui, semble-t il, lui inspirait alors une grande lassitude et lui lassait un sentiment de futilité. Il me dira plus tard qu’il avait l’impression de répéter la même chose en y changeant chaque fois un détail cosmétique pour paraître innovant. Durant l’heure de route qui sépare Beyrouth de ce monastère université du Liban-Nord, haut lieu de l’orthodoxie levantine qu’est Balamand, une intense discussion nous occupa. Rabih était nostalgique et désabusé, j’en étais maintenant sûr. Je l’étais aussi, je crois. Arrivés légèrement en retard à l’université située à huit kilomètres au sud de Tripoli, sur une colline face à la mer, perdue au milieu des oliviers, nous courûmes vers la salle où Rabih devait intervenir. L’amphithéâtre était plein.

Après s’être rapidement excusé pour son petit retard, Rabih se lança à corps perdu dans un éloge de l’inutilité. Inutilité, et trivialité de la recherche, inutilité de l’humanité, qui n’est qu’une parenthèse éphémère dans l’immense vide de l’univers. L’anthropie, disait-il après cette introduction absconse, se déshumanise. Le vecteur de la déshumanisation de l’anthropie est l’informatique. La bibliothèque de Babel sortie de l’imagination de Borges est née, et avec elle, l’anthropie s’est fondue dans la toile mondiale, immatérielle et omnisciente, de l’information. Le vrai et le faux se confondent, et qu’importe, anyway tout est relatif. Qu’importe de lire le texte d’un hacker du Nevada qui s’appelle Cerventes et de croire que c’est Cervantes qui l’a écrit et non ce hacker du Nevada ; et de penser que ce hacker est une femme et de se dire qu’elle est jolie. Qu’importe de lui envoyer un e-mail en lui disant ‘I Love You let’s meet at the café du coin’, en sachant très bien que dans ce monde immatériel il y a aussi peu de café que de coins. La ville n’est plus. Borges imagine la bibliothèque de Babel… mais c’est Babylone toute entière qui est s’est immatérialisée sous nos yeux brillants, myopes et injectés de sang. La Babylone céleste est née. La World Wide Babylon. Avec son cortège de mensonges, de sexe, de savants, d’intellectuels, de rois et d’esclaves, avec son panthéon innombrable de dieux et de satans. Tous les vices, toutes les vertus s’y côtoient, tous les livres y sont répertoriés dans toutes les langues. Chacun y a sa page, sa page toile, sa page web. Malheur à toi si Google, le Dieu des dieux de la Babylone céleste ne te reconnait pas ! Les Babyloniens se parlent, se mentent, se rencontrent, des forums se créent, des crimes abjectes y sont commis. Le temps n’existe plus. Des Nazis y côtoient des chefs d’Etat, des pédophiles des universitaires, des ministres des prostituées, des églises des supermarchés, des communistes des pétroliers. La Babylone céleste est totale. Totale et immatérielle. Et ce hacker du Nevada qui est une femme n’est en fait ni dans le Nevada ni une femme. Ce hacker du Nevada, c’est moi à Balamand, qui vous parle, et qui vous dit n’importe quoi. Mais de ça retenez une conclusion : L’anthropie ça pue et le vecteur de l’anthropie c’est la ville, la ville qui pue dans ses quartiers, ces quartiers où il y a des coins où les clochards peuvent pisser. Des coins qui puent. Des rues qui sentent le foutre. Des bars qui sentent l’alcool. L’anthropie c’est la cité, l’urb, qui produit le politique. Le politique qui produit la lutte pour le politique, c’est la Babylone terrestre. La Babylone céleste c’est l’anti-anthropie. ; ubik. Urb versus ubik. Babylone terrestre versus Babylone céleste. Homme versus page web. Local versus global… le monde versus internet.

mercredi 22 avril 2009

Le chapeau et l'horloge



L'homme regarde la montre qu'il porte à sa main droite, vérifie qu'elle donne la même heure que la grande horloge murale, en même temps, de sa main gauche, il ôte son chapeau en feutre encore humide de la bruine parisienne et le pose sur la table qui se situe en face de lui; tout cela en une fraction de seconde, le temps de prononcer les mots suivants: « oui oui oui non non mais... ».

Une femme d’un certain âge, habillée de manière assez excentrique, l’attendait à la table qui jouxtait celle à la quelle j’étais assis. Nous avons discuté un moment ; si je me souviens bien il avait un prénom composé, Jean-Claude ou Jean-Marie et habitait un appartement de la rue Saint-Jacques. C’était en Novembre 2007.

lundi 20 avril 2009

La vérité sort de la bouche du métro

samedi 28 mars 2009

Agnès Sorel

Agnès Sorel, née vers 1420 en Picardie, était la demoiselle de compagnie d'Isabelle de Lorraine, reine de Sicile. Jeune, belle et ingénue elle s’attire les faveurs du Roi de France Charles VII et en devient la favorite vers 1444. Charles VII est sous le charme et ne s’en cache pas. Monstrelet écrira "Comme entre les belles elle était tenue pour être la plus belle du monde, elle fut appelée damoyselle de Beaulté…".

Agnès, la Demoiselle de Beauté, sera la première maîtresse publique d’un roi de France supplantant même la reine par sa notoriété. Elle sera considérée comme la Première Dame officieuse du Royaume de France. En plus de sa beauté légendaire, Agnès avait reçu une excellente éducation, elle était cultivée, modeste et intelligente.

Elle choque par ses tenues qui dévoilent ses seins, on l’accusera d’inciter à la débauche et au vice. Jean Jouvenel des Ursins sera très sévère, et écrira au roi "en son hostel mesme il mist remesde tant en ouvertures de par devant par lesquelles on voit les tétins, tettes et seings de femme…". Agnès est d’ailleurs connue pour avoir inventé le décolleté. La voici peinte par l’enlumineur et peintre Jean Fouquet :



Sa beauté et sa sensualité sont mises en valeur dans ce portrait. Son décolleté entrouvert laissant paraître un sein en deviendra le symbole. A sa main gauche, un livre entre les pages duquel elle glisse un doigt pour ne pas perdre le fil de sa lecture souligne sa culture et l’importance de son intellect. Cette femme est totale: belle, dévergondée, sensuelle, intellectuelle et intelligente, quel homme n’en serait pas amoureux ?

Par sa sexualité exacerbée et son ostensible sensualité, elle sera accusée de débaucher le roi connu pour sa chasteté. Elle sera tenue pour responsable du réveil sensuel de Charles VII. Elle avait, par conséquent, sur lui une réelle influence psychologique, et, dit-on, n’était pas innocente de certaines décisions politiques du monarque.

Pour finir de choquer les moralistes dont étaient Thomas Basin et Jean Jouvenel des Ursins, le roi commande à Jean Fouquet une Vierge Marie à l’Enfant sous les traits de la belle ingénue. C’est l’image religieuse la plus érotique que je connaisse :



On la voit ici couronnée et entourée d’anges et de chérubins rouges et bleus. A sa gauche, l’enfant remplace le livre.

Agnès sera assassinée par empoisonnement au mercure. Dans sa douleur terrible le roi commandera deux magnifiques tombeaux de marbre, l’un pour le corps d’Agnès et l’autre pour son cœur. La haine et la jalousie auront eu raison de la plus belle et plus intelligente femme du Royaume de France.

Au Liban, suite à une décision du Conseil des Ministres, le 25 mars sera une fête officielle nationale islamo-chrétienne sous le signe de la Vierge Marie, personnage central des deux religions. Pourquoi pas ? Mais alors qu’elle soit humaine, sensuelle et sexuée, belle et intelligente comme Agnès. Que ce soit un retour à la déesse-mère universelle donneuse de vie des sociétés primitives. Que cette femme supposée réunir par son amour toutes les tribus du Liban soit une Ishtar, une Venus, une Aphrodite, pas cette image stérilisée d’une femme en bleu et blanc, vierge malgré la maternité comme la voudraient ces hordes d’hommes rétrogrades et complexés.

Note: Le décolleté d'Agnès Sorel inspirera de nombreux artistes en voici trois exemples:



De gauche à droite: "L’anachronique Agnès Sorel" par Artiste Naïf, "Femme fatale" par Kees Van Dongen, et un tableau dejà vu sur ce blog "Dot painting no1" qui vous paraîtra maintenant moins abstrait!

vendredi 6 mars 2009

Lilith

Avertissement : Ce texte est une fiction. Tous les personnages de ce texte sont fictifs et toute ressemblance avec des personnes réelles, existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

Dans un couple, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, on n'est jamais deux. On est toujours, au moins trois. Il y a toujours un/e ‘ex’, un/e potentiel/le prohchain/e, dans tous les cas, il y a toujours le spectre de l’homme ou de la femme qui serait mieux, plus intelligent, plus beau, plus patient, qui n’aurait pas ce defaut ci ou celui-là.

Même Adam et Ève – le couple originel de la genèse – n’auraient pas été seuls en leur Éden. Adam aurait eu une première femme avant Ève… Vraiment ? Qui était-elle ? Qu’est-elle devenue ?

Le scribe de la version de la genèse qui a été retenue pour officielle, s’est en fait comporté comme le vulgaire censeur de la version originale. Et comme toujours, la version originale est bien plus belle, plus croustillante et plus réaliste que la version censurée.

Lilith, la première femme, est créée par Dieu à partir de la même argile qui lui a servi à créer Adam, contrairement à Ève qui, elle, sera créée à partir de l'une de ses cotes. Différentes versions s’opposent sur l’antériorité de la création de Lilith à celle d’Adam. D’après certains passages talmudiques Lilith aurait été créée au cinquième jour, et les créatures vivantes dont Dieu aurait peuplé les mers ne seraient autre que Lilith. D’autres versions affirment que Lilith aurait été créée juste avant Adam. Selon l’Alphabet de Ben Sira, un écrit hébreu du dixième siècle, Lilith, la première femme, est créée à l'égal d'Adam mais après lui: « Dieu créa Adam et vit qu’il était seul. Il dit : "Il n’est pas bon pour un homme d’être seul". Alors, Il créa une femme, à partir de la terre comme Adam et Il l’appela Lilith. » Dans toutes ces versions Adam et Lilith sont créés selon le même processus et à partir de la même substance.

C’est alors que tout se gâte. Lilith exigeait de copuler à califourchon sur Adam, alors que lui – l'imbécile – n’aimait pas être en dessous. Reprenons le texte de l’Alphabet de Ben Sira :

Dieu créa Adam et vit qu’il était seul. Il dit : "Il n’est pas bon pour un homme d’être seul". Alors, Il créa une femme, à partir de la terre comme Adam et Il l’appela Lilith.

Adam et Lilith se querellèrent. Il lui dit : "Je ne me coucherai pas sous toi, mais seulement au-dessus de toi. Tu es faite pour être dessous, parce que je te suis supérieur". Lilith répondit : "Je ne me coucherai pas sous toi mais sur toi. Nous sommes égaux, nous avons été créés de la même terre". Aucun des deux ne voulut céder.

Lilith s’emporta et partit, ou fut chassée du paradis selon les versions. Toujours est-il qu’en Éden, elle se retrouve persona non grata… et Adam l’imbécile à nouveau seul. Macho et fils a papa, il va pleurer chez son Dieu : « Ô Souverain de l’Univers, la femme que tu m’as donnée est partie. »

Dieu, envoie alors trois des ses anges, Senoy, Sansenoy et Semangelof, pour convaincre Lilith de revenir. Mais Lilith, qui jouissait sans doute déjà des nombreux plaisirs de ce bas monde où aucun fruit n’est interdit, ne voulait plus entendre parler de cet ennuyeux Éden, et encore moins de ce fat d’Adam. En fait, d’après certains passages talmudiques, Lilith aurait épousé Asmodée. Satyre de la luxure et bon vivant, Asmodée est souvent dépeint en compagnie d’amis joviaux et pleins d’humour.

Voyant Adam effondré dans sa solitude, Dieu lui crée à partir de l’une de ses cotes cette deuxième femme, excroissance de l’homme, soumise, transparente, serviable, aimante, obéissante, potiche : Ève.

Mais, Adam ne s’est jamais remis de cette rupture et d’après l’écrivain arménien Avetik Isahakyan : « Quand ses lèvres disaient Ève, son âme toujours disait Lilith. » Ève, elle, était atrocement jalouse de cette femme, cette ‘ex’, dont elle savait qu’elle ne pourrait jamais égaler la sensualité. Elle savait aussi qu’elle ne pourrait espérer atteindre le degré de complicité qu’il y avait eu entre son Adam et cette Lilith.

La pauvre femme voulut faire de son mieux et monter à califourchon sur Adam qui, hanté par le souvenir des chevauchées de Lilith, n'en demandait pas mieux. Mais le Dieu coincé de l’époque – qui reste le même que celui d’aujourd’hui puisque l’église catholique ne reconnaît qu’une seule position parmi toutes celles généreusement proposées par le Kâma-Sûtra: celle, bien nommée, du missionnaire – excédé par tant de vulgarité les chassa tous deux du paradis.

Ce que l’histoire ne dit pas, c’est que, quand Adam et Ève arrivèrent en ce bas monde, chassés qu’ils étaient de leur Éden, ils n’étaient plus seuls. Lilith avec sa légendaire fertilité et Asmodée avec sa non moins légendaire érection permanente avaient déjà peuplé, de leur prolixe progéniture, une grande partie de ce bas monde où tous les fruits sont permis.

Adam et Ève continuèrent de vivre en pleurant leur Éden perdu, se flagellant tous les jours, culpabilisant d’avoir osé défier leur Dieu et de l’avoir déçu en faisant l’amour à califourchon.

Alors que Lilith et Asmodée continuèrent d’explorer les plaisirs de ce bas monde et, plus amusant encore, d’en inventer de nouveaux. Leur vie ne fut pas facile pour autant, mais ce sont eux qui firent avancer le monde... On leur doit tout !

lundi 2 mars 2009

Absurdité Atomique

C'est impressionnant le temps que le monde entier perd à se demander si l'Iran a déjà de quoi fabriquer une bombe atomique, et dans le cas ou il a de quoi la fabriquer s'il le veut vraiment, et dans le cas ou il a de quoi la fabriquer et qu'il le veut vraiment, s'il la fabriquera vraiment. Personne ne se demande si l'Iran, quand il aura la bombe atomique, aura seulement intérêt à la balancer sur qui que ce soit.

L'amiral américain Michael Mullen estime que l'Iran détient suffisamment de matériaux fissiles pour fabriquer une bombe atomique.
Le secrétaire à la défense américain, Robert Gates, a fait entendre un autre son de cloche. "Je pense qu'on s'est concentré de manière continue sur la manière d'amener les Iraniens à renoncer à un programme d'armement nucléaire. Ils ne sont pas près d'avoir des réserves [suffisantes]. Ils ne sont pas près d'avoir une arme à ce stade".
Selon l'AIEA, l'Iran dispose désormais de 1 010 kilos d'uranium faiblement enrichi issus de son centre de traitement de Natanz.
Si l'on en croit l'expert David Albright, de l'institut ISIS à Washington, cette quantité suffit, une fois convertie en uranium hautement enrichi, à mettre au point une bombe atomique.
En revanche, les experts de l'AIEA estiment que 1 700 kilos d'uranium faiblement enrichi sont nécessaires pour procéder, après l'avoir hautement enrichi, à la fabrication d'une arme atomique.
L'ambassadeur iranien auprès de l'AIEA, Ali Asghar Soltanieh, a insisté sur le fait que le site de Natanz, par ailleurs étroitement surveillé par l'AIEA, ne permettait pas de produire d'uranium hautement enrichi.
Le directeur général de l'AIEA, Mohamed ElBaradei, s'était récemment dit convaincu que l'Iran cherchait à acquérir la technologie permettant d'accéder à l'arme atomique, mais il s'était montré plus réservé sur la question de savoir si Téhéran voulait vraiment la fabriquer.
Le gouvernement iranien vient d'annoncer qu'il comptait désormais 6 000 centrifugeuses procédant à l'enrichissement d'uranium.
Extrait: lemonde.fr avec AFP | 02.03.09 |

En ce qui concerne la dissuasion, l'Iran a déjà de quoi dissuader plus d'un: fermeture du détroit d'Hormuz; bombardement des terminaux pétroliers de la rive arabe du Golfe, déstabilisation du Liban, de l'Irak, de l'Afghanistan, et même d'Israël dans une certaine mesure... la dissuasion atomique ne viendra que s'ajouter marginalement a cette série ; et d'autant plus marginalement que cette série et bien plus plausible et réalisable (donc efficace) de la part d'un acteur étatique acculé que l’hypothétique lancement d'une bombe atomique sur un quelconque autre état.

En ce qui concerne la dissémination vers des groupes terroristes, la technologie nucléaire est bien plus en danger au Pakistan qui s'enfonce chaque jour un peu plus dans un innommable chaos, que dans un Iran potentiellement atomique tenu d'une main de fer par les mollahs.

Mais alors, que faire? Au lieu de compter les centrifugeuses et les kilos d'uranium enrichis en pissant dans son froc... accepter l'idée d'un Iran atomique et négocier une levée des sanctions, un transfert de technologie et des partenariats industriels contre un désarmement du Hezbollah, une intégration du Hamas dans l'Autorité Palestinienne, une reconnaissance de l'Etat d'Israël, une participation active de l'Iran dans la stabilisation de ces trois voisins infernaux que sont l’Irak, l’Afghanistan et le Pakistan...

Alors, atomic peace and love... Je rêve ?

Mais... Monsieur Obama, I thought we could !

mercredi 18 février 2009

Take Five



mardi 10 février 2009

L'estomac d'un ruminant

mercredi 21 janvier 2009

Hope... Change... Play... !

lundi 19 janvier 2009

The Cohen's List

NYT Op-Ed Columnist Roger Cohen's list:

With apologies to Billy Joel, who’s more of a chronologist, and in tribute to a president, Barack Hussein Obama, representing a new post-cold-war generation of 21st-century Americans.

We Didn’t Start the Fire (2)

Bill Clinton, Tina Fey, capitalist China, O.J.,
Asia rising, Facebook, Kareem Abdul-Jabbar
Dick Cheney, Rumsfeld, Ugg boots, Seinfeld
West Bank, Gaza City, Tupac Amaru Shakur
Mohamed Atta, W.M.D., Harry Potter, Reality TV
Tom Cruise, American Beauty, MP3, Oprah Winfrey
Schwarzenegger, YouTube, America’s got organic food
Armstrong, blogosphere, Monica Lewinsky

We didn’t start the fire
It was always burning
Since the world’s been turning
We didn’t start the fire
No we didn’t light it
But we tried to fight it

Vlad Putin, Medvedev, Assad, Posh-and-Becks
The West Wing, Y2K, massacre in Falluja
Britney Spears, Spike Lee, Kurt Cobain, Sarkozy
Mia Hamm, Heath Ledger, Viagra, Napster
Lindsay Lohan, skinny jeans, Boston’s got a winning team
Lehman Brothers, A.I.G., subprime, Ponzi scheme
Rwanda, Darfur, Bosnia, and a billion poor,
Tehran, Hezbollah, trouble with the jihadis

We didn’t start the fire
It was always burning
Since the world’s been turning
We didn’t start the fire
No we didn’t light it
But we tried to fight it

New Orleans, Bolaño, Sarah Palin no-go
TiVo, Hu Jintao, and the vegan-eco crowd
Tony Blair, Paris Hilton, Princess Di, Bin Laden
Pyongyang, the renditions gang, Roger Clemens in a cloud
ACT UP, Infinite Jest, O.J. Part Two, Johnny Depp
iPhones, Federer, Who Let the Dogs Out?
Halle Berry, cloned Dolly, and another Kennedy
Jon Stewart, American Psycho, tsunami, Danger Mouse

We didn’t start the fire
It was always burning
Since the world’s been turning
We didn’t start the fire
No we didn’t light it
But we tried to fight it

Sedaris, Unabomber, Girls Gone Wild, Nasrallah
Jay-Z, Shanghai, shock and awe in Baghdad
Amy Winehouse, Imus, gases of the greenhouse
Kelly Ripa, Maureen Dowd, Ted Williams gone mad
Outsourcing, Mumbai, so many didn’t have to die
David Blaine, human rights, and Napoleon Dynamite
Mandela, Madonna’s ex, abstinence, safe sex
Rabin blown away, what else do I have to say?

We didn’t start the fire
It was always burning
Since the world’s been turning
We didn’t start the fire
No we didn’t light it
But we tried to fight it

BlackBerry, global mall, Hillary Clinton standing tall
Tiger Woods, Barry Bonds, MySpace, The Corrections
Rushdie, Starbucks, Channel Tunnel, Spurlock
American Idol, Black Hawk Down, Miracle on the Hudson
Sopranos, Cougars, Da Vinci Code, life on Mars
Saddam hung, Mugabe, traumatic stress, mission creep
Social networks, match.com, iChat, Amazon,
Terror cells, endless war, I can’t take it anymore

We didn’t start the fire
It was always burning
Since the world’s been turning
We didn’t start the fire
No we didn’t light it
But we tried to fight it

Hawaii, Kenya, Kansas and Jakarta
Harvard, finding God, social work, Axelrod
Red state, blue state, unity can no longer wait,
A time to reap, a time to sow, we will close Guantánamo
Iowa, Yes We Can, McCain was just an also-ran
I Have a Dream, Bush out, a black man in the White House

We didn’t start the fire
It was always burning
Since the world’s been turning
We didn’t start the fire
No we didn’t light it
But we tried to fight it

We didn’t start the fire
It was always burning
Since the world’s been turning

We didn’t start the fire ...
The New York Times, January 18, 2009

mercredi 5 novembre 2008

Le rêve ressucité !



Jusqu’à ce matin, cette bannière n’aurait jamais eu sa place sur cette page. Durant ces huit dernières années elle a representé des valeurs qui sont aux antipodes de celles de l’auteur de ce blog.

Elle a representé le conservatisme, la réduction des libertés civiles, la bigoterie, les prisons secrètes, la torture, la peur, l’injustice, l’invasion, la bêtise, la guerre, la collusion entre la politique et les affaires, la collusion entre la politique et de puissantes sectes religieuses…

Ce matin, le rêve est ressucité… et cette bannière etoilée m’apparaît sous un tout nouveau jour, le jour du métissage, de l’opportunité, de la culture, de la primauté de l’intellect sur la pulsion et de la richesse du mélange sur la pureté fantasmée par les fanatiques de tous bords, de l’espoir…

Ce matin, je me suis senti, un peu… américain !

lundi 15 septembre 2008

Jazz Me!


Jazz Me! Par Camille Ammoun

dimanche 15 juin 2008

Is this aboriginal dreamtime?


Dot painting no1, par Camille Ammoun

mardi 13 mai 2008

Status quo ante bellum : Le Liban eternel

Au delà de la honte… Au delà de la rage… Au delà du désespoir… Au delà de l’espoir… Au delà de la déception… Au delà de ce mépris pour cette classe politique qui n’a pas compris que les mêmes causes conduisent aux mêmes effets… Au delà de tous ces sentiments humains… Au delà même des questions qui me taraudent depuis ce 7 mai 2008 lorsque les barricades se sont (re)dressées à Beyrouth comme la matérialisation de vieux cauchemars: est-ce le début d’une deuxième interminable guerre civile au Liban ? Combien de temps Beyrouth va-t-elle rester divisée ? Ces combats vont-ils mener au ‘nettoyage’ des quartiers et régions ‘mixtes’ ?

Je suis au delà de tout cela et observe crument presque indécemment la réalité sur le terrain :

Hassan Nasrallah est bien trop intelligent pour ne pas savoir que son Hezbollah a perdu toute crédibilité en tant qu’organe de résistance supposé protéger l’ensemble des Libanais, de tous les bords politiques, contre les agressions du dit ‘ennemi sioniste’.
Hassan Nasrallah est bien trop intelligent pour ne pas savoir qu’il devra forcement se retrouver a une table de dialogue face à ceux qu’il encercle aujourd’hui de sa force militaire. Et que ce jour venu il ne sera plus le sage Sayyed dont tout le monde respecte le martyr et la cause mais un simple petit chef de guerre qui a délibérément pris la décision de replonger le Liban dans ses pires cauchemars.
Hassan Nasrallah est bien trop intelligent pour ne pas savoir que le jour du dialogue venu son pouvoir de négociation sera bien inférieur à ce qu’il a été avant que ses armes ne se retournent contre ses compatriotes.
Hassan Nasrallah est bien trop intelligent pour ne pas savoir qu’il a tout perdu ; et que les seuls moyens qu’il a de rester dans la course sont la force et/ou le retour, sous une forme ou sous une autre, de la tutelle syrienne au Liban. Et Hassan Nasrallah sait tres bien que le retour d’une telle tutelle ne peut se faire que si l’Arabie Saoudite, l’Egypte et les Etats-Unis acceptent de perdre cette nouvelle guerre du Liban qui se joue depuis 2004.

Michel Aoun lui, est bien trop stupide pour réaliser que le jour du dialogue venu il fera partie des dégâts collatéraux. Ou alors, s’il n’est pas si stupide que ca, il le réalise peut-être et prépare déjà ses valises.

Nabih Berri, est très intelligent. Combien de fois l’a-t-on pris pour politiquement mort, et combien de fois a-t-il su capitaliser sur les positions les plus inconfortables. Il y a quelques jours à peine on le disait complètement dissous dans le Hezbollah, et il réapparait aujourd’hui comme le seul homme capable d’arrondir les angles et d’éviter le pire. Bravo Istez es Kâma-Sûtra ! Nous aurions seulement préféré voir cette extrême intelligence bismarckienne couplée à un peu plus de courage politique.

Walid Joumblat, rompu depuis des générations à l’art de la guerre clanique est dans son élément, et il sait que s’il a perdu une bataille, il est loin d’avoir perdu la guerre.

Saad Hariri a peur, mais il a confiance.

Oui, je suis au delà de tout cela et observe crument presque indécemment l’histoire :

C’était il y 50 ans tout rond ! nous sommes en 2008 c’était en 1958; des barricades se sont dressées dans Beyrouth.

A cette époque (1956) l’Egypte de Nasser nationalise le Canal de Suez. Cette première action souveraine d’un Etat arabe indépendant est perçue par les anciennes puissances coloniales, la France et la Grande Bretagne, et le jeune Etat d’Israël comme une souveraine provocation.
Aujourd’hui c’est l’Iran d’Ahmadinejad qui provoque souverainement les Etats-Unis et le maintenant moins jeune Etat d’Israël en enrichissant de l’uranium dans le but non avoué, mais probable, d’acquérir l’arme nucléaire.

En 1958, l’Egypte est renforcée par la guerre de Suez (1956) menée par Israël, la France et le Royaume Uni, stoppée par une intervention Américaine pour éviter une confrontation avec l’Union Soviétique (pour faire très court).
En 2008, l’Iran sort extrêmement renforcé par les deux guerres menées par les Etats-Unis, l’une en Afghanistan (2001) contre les Talibans, l’autre en Iraq (2003) contre le régime Baathiste de Saddam Hussein. Les Etats-Unis ont, par ces deux guerres, débarrassé l’Iran de ces deux pires ennemis régionaux.

En 1958, Camille Chamoun alors président de la république, refuse de rompre les relations diplomatiques avec le Royaume-Uni et la France. Les barricades se dressent dans Beyrouth et un conflit éclate dans la montagne entre les partis chrétiens pro-occidentaux et les partis à majorité musulmane pro-Nasser. C’est la mini guerre civile de 1958.
En 2008, le 14 mars, les Etats-Unis, bla bla… et le 8 mars, l’Iran, bla bla… ! les barricades se dressent dans Beyrouth et un conflit éclate dans la montagne.

En 1958 le Liban paye le prix de l’expansionnisme Egyptien.
En 2008 le Liban paye le prix de l’expansionnisme Iranien.

En 1958, un militaire est élu président de la république (Fouad Chehab), et une personnalité de l’opposition Rashid Karamé est désignée au poste de premier ministre.
En 2008, un militaire Michel Sleimane ? un gouvernement d’union nationale ?

Je suis au delà de tout cela et observe crument presque indécemment le temps long :

Depuis le 19e siècle, le scenario est identique au Liban. Des désaccords locaux, tribaux, familiaux ou confessionnels, imbriqués dans des alliances régionales ou internationales, conduisent à des guerres fratricides, à des massacres dans la montagne, et plus tard à des barricades dans les villes.

Alors quoi ? le Liban eternel avec ses montagnes et ses rivières, sa cote et ses forets… le Liban eternel avec son peuple ‘message’ de cohabitation pacifique, avec son peuple ‘message’ de guerres fratricides ?

Peut-être que le Liban devrait cesser d’être eternel ! Chaque crise se résout par un retour au status quo ante bellum. Depuis la mutasarfieh jusqu'à Taef en passant par le pacte de 43, c’est à chaque fois le status quo ante bellum ! à chaque fois un petit aménagement de ce qui ne devrait plus être qu'un ancien régime !

Oui, il faut une rupture, il faut que le Liban cesse d’être eternel, il faut que le Liban entre dans le temps… dans la modernité !

Mais comment et à quel prix ?

mercredi 27 février 2008

جمل في المدينة - دبي


Un chameau dans la ville - Dubai, par Carole Ammoun

mercredi 6 février 2008

Je blog, persiste et signe...

C’était il y a huit ans, en mai 2000. Tsahal se retirait du Sud-Liban sous les coups de boutoirs du Hezbollah. Issa Ghoraieb écrivait dans son éditorial : « Israël perd enfin l’interminable guerre du Liban ». Quel plaisir !

Moi, j’étais à Barcelone, j’avais les cheveux longs et portais court autour du coup, un collier de rondelles de bois. Au bas de Las Ramblas, à droite en descendant vers le port, dans une ruelle du Raval qui sentait l’urine et dans laquelle trainaient, les implants mammaires à l’air, quelques pathétiques travelos tout droit sortis d'un film de Pedro Almodovar, il y avait ce petit bouiboui : Le Pastis. Angel, ex-journaliste désabusé, barbe grise du socialiste espagnol, proprio du Pastis, tenait le bar après 8 heures… jusqu'à ce que mort s’en suive. Françoise au micro et à la guitare chantait des chansons de variété. Surtout le « je suis venu te dire que je m’en vais » de Gainsbourg qu’elle entonnait comme un hymne trois, quatre ou même cinq fois par nuit à la demande d’Angel qui l’accompagnait mélancoliquement de son accent espagnol « yé souis vénou té dirre qué yé m’an vé »… Françoise chantait aussi beaucoup de Brel.

Brel dont je suis un grand fan et dont je peux encore – je crois – débiter l’ensemble du répertoire sans manquer une seule liaison. Brel que j’ai découvert très tôt – vers neuf ou dix ans – dans ce meuble en nacre, au salon de notre appartement d’Achrafieh, qui sentait le bois et les liqueurs et dans lequel étaient entreposés des dizaines de 33 tours, de Jacques Brel aux Doors en passant par les trois petits cochons et Pierre et le loup. Brel, donc, qui m’a suivi tout le long de ma vie, resurgissant ici ou là… me rappelant lorsque j’étais banquier que « désolé bergère, j’aime pas les moutons », me rappelant lorsque j’étais largué que « non Jef t’es pas tout seul » ou lorsque j’étais amoureux qu’ « on beau faire, on a beau dire… », me faisant même aimer cette « quelconque Belgique » que je n’avais jamais vue… Brel qui resurgit ici ou là, là ou je l’attend le moins, est resurgi la semaine passée à Dubai, dans l’improbable théâtre de Madinat Jumairah. Un belge venu, dit-on, d’Afrique du Sud donnait un spectacle. Brel à Dubai… quel paradoxe ! Je ne pouvais pas manquer ça… rien n’aurait jamais pu me faire mettre les mots Brel et Dubai dans une même phrase… voilà c’est fait.

Brel à Dubai… tant qu’il ne va pas à Damas, me diriez vous… célébrer la culture arabe qui croupit dans les prisons du Baath… comme d’autres… Fairuz, par exemple, payée – ai-je lu quelque part – plusieurs millions de dollars pour aller à Damas chanter en play-back… quelle mascarade ! Mais c’est bien connu, Fairuz, malgré son immense talent, est antipathique.

Mais vous, Milan Kundera… vous Monsieur Kundera que j'ai lu et relu... là ou vous écriviez Prague je lisais Damas, la ou vous parliez de chars Russes, je voyais ce barrage syrien qui humiliait ma ville et ma montagne… Vous Monsieur, combien vous à-t-on payé pour renier tout ce qui a fait la période Tchèque de votre littérature. Monsieur Kundera, vous allez tranquillement discuter de la 'culture arabe' dans un confortable salon de Damas alors que Michel Kilo et tant d’autres croupissent dans la prison du coin. Pour célébrer la culture arabe Monsieur Kundera, c’est avec Michel Kilo (emprisonné), c’est avec Samir Kassir (assassiné), c’est avec Georges Haoui (assassiné), c’est avec Farouk Mardam-Bey (exilé) – et j’en passe – que vous devriez discuter. En allant à Damas, vous allez faire un voyage dans le temps et retrouver le Prague de vos années Bohème-Moravie, le Prague des chars russes. En allant à Damas vous allez légitimer un état de fait que vous avez si intelligemment, si brillamment, et avec tant d’humour et de poésie, critiqué, démonté, descendu, absurdifié. En allant à Damas vous allez renier, trahir, votre littérature. C'est dans "L'art du Roman", je crois, que vous écriviez que le roman, une fois écrit devenait un peut plus intelligent que son auteur. Eh bien Monsieur, vos livres aujourd'hui sont devenus beaucoup plus intelligents que vous. Heureusement que les mots, dans les volumes de ma bibliothèque beyrouthine, ne changeront pas, eux ! Pour moi, ils ne seront simplement plus de vous.

Ah ce régime ! Où puise-t-il tant de machiavélisme ?

Michel Kilo : emprisonné
Samir Kassir : assassiné
Georges Haoui : assassiné
Farouk Mardam-Bey : exilé
...
Milan Kundera : acheté (?)
Quelle ‘Plaisanterie’ !

Jacques Brel est mort, il n’ira pas à Damas chanter « Les F… »...

En rentrant chez moi, après le concert du faux Brel venu de Johannesbourg, j’ai écouté, en lecture aléatoire, le vrai Jacques Brel dans ma voiture. Et le vrai Jacques Brel s'est mis à chanter à plein poumons cette chanson intitulée « Les F… » pour : Les Flamingants ! et je me suis souvenu que quelques semaines plus tôt j’ai hésité à publier un post sur stroobia dans lequel je dis ce que je pense de l'un des chefs de file du 8 Mars… je me suis souvenu que je m’en voulais encore d’avoir hésité. Encore une fois, Brel, au moment ou je m’y attendais le moins, m’a rappelé à mes valeurs:
Les Flamingants, chanson comique !

Messieurs les Flamingants. J'ai deux mots à vous rire
Il y a trop longtemps que vous me faites frire
À vous souffler dans le cul, pour devenir autobus
Vous voilà acrobates mais vraiment rien de plus (…)

Tu vois quand j'pense à vous, j'aime que rien ne se perde
Messieurs les Flamingants : Je vous emmerde (…)
Cessez de me gonfler mes vieilles roubignoles (…)
Vous êtes tellement, tellement beaucoup trop lourds

Que quand les soirs d'orage des chinois cultivés
me demandent d'où je suis, je réponds : fatigué (…)
Vous n'avez pas l'air con, vraiment pas con du tout
Et moi je m'interdis de dire que je m'en fous (…)

Et si mes frères se taisent et bien tant pis pour elles

Je chante, persiste et signe : Je m'appelle Jacques Brel

mercredi 23 janvier 2008

Au zoo ! Au zoo !

Je n’ai pas souvent été au zoo. Deux fois au Jardin des plantes à Paris, deux fois au zoo d’Anvers, et une foi au zoo d’Al Ain. C’était la semaine dernière. J’y ai vu un lion en cage, un chimpanzé dépressif, des macaques en train de copuler, des tortues endormies, des chats sauvages, il y avait aussi quelques familles d’humains qui regardaient tout ça. C’est triste un zoo.

Quelques jours plus tard j’ai vu la dignité humaine si lamentablement trainée dans la boue que j’en ai eu la nausée. Le chef du Hezb haranguait la foule qui célébrait Achoura. Il hurlait, comme à son habitude, à en donner des frissons dans le dos. Dans sa langue arabe si bien articulée malgré son défaut de prononciation qui aurait rendu ridicule plus d’un, il hurlait en agitant le doigt :

Nous possédons des membres de soldats israéliens, nous possédons des membres, nous possédons des bras, nous possédons des jambes, nous possédons des têtes, nous possédons même les trois quart d’un corps.
Quelle horreur… cet homme… cet homme… j’ai du mal à encore le qualifier d’homme… je l’ai pourtant admiré un jour pour son courage, son abnégation pour sa cause, son intelligence, son franc parler, je l’ai même remercié quand, à la tête de sa troupe de barbus, il a libéré le Sud-Liban en 2000… cet homme, je le verrais bien dépérir dans une cage d’un zoo mal entretenu, je le verrais bien se gratter lentement le torse comme ce chimpanzé du « zoo d'Anvers qui meurt à moitié, qui meurt à l'envers, qui donnerait ses pieds pour un révolver ».

J’ai la nausée quand je pense que quelque part, dans mon pays, il y a un grand frigo avec dedans les bras, les jambes, les têtes et les trois quart du corps de jeunes gens de 20 ans… et dire qu’il y a des idiots pour en être fier.

Des jambes qui devraient être en train de danser sur les rythmes endiablés de la night life de Tel Aviv, mais qu’un insensé gouvernement a préféré envoyer au casse pipe, pour tuer… des enfants*.
* L’Unicef aurait estimé que 30 % des tués lors de la guerre israélo-libanaise de juillet-août 2006 étaient des enfants de moins de treize ans.
Criminel gouvernement israélien qui depuis quelques jours étouffe le peuple gazzaoui sous prétexte que quelques excités lancent régulièrement de petits pétards à partir du ghetto sordide dans lequel ils sont confinés. Criminel gouvernement qui coupe les vivres, le carburant, l’électricité, l’eau, tout… et laisse cyniquement mourir les enfants dans les hôpitaux, laisse crever les malades, affame les familles… L’ONU parle de crise humanitaire… quel scandale ! l’ONU parle de crise humanitaire comme si une force de la nature, un tsunami, une tempête, un incendie, un tremblement de terre, empêchaient les vivres d’arriver. Non ! Ce n’est pas une crise humanitaire. C’est un crime froidement et cyniquement décidé et perpétré par un gouvernement, par des hommes et par des femmes…

Au zoo ! Tous au zoo !

Je crois que je n’irai plus au zoo… j’y suis.

mardi 1 janvier 2008

Kwaheri Nairobi !

2007 se termine mal au Pakistan avec l’assassinat de Benazir Bhutto et 2008 commence mal au Kenya avec le début d'un massacre et l'effondrement d'un système. Au Kenya, des violences urbaines post-électorales à caractère ethno-politique font 300 morts en quelques jours, au Pakistan les tensions pré-électorales conduisent à un assassinat dont les retombées n'ont pas fini de se faire sentir au Pakistan et au delà. L'assassinat de Bhutto tue dans l'œuf une tentative de rendre pluraliste un système très fermé, alors qu'au Kenya une élection douteuse jette dans l'abîme des violences ethniques une démocratie africaine qui semblait se distinguer de son environnement par sa stabilité et sa prospérité.

En contemplant la triste actualité de ces derniers jours, je ne peux m'empêcher de penser à un troisième pays, le mien, qui excelle dans l'art abject de l'assassinat politique pré-électoral, et qui garde en mémoire de sanglants massacres ethno-politiques (chez moi, on dira confessionnels mais c'est la même chose) comme une possible situation post-électorale.

je ne peux non plus m'empêcher de me souvenir de la stupéfiante guerre israélo-libanaise de juillet-août 2006, lorsque je vois sur internet la triste et paradoxale période d'adaptation entre une prospérité heureuse et un terrible basculement dans l'horreur. On peut lire côte à côte sur internet ces deux annonces:

Kenya: 30 brulés vifs dans une église, au moins 299 morts
Kenya: Safaris tourisme, photo, voyage de noces - météo

Pourquoi ?

Je ne crois pas (sauf à de rares exception près) aux massacres ethniques spontanés. Les violences ethniques de même que les assassinats politiques sont, je pense, de sinistres instruments de pression, de politique et, plus cynique encore, de communication aux mains d'hommes politiques sans scrupules.

Je comptais me rendre bientôt au Kenya, prendre un taxi londonien dans les rues de Nairobi, aller peut être à Mombasa, surement m'évader dans la nature, regarder galoper un troupeau de zèbres, et brouter un couple de girafes, apprendre quelques mots de swahili... rien de tout cela !

Comme des centaines de milliers de personnes depuis le sinistre été 2006 qui disent Beyrouth 2ilalliqa2, je dis, non sans tristesse devant tant de gâchis : Kwaheri Nairobi, à la prochaine...

2007 se termine donc sur une note pessimiste et 2008 commence sur une note tout aussi pessimiste.

Quant à moi, cela fait un mois que j'ai quitté la riche et posée Abu Dhabi. Maintenant, je vis et travaille au bord d'une autoroute : Dubaï.

jeudi 11 octobre 2007

La honte !

Bonnes à vendre

Dominique Torrès
Article paru dans Le Monde du 11.10.07

Bienvenue à l'aéroport Rafic Hariri, susurre une voix féminine tous les quarts d'heure. 7 h 30 du matin, le hall est vide. Seule une salle d'attente est noire de monde. Sur le mur, un panneau indique "zone de réception pour les bonnes". Des chrétiens, des musulmans, des couples, des familles entières, arrivent. Parmi eux, M. Hadj, un médecin franco-libanais. Il est pressé, le travail à l'hôpital l'attend : "Les agences s'occupent de tout, explique-t-il, mais il faut venir soi-même pour la livraison de la bonne." "En 2002, j'ai littéralement sauvé de la famine une Togolaise en la prenant chez moi, raconte une dame en jeans. Je l'ai d'abord payée 50 dollars (35 euros) par mois, mais au bout de six mois, comme elle travaillait très bien, je l'ai augmentée à 75 dollars (53 euros)."

Depuis des années, des jeunes filles d'une trentaine de pays pauvres viennent se placer comme domestiques au Liban. Aujourd'hui, elles sont plus de 90 000 Sri-Lankaises, 30 000 Ethiopiennes, 40 000 Philippines, sans parler des autres nationalités, dont beaucoup de Burundaises et de Malgaches. Une personne sur seize vivant au Liban est une domestique étrangère, selon le quotidien anglophone Daily Star. Ces domestiques sont payées 200 dollars par mois pour les Philippines (les plus éduquées), 150 dollars pour les Ethiopiennes, 100 dollars pour les Sri-Lankaises - moins de 20 centimes d'euro de l'heure. L'employeur peut à tout moment "rendre" la bonne, qui, elle, n'a pas le droit de partir.

Ce matin, les futurs employeurs attendent les passagères de l'avion d'Ethiopian Airlines arrivé à 2 heures du matin : 200 jeunes filles pour l'heure parquées sous douane, accroupies les unes contre les autres. Pas de boissons, pas de nourriture, pas de toilettes. Comme l'exige la sûreté nationale, leur passeport transitera directement des mains du policier des frontières à celles de l'employeur.

La jeune Ethiopienne qui foule pour la première fois le sol libanais ignore que son passeport ne lui sera rendu que le jour de son départ. Elle ne se doute pas qu'à cet instant elle vient de perdre sa liberté. Le docteur Hadj vérifie d'un coup d'oeil que le nom correspond à celui que lui a donné l'agence, fait, d'un geste du bras, "yalah", sans parole ni sourire. Son maigre bagage à la main, la jeune fille tente de le suivre en jetant des regards terrorisés de tous côtés. Ils doivent se rendre à l'agence de placement. Là, elle va probablement signer un nouveau contrat, en arabe, avec des conditions qui n'auront plus rien à voir avec les engagements pris dans son pays. Son salaire risque de diminuer. Selon l'ambassade des Philippines, certaines jeunes filles travaillent gratis les trois premiers mois, voient la durée du séjour obligatoire passer de deux ans à trois ans et sont privées de toute liberté : interdiction de sortir seule de la maison, de correspondre avec sa famille et de communiquer avec l'extérieur. Sans parler de la chambre promise qui risque d'être un balcon, voire la cuisine ! Refuser de signer ? Trop tard. Sans argent, sans passeport, elles voient le piège se refermer.

Le jour de la signature du contrat, l'agence se verse entre dix et quinze fois le premier salaire de la domestique. Une jeune Ethiopienne revient au total à 2 400 dollars à l'employeur (billet, visa, visite médicale, contrat chez le notaire, etc.). Une somme importante, dont 60 % reviennent à l'agence. A Beyrouth, 380 agences de placement de personnel de maison officielles envahissent le paysage d'affiches publicitaires. Il y a quelques années, l'une d'entre elles avait même proposé des soldes de Sri-Lankaises !

21 juin 2007. Anlyn Sayson, une jolie Philippine de 21 ans, arrive au Liban. Le 29 juin, elle meurt, en se jetant d'un balcon du cinquième étage d'un appartement de Beyrouth. Que s'est-il passé durant cette semaine pour pousser une jeune fille sans histoires à se suicider ? Selon la police libanaise, la jeune domestique aurait fait une crise de nerfs chez ses employeurs à Tripoli, dans le nord du pays. Ceux-ci l'auraient illico ramenée à l'agence de placement NK Contrat, à Beyrouth. Le patron de l'agence, Negib Khazaal, raconte que la jeune fille était très excitée et que l'un de ses employés lui aurait donné des calmants avant de la laisser seule dans l'appartement. A 3 heures du matin, les voisins ont entendu des cris. Ils ont trouvé le corps fracassé de la jeune fille gisant sur le trottoir. Résultats de l'autopsie : il y avait des doses massives de méthanol, une substance neurotoxique particulièrement dangereuse, dans l'estomac d'Anlyn Sayson.

Si sa mort a donné lieu à quelques lignes dans la presse locale, la plupart de ces suicides ont lieu dans l'indifférence totale. Pourtant, le nombre de suicides de domestiques ne cesse d'augmenter : 45 Philippines, 50 Sri-Lankaises et 105 Ethiopiennes se sont suicidées ces quatre dernières années. "Dans de nombreux cas, raconte Sami Kawa, médecin légiste, les mortes sont couvertes d'ecchymoses, de morsures ou de brûlures."

Tout un système d'exploitation est en place où chacun, Etat, agences, employeurs, joue sa partition, souvent avec la complicité des pays d'origine. Depuis 1973, le Liban "importe" des domestiques étrangères qui ne sont protégées par aucun texte de loi : le code du travail ne s'applique pas à elles. Et selon les associations caritatives, leur situation ne cesse d'empirer. "Depuis quelques années, nous enregistrons une augmentation des actes de violence et de viols", explique-t-on à Caritas.

"A ma connaissance, il n'y a pas eu au Liban une seule condamnation pour crime ni pour viol en trente ans, seulement quelques rares et faibles condamnations au pénal pour coups et blessures", souligne Me Roland Tawk, qui défend les domestiques depuis plus de dix ans. La plupart des affaires se traitent à la libanaise : comme la majorité des cas de maltraitance s'accompagnent de non-paiement de salaire, la victime laisse tomber sa plainte pour viol contre le versement de son salaire, ou bien le salaire est totalement oublié, mais elle récupère enfin son passeport. La violence n'est pas l'apanage des employeurs. Ici, on peut faire corriger une bonne par la police ou, plus fréquemment, par les agences de placement.

Le résultat d'un sondage effectué par l'association Caritas en 2007 auprès de 600 employeurs est édifiant. Plus de 91 % des sondés confisquent le passeport de l'employée, 71 % ne la laissent pas sortir seule, plus de 31 % avouent la battre, 33 % limitent sa nourriture, 73 % surveillent ses fréquentations et 34 % la punissent comme un enfant.

Elles sont quarante, cachées au sous-sol de l'ambassade des Philippines. Trente à l'ambassade du Sri Lanka. Autant dans une annexe de l'ambassade d'Ethiopie. Toutes veulent rentrer au pays mais n'ont pas touché leur salaire depuis des mois voire des années. Les journaux publient les noms et souvent les photos de celles qui sont en fuite, et la police est chargée de ramener les fuyardes à l'employeur de gré ou de force.

A l'ambassade d'Ethiopie, Yeftusran, 22 ans, est prostrée sur une chaise depuis le matin. Elle a un bras cassé. L'assistante sociale de l'ambassade, Lina, Libanaise compatissante, tente de comprendre son histoire, mais Yeftusran est mutique, hormis quelques mots qu'elle répète en boucle : "Je veux rentrer à Addis-Abeba." Ses yeux sont vides, sa détermination est terrifiante. Au bout de plusieurs heures, la jeune femme lâche par bribes son histoire. Depuis quatre ans, elle vit dans une famille de campagnards, dans le nord du pays. Le fils de 22 ans lui a cassé le bras parce qu'elle n'avait pu - ou su - ramasser la grand-mère impotente qui gisait au sol. Yeftusran ne veut ni voir un médecin ni en dire plus. Le lendemain, l'ambassade fera chercher ses affaires personnelles pour l'expédier à Addis-Abeba. "Nous avons eu trois suicides cette semaine, j'ai peur pour celle-ci, murmure Lina. Une Ethiopienne arrivée il y a deux jours est à l'hôpital. Elle serait tombée d'un balcon", poursuit l'assistante sociale en levant les yeux au ciel.

Environ 400 domestiques croupissent en prison pour des vols imaginaires, affirme Me Roland Tawk. Dès qu'une employée de maison prend la fuite, l'employeur dépose plainte pour vol. Durant l'été 2006, l'attaque israélienne au Liban et le désarroi des Libanais fuyant les bombes ont été largement couverts. Les médias ont évoqué, sans s'attarder sur le sujet, le nombre de 30 000 domestiques abandonnées dans des appartements fermés à clef, souvent avec le chien. A leur retour, les employeurs étaient furieux. La domestique était partie ! "Nous avons eu beaucoup de mal à récupérer leurs passeports, certains employeurs menaçaient d'entamer des procès pour abandon de poste", raconte Annie Israel, assistante sociale à l'ambassade des Philippines.

Le dimanche, les services religieux sont bondés à Beyrouth. Les domestiques qui ont droit au congé hebdomadaire et celles qui sont en fuite se retrouvent. A l'église Saint-Joseph, le Père MacDermott, un Américain de 75 ans installé au Liban depuis trente ans, dénonce chaque dimanche le calvaire des domestiques et souhaite que la hiérarchie chrétienne s'implique. En 2001, les évêques du Moyen-Orient ont publié un rapport sur le calvaire des domestiques, mais il est resté confidentiel.

En 1948, le Liban a signé un traité contre la confiscation des papiers d'identité. En 1991, la Convention des droits de l'homme est devenue partie intégrante de la Constitution libanaise.

Grand reporter à France 2, Dominique Torrès est la fondatrice du Comité contre l'esclavage moderne et l'auteur d'"Esclaves" (éd. Phébus, 1996). Elle a réalisé un reportage, "Liban, le pays des esclaves", qui sera diffusé sur France 2 dans le cadre d'"Envoyé spécial", le jeudi 18 octobre 2007.

lundi 20 août 2007

La Syrie, l'Arabie, l'Egypte... Les 'Frères'

Dans le contexte de l’explosion au grand jour des tensions qui couvent entre la Syrie et l’Arabie Saoudite depuis 2005, le quotidien saoudien Al Watan, basé à Abha dans le Assir (sud) titrait hier en une :

جهود السعودية للتوفيق بين مختلف الأطراف اللبنانية تتناقض مع محاولات النظام السوري استعادة نفوذه في لبنان

Les efforts saoudiens pour trouver un accord entre les différentes parties libanaises sont contrés par les tentatives du régime syrien de rétablir sa tutelle sur le Liban

L’article ouvre les colonnes du journal à Ali Sadreddine Al Bayanouni, dirigeant des Frères Musulmans de Syrie. L’article sous-titre cette citation de Bayanouni :

الشعب السوري قادر على التغيير إذا تم رفع الغطاء العربي والدولي عن النظام
نسعى كـ"إخوان" لإقامة نظام ديموقراطيّ يتساوى فيه الجميع في الحقوق والواجبات على أساس مبدأ المواطنة

علي صدرالدين البيانوني

Le peuple syrien peut provoquer le changement à condition que l’immunité arabe et internationale accordée au régime soit levée
En tant que ‘Frères Musulmans’ nous aspirons à l’établissement d’un régime démocratique basé sur l’égalité des droits et des devoirs et sur le concept de citoyenneté

Ali Sadreddine Al Bayanouni

Voici la traduction d’extraits de l’interview de Bayanouni mené à Paris par le journaliste Marcel Aql :
Le régime syrien est un régime dictatorial et despotique, isolé de l’intérieur et ne disposant d’aucune base populaire. Il se base sur la répression et la confiscation des libertés, il viole les droits des citoyens les plus élémentaires et tente de réduire au silence la moindre voix opposante. La corruption rampante touche toutes les agences de l’Etat et est présente à tous les niveaux. Elle réduit le citoyen syrien à la pauvreté, le chômage et la privation. A tout cela s’ajoute l’omniprésence des services de sécurité. De plus, les politiques du régime, les crimes qu’il commet au Liban et en Irak et ses autres interventions dans les pays arabes voisins constituent un réel danger pour ces pays. (…) Si l’on ajoute à cela son isolement sur la scène internationale qui résulte de ses politiques, il devient clair que le changement de ce régime qui a perdu toute légitimité est tant dans l’intérêt de la Syrie que des autres pays arabes.

(…)

Il existe des forces opposantes à l’intérieur du pays qui sont susceptibles de jouer un rôle dans le changement politique. (…) Nous avons des informations qui affirment que le peuple est dans un état d’ébullition qui a atteint son sommet et que des opposants sont de plus en plus prêts à participer à une opération de changement, et ce, même de l’intérieur du régime.

(…)

Tout ce que nous demandons des pays arabes et de la communauté internationale, c’est qu’ils lèvent l’immunité et la protection qu’ils accordent à ce régime corrompu et despotique et qu’ils appuient le peuple syrien dans l’établissement d’un régime démocratique et pluraliste qui garantisse à l’ensemble de ses citoyens leurs droits et leurs libertés. (…)
La publication d’un tel article en Arabie Saoudite marque une rupture dans le modus vivendi qui régit les relations diplomatiques entre les états arabes du Moyen Orient. Critiquer le manque de libertés chez le voisin et, plus encore, ouvrir ses journaux aux opposants qui appellent au changement du régime, au pluralisme et à la démocratie constitue une réelle rupture dans la diplomatie arabe au Moyen Orient, et surtout dans la diplomatie saoudienne qui a toujours excellé dans les déclarations feutrées, les messages subtils et la diplomatie secrète. L’explosion au grand jour des dissensions syro-saoudiennes présage donc un conflit long où, semble-t-il, tous les coups seront permis.

Par ailleurs, cette escalade publique entre la Syrie et l’Arabie Saoudite prouve encore une fois que la realpolitik est reine au Moyen-Orient et que les appartenances partisanes ou confessionnelles ne sont que des instruments activés ici ou là, à un moment précis et dans un but précis. A preuve, trois jours avant que l’Arabie n’ouvre ses colonnes à un dirigeant de la branche syrienne des Frères Musulmans, son allié égyptien arrêtait 16 cadres des mêmes ‘Frères’ – de la branche égyptienne de l’organisation opposante au régime de Hosni Moubarak – lors d’une rafle dans un appartement de Guizeh au Caire. Ils sont accusés ‘d'appartenir à une organisation illégale, d'être en possession de documents illégaux et d'avoir tenu une réunion visant à planifier les activités d'une organisation illégale’.

vendredi 17 août 2007

The Waiting Place

A few days ago, I went to the Marina Mall desperately looking for a nice movie to watch. Surprisingly enough, I found one: Fracture, with Anthony Hopkins and Ryan Gosling. The plot is stunning by its simplicity and Anthony Hopkins is, as usual, a cinema monster majestically playing a brilliant and bitter Anthony Hopkins' role. A great movie, like you don't often have the chance to watch in Abu Dhabi. I was enchanted.

Gosling, the young and ambitious lawyer, is sitting by the adulteress, lying on her hospital bed, lost in a hopeless coma, shot in the head by the huge and hurt ego of her cheated husband, Hopkins. The lawyer is reading a Dr. Suess poem to the sleeping lady:

The Waiting Place...

...for people just waiting.

Waiting for a train to go
or a bus to come, or a plane to go
or the mail to come, or the rain to go
or the phone to ring, or the snow to snow
or waiting around for a Yes or a No
or waiting for their hair to grow.

Everyone is just waiting.

Waiting for the fish to bite
or waiting for wind to fly a kite
or waiting around for Friday night
or waiting, perhaps, for their Uncle Jake
or a pot to boil, or a Better Break
or a sting of pearls, or a pair of pants
or a wig with curls, or Another Chance.

Everyone is just waiting.
Abu Dhabi strangely sounds like this Waiting Place; everyone here is just waiting… Waiting for a friend to come or a plane to go…

And, like a certain prophet in our current virtual world, that's a bit where I am today, waiting to decide what I want to do when I grow up. Funny, how you can discover places… places to live, places to dance, places to settle, places to wait and places to leave… funny how you can read a number of books, study in a number universities, work in a number of firms… how you can meet a number of people with different stories, forget some of them, become the friend of some others… funny how you can reach 31 and still wonder that… what do I want to do when I grow up? But while the answer gets somewhat narrower over time, there are always options.

Maybe, am I also somewhere among the people described in Leonard Bernstein's Mass:
Half the people are stoned
And the other half are waiting for the next election.
Half the people are drowned
And the other half are swimming in the wrong direction.

mercredi 15 août 2007

Inde - Pakistan: 60 ans...

A un jour d'intervalle, le Pakistan hier, l'Inde aujourd'hui, fêtent leurs 60 ans d'Indépendance. A un jour d'intervalle, comme pour marquer une différence créée de toutes pièces, la joie des indépendances célébrées se confond dans la mémoire du sous-continent avec sa partition sanglante et le plus grand transfert de population de l'Histoire.

Voici, magnifiquement décrit par Henri Tincq dans Le Monde, un récit riche, touffu et cruel de ce séisme monumental qui continue de secouer le monde de ses répliques:

La monstrueuse vivisection de l'Inde

A Thoa Khalsa, 84 femmes avalent de l'opium et sautent, l'une après l'autre, dans un puits. Des musulmans occupent ce village du Pendjab en avril 1947, à quelques mois de la partition de l'Inde, et la tradition sikh veut que les femmes s'immolent quand les hommes ne sont plus là pour les défendre. Quatre d'entre elles survivront parce qu'il n'y a pas assez d'eau dans le puits pour les noyer toutes, mais les autres sont des "martyres". En mourant, elles ont préservé l'honneur de la communauté. Martyres aussi ces jeunes filles que leurs pères ont tuées, au sabre ou de leurs propres mains, pour éviter qu'elles ne soient enlevées, violées, converties à l'islam. Mangal Singh, avec ses deux frères, a tué 17 membres de sa famille, enfants, neveux. Dans Les Voies de la partition Inde-Pakistan, Urvashi Butalia recense les cruautés liées à ce chapitre de l'histoire indienne qui, soixante ans après, ronge encore le pays de remords et de chagrin.

Les femmes enlevées - 75 000, selon les estimations - sont violées, vendues, converties de force. Elles sont promenées nues dans les rues, ont les seins coupés, le sexe tatoué des signes de l'autre religion. Car, dans l'orgie de violences née de la Partition, une obsession submerge l'Inde : kidnapper, violer la femme de l'autre pour l'humilier, l'intimider, détruire sa capacité de reproduction. Obsession qui, par rivalité mimétique, ravage autant les hindous que les musulmans. Mutilées, arrachées à leur communauté, ces femmes sont la métaphore du corps amputé de l'Inde, Mère éternelle - Bharat Mata. Et l'une des caricatures les plus chères aux nationalistes hindous est alors celle d'un corps féminin épousant la forme de l'Inde et Nehru découpant un bras qui représente le Pakistan.

L'indépendance est proclamée le 15 août 1947, en même temps que la partition - bâclée - en deux Etats : l'Union indienne, à majorité hindoue, et le Pakistan, à majorité musulmane. Lord Mountbatten, dernier vice-roi des Indes, et l'Angleterre fuient en courant le joyau de la couronne, devenu un bourbier infernal. Outre les suicides collectifs, des émeutes font des milliers de morts à Rawalpindi (Pendjab) en mars 1947. Ou au Bengale, en novembre 1946, quand des pèlerins hindous massacrent, à Garh Mukhteshwar, des commerçants musulmans. En août 1946, à Calcutta, une Action Day de la Ligue musulmane tourne à la "grande tuerie" : armés de haches, de bâtons, d'épieux ou d'armes à feu, des hommes assassinent, pillent, lors de vrais pogroms, et profanent des mosquées. En représailles, dans le district de Noâkhâli, des musulmans tuent et brûlent des temples.

Tout le monde sait que la Partition tournera au bain de sang, mais, en août 1947, le Congrès pousse un soupir de soulagement. Jawaharlal Nehru, père de l'indépendance, avoue : "Nous étions épuisés. Il fallait qu'on aboutisse. Nous pensions que la Partition serait temporaire." Chef de la Ligue musulmane, Mohammed Jinnah décroche le rêve de sa vie : une Inde indépendante en "deux nations". Mais "nul ne sait où va passer ce Pakistan d'utopie, ce pays de nulle part", écrit l'historien Eric-Paul Meyer. Voté à Londres en juillet, l'Acte d'indépendance de l'Inde ne dit pas un mot des risques d'exode, de déchirement des familles. La commission Radcliffe trace une frontière qui mutile des zones urbaines et rurales, de populations mélangées. Le Pendjab et le Bengale sont à majorité musulmane, mais abritent de grosses minorités d'hindous et de sikhs. Lahore et Karachi, villes de commerçants et de fonctionnaires, sont à majorité hindoue.

Dès que le tracé de la frontière devient officiel, le 15 août, les maisons sont évacuées. A Delhi, ville frontière entre les deux nouveaux pays, la milice hindoue RSF vide les quartiers de leurs occupants musulmans, réfugiés dans les mosquées, pour faire une place aux hindous qui arrivent par convois entiers. Karachi se vide de ses hindous comme Delhi de ses musulmans. Dans les quartiers mixtes, des gens ordinaires massacrent leurs voisins sans autre raison que la différence de religion. C'est la première fois en Inde qu'on élimine physiquement, à une telle échelle, des populations pour aboutir à des zones ethno-religieuses pures.

Des politiques et des prêtres fanatiques attisent les haines. C'est l'heure du grand "nettoyage" - safa'i. Ce récit d'un sikh à la frontière d'Attari : "Un jour, tout notre village s'est retrouvé en route pour un village musulman proche, en vue d'une expédition punitive. Nous sommes carrément devenus fous... Et cela m'a coûté cinquante ans de remords, de nuits sans sommeil. Je n'arrive pas à oublier les visages des gens que j'ai tués." Même écho chez Nasir Hussain, paysan musulman : "En l'espace de deux jours, une vague sauvage de haine nous a submergés. Je ne peux même pas me rappeler combien d'hommes j'ai tués."

La Partition fait de l'Inde un territoire mangé aux mites. Les deux parties, occidentale et orientale, du néo-Pakistan sont séparées par 1300 kilomètres de territoire indien. Et le nombre des victimes est phénoménal. Parmi les estimations les plus élevées, 1 million de morts en trois mois et un exode humain jamais vu. Quinze millions de personnes passent la frontière dans les deux sens : 9 millions d'hindous et de sikhs venant du Pakistan ; 6 millions de musulmans quittant l'Inde. Un million l'ont franchie à pied dans les kafila, ces colonnes étirées sur des dizaines de kilomètres, hommes et femmes en haillons, affamés, épuisés, écrasés de chagrin, mais trouvant encore un peu de force pour provoquer l'autre. Des milliers de familles sont séparées en une nuit, des vies pour toujours disloquées. Urvashi Butalia : "Il est difficile de séparer deux vies. En séparer des millions est pure folie."

Une "monstrueuse vivisection", avait prévenu le mahatma Gandhi à propos de la Partition. A 77 ans, Gandhi, héros shakespearien, erre halluciné, comme le Roi Lear, dans les ruines et le chaos du monde. De son monde. Il marche dans les rues désertes de Calcutta, où les habitants sont terrés, entre les carcasses calcinées des voitures et les maisons incendiées. Il se rend dans les villages rasés où les vautours rôdent déjà autour des cadavres. Il tient des réunions de prière, écoute le récit des atrocités, "essuie les larmes de tous les yeux", écrit l'écrivaine Christine Jordis dans sa belle biographie. Jusqu'à la dernière minute, sur la planche de bois qui lui sert de lit et d'écritoire, il aura tout tenté : nouer des contacts, jeûner, chercher un accord avec Mohammed Jinnah pour le convaincre de ne pas céder au mirage d'une Inde découpée qui est, pour lui, un contre-sens historique, un non-sens absolu.

Mais Gandhi n'est plus écouté. Il est détesté par les activistes des deux camps, qui ne croient plus, depuis longtemps, aux vertus de l'ahimsa (non-violence). Par les Britanniques, qui l'ont toujours vu en politicien roué ou en saint fanatique. A-t-on jamais vu un opposant prévenant aussi courtoisement la puissance coloniale des actions de résistance civile qui allaient faire de lui le révolutionnaire le plus original du monde ? Les massacres de 1947, l'exode signent l'échec de son combat pour le swaraj, l'émancipation d'une Inde rêvée. Il avait plaidé pour l'harmonie des religions, mais elles se livrent à un impitoyable massacre. Contre l'intouchabilité, mais cela lui vaut la haine de tous les extrémistes hindous. Contre l'oppression des femmes, mais elles sont les premières victimes du malheur indien. Gandhi a perdu. Il reprend son rouet et sa marche en chantant avec le poète Tagore, son ami : "Marche seul. S'ils ne répondent pas à ton appel, marche seul."

La cruauté de la Partition est restée longtemps un secret trop lourd à porter, un enfantement douloureux qu'il n'est jamais temps de rappeler parce que d'autres orages se profilent. Au Cachemire, par exemple. L'assassinat de Gandhi, le 30 janvier 1948, est resté comme le geste isolé d'un déséquilibré hindou plutôt que le dernier meurtre d'une longue série. L'ironie de l'histoire a voulu que Jinnah meure aussi, de tuberculose, moins de huit mois après lui. Puis les langues se sont déliées, comme par un besoin compulsif d'expliquer, de comprendre, d'exorciser. Mais chaque émeute postérieure - contre les sikhs après l'assassinat d'Indira Gandhi en 1984, la destruction de la mosquée d'Ayodhya en 1992, les massacres antimusulmans du Gujarat en 2002 - réactive le souvenir de la Partition. Soixante ans après, le travail de mémoire a à peine commencé.

La tentation a été longtemps d'opposer deux religions aux valeurs antagoniques : l'islam, monothéiste, égalitariste et prosélyte ; l'hindouisme, polythéiste, hiérarchisé, tolérant. L'islam a conquis l'Inde, qu'il a dominée, bien que minoritaire, pendant six siècles, de la création du sultanat de Delhi à la décadence des Moghols au XVIIIe siècle. Mais la conquête britannique (1715-1818) a mis fin à son hégémonie et mis en lumière sa faiblesse numérique. "L'islam a cessé d'être en Inde la référence politique et culturelle dominante", explique l'islamologue Marc Gaborieau. L'affrontement devenait inévitable. En 1940, Jinnah affirmait : "Les hindous et les musulmans appartiennent à deux civilisations différentes, fondées sur des idées et des conceptions contradictoires."

Cette explication des massacres, appelée "primordialiste", a été défendue par Louis Dumont dans son Essai sur le système des castes (1966). Elle est celle encore des historiens officiels et islamistes pakistanais comme de l'extrême droite hindoue. L'autre thèse, dite "artificialiste", consiste au contraire à nier cette opposition de fond entre islam et hindouisme et à attribuer la catastrophe de la Partition au colonisateur britannique. Au nom du sempiternel principe "diviser pour régner", la réforme Morley-Minto de 1909 cède aux demandes musulmanes d'électorat séparé dans les provinces et transforme les communautés religieuses en circonscriptions électorales.

De quoi attiser la tension entre la Ligue musulmane, fondée en 1906, et le Parti du Congrès (1885), qui regroupe majoritairement les élites nationalistes hindoues. La théorie des "deux nations" naîtra d'un réflexe de peur de la minorité musulmane. Les effets combinés de la démocratie et de la politique du raj (empire) auraient ainsi fait éclater des conflits intercommunautaires étrangers à l'histoire de l'lnde.

Cette thèse s'appuie sur un âge d'or supposé - précolonial - où musulmans et hindous auraient toujours vécu en bon voisinage. Les souverains hindous choisissaient des musulmans comme officiers et gourous, les souverains musulmans des femmes, des généraux et des conseillers hindous. Ils parlent les mêmes langues, ont les mêmes goûts musicaux, architecturaux, culinaires, les mêmes structures familiales (polygamie). Les valeurs qu'ils partagent sont plus nombreuses que celles qui les divisent. Loin d'être "égalitariste", souligne Marc Gaborieau, l'islam indien reproduit des hiérarchies sociales qui ne sont pas si éloignées du système des castes.

Les deux explications, "primordialiste" et "artificialiste", sont tout aussi caricaturales. Malgré des siècles de cohabitation plus ou moins pacifique, les deux cultures sont en fait restées dos à dos : au nom des règles de pureté, on ne mange pas ensemble, on ne se touche pas, on ne se marie pas. Les hindous considèrent l'islam ou le christianisme comme des religions impures et barbares. Musulmans et chrétiens sont, comme les intouchables, au dernier rang de l'échelle. Un sikh raconte ce fait inouï dans le livre d'Urvashi Butalia : "Si un musulman venait vers nous et que nous échangions une poignée de main et que nous avions un paquet de nourriture à la main, cette nourriture était souillée et nous ne la mangions pas. Si nous tenions un chien d'une main et de la nourriture de l'autre, cette nourriture ne posait aucun problème."

La vraie fracture était, en fait, à l'intérieur des deux camps. Face à l'arrogance du colonisateur, les identités se réveillent à la fin du XIXe siècle. Les hindous restaurent les rituels de purification, réactivent le souvenir mythifié du passé prémusulman, reviennent à un esprit de castes rigoureux, au culte de la vache, au sacrifice des veuves. Le nationalisme hindou exploite le mécontentement de populations réticentes à l'occidentalisation de l'Inde et qui se rejoignent dans la référence à un védisme originel qui aurait été perverti par l'islam et le christianisme.

Même évolution chez les musulmans qui veulent "deshindouiser" l'islam, éliminer le culte des idoles, revenir à la lettre du Coran, chasser le soufisme, perçu comme une contamination de l'islam par l'hindouisme. Ainsi, le fondamentalisme islamique naît-il au Bengale et au Pendjab. En 1927, le mouvement de prédicateurs Tabligh (Foi et pratique) - encore très présent en France aujourd'hui - est créé avec cette vocation de purifier, purger ce que des siècles de cohabitation ont pollué. La même année, un intellectuel occidentalisé, Maududi, l'un des inspirateurs des Frères musulmans en Egypte, publie un livre retentissant sur la "guerre sainte", qu'il encourage dans tout le monde musulman, et il fonde, en 1941, le Jamaat al-Islam, qui transformera le Pakistan en République islamique.

La récupération politique de ces extrémismes religieux prépare la tragédie. Milice hindoue, le Rashtriya Svayamsevak Sangh (RSS) organise des manifestations rituelles qui sont autant de démonstrations de force. De son côté, la Ligue musulmane reprend la proposition faite en 1930 par le poète-philosophe Iqbal d'un Etat séparé ayant vocation à rassembler tous les musulmans. Mohammed Jinnah est pourtant tout sauf un islamiste. C'est un réformateur moderne, marié à une ismaélienne, mangeur de porc et buveur de whisky, mais il a compris que la seule façon de créer le Pakistan était d'utiliser les oulémas. "C'est parce que des acteurs politiques ont considéré qu'il était de leur intérêt d'activer ces lignes de clivage religieux, conclut le chercheur Christophe Jaffrelot, qu'elles ont fini par devenir pertinentes, alors qu'elles ne l'étaient pas auparavant." Le scénario était en place pour le pire.

Paru dans Le Monde du 05.08.07

samedi 4 août 2007

Nihilismes

J’ai toujours été attiré par les grands romans qui racontent des histoires longues et touffues et dont les personnages sont riches en aventures, en cultures, en mélanges… des romans-lieux, des romans-époques où le burlesque le dispute à l’Histoire, l’Histoire à l’imagination débridée de l’auteur et l’imagination de l’auteur à ma capacité à rêver des lieux, des gens, des possibles… des romans qu’on lit comme on se promène dans une ville. Des romans dont on sort avec des envies de voyage et des envies d’écrire. Des romans dont on sort avec des envies de lire encore et encore d’autres lieux, d’autres villes, d’autres époques, d’autres personnages…
Depuis que je suis à Abu Dhabi, j’ai tenté de lire de tels romans, mais je n’ai pu arriver au bout d’aucun. J’ai tenté Brooklyn, Istanbul, Bagdad, Bombay… chaque fois, le vide reprenait le dessus. Je m’enlise, je mets un marque page et, le livre dont je n’ai pas lu plus du tiers va rejoindre les autres livres ‘à finir’ sur ma table de chevet. C’est triste…

Grâce au site Sitemeter, il est possible d’avoir des informations sur les visiteurs d’un blog. Il est possible de connaître le pays duquel l’internaute s’est connecté, la durée de sa visite et… s’il est rentré sur le blog après avoir effectué une requête sur un moteur de recherche, il est possible de savoir quelle est la séquence de mots qu’il a entré et qui l’a conduite au blog en question. Stroobia, bien sûr, est équipé de ce petit logiciel espion. Je sais donc qu’il y a quelques jours, un internaute a tapé sur Google, depuis la Cote d’Ivoire, la question suivante :

La ville d’Abu Dhabi existe-t-elle ?

Je ne sais pas pourquoi, j’imagine que c’est une femme vêtue d’un joli boubou jaune bariolé qui à tapé cette requête dans un cybercafé d’Abidjan. Elle cherchait sur Stroobia une réponse à cette question qui m’a d’abord parue saugrenue et m’a arraché un sourire. Abu Dhabi existe, j’y habite, j’y travaille, je sors dans ses restaurants, je bois des bières dans ses bars, je circule en taxi dans ses rues, j’y rêve, j’y bois des cafés, j’y lis le journal… je connais des gens qui habitent dans ses tours, j’y ai même des amis…

J’ai vécu dans plusieurs villes. J’en ai aimé certaines, je me suis battu avec d’autres avant de les apprivoiser… ou pas, je suis tombé amoureux d’autres encore, certaines m’ont adopté au point de devenir ‘ma ville’, certaines m’ont laissé perplexe, j’en ai fui d'autres de peur d’être absorbé par elles, d'autres enfin m’ont dérangé, et même si elles m’ont attiré un moment, je peux dire sans complexe que je ne les ai pas aimées… Toutes, j’ai tenté de les comprendre, de comprendre leur raison d’être, leur logique urbaine, leur histoire… j’ai tenté de saisir leur culture propre, à travers les strates qui les composent, les événements qui les constituent, les habitants qui les peuplent, leurs combats, leurs inquiétudes, de quoi est faite leur vie quotidienne… j’ai tenté de les lire, à travers leur littérature, leur musique, les hommes et les femmes qui les ont forgées… Toutes ces villes, je les ai découvertes avec passion, je les ai lues avec curiosité, toujours ouvert à ce qu’elles avaient à m’offrir d’inattendu…

De toutes ces villes, une seule, m’a laissé totalement indifférent. Je ne l’aime pas mais ne la hais pas non plus, elle est confortable pour le corps et pour l’esprit… elle ne présente aucun défi, aucune strate, elle n’est constituée d’aucun événement… Ses habitants y vivent sans se rencontrer, le nœud social qui est l’élément constitutif d’une ville y est quasiment inexistant. Cette ville n’a rien d’organique, elle n’est pas vivante, cette ville n’en est tout simplement pas une.
Je pourrais te dire de combien de marches sont faites les rues en escalier, de quelle forme sont les arcs des portiques, de quelles feuilles de zinc les toits sont recouverts ; mais déjà je sais que ce serait ne rien te dire. Ce n’est pas de cela qu’est faite la ville, mais des relations entre les mesures de son espace et les événements de son passé.
Italo Calvino, Les Villes Invisibles
Eh bien, sur Abu Dhabi, après un peu plus d’un an à essayer, je crois que je n’ai rien à te dire !

Et à vous, Madame en boubou jaune, je peux vous dire que malgré ses tours climatisées, ses larges avenues, ses malls, ses supermarchés, ses restaurants, ses cinémas et son pétrole… malgré ses projets pharaoniques, ses palaces luxueux, ses parcs verdoyants et ses forets luxuriantes… malgré ses princes ‘visionnaires’ et ses épiciers iraniens, ses princesses élégantes et ses prostituées chinoises, ses hommes d’affaires libanais et ses consultants britanniques, ses chauffeurs de taxi pashtounes, ses concièrges bengalis, ses serveuses kenyanes ou philippines, les travailleurs qui la construisent et les présidents qui la visitent... malgré les chats qui trainent dans ses rues et les artistes qui viennent s’y produire… je peux vous dire, Madame, que malgré tout ça… la ville d’Abu Dhabi n’existe pas.

Il y a un lieu, effectivement, c’est indéniable, mais point de ville.

Quant à mes lectures, je crois que j’ai enfin compris qu’Abu Dhabi n’était pas un lieu pour lire ces grand romans-fresques qui me font tant rêver. Je ne lis donc plus que de courts romans pessimistes dont le sujet est la destruction du texte et une sorte de nihilisme.
Ainsi, actuellement je lis, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, 1953. Vous en connaissez l’idée ?
Le gouvernement décide de bruler tous les livres et de charger les pompiers de cette sinistre mission. Des groupes d’opposants s’organisent alors pour sauver les livres en les retenant par cœur. Un homme un livre, des hommes-livres. Chacun est responsable, grâce à sa mémoire, du sauvetage d’une unité du patrimoine littéraire mondial. Si jamais cette hérésie devait se produire, je ne sais pas quel livre je choisirai de sauver. Un grand roman européen, surement… mais lequel ? Ou alors Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez… il me serait en tout cas très difficile de choisir. Et vous quel livre choisiriez-vous de sauver ? Quel livre choisiriez-vous d'être ?

Dans le genre court roman nihiliste, j’ai aujourd'hui acheté Travels in the Scriptorium de Paul Auster, 2006. Ce roman est encore une autre manière de déconstruire le texte à travers un jeu obscur impliquant le lecteur et l’auteur. Voila son incipit :
The old man sits on the edge of the narrow bed, palms spread out on his knees, head down, staring at the floor. He has no idea that a camera is planted in the ceiling directly above him. The shutter clicks silently once every second, producing eighty-six thousand four hundred still photos with each revolution of the earth. Even if he knew he was being watched, it wouldn’t make any difference. His mind is elsewhere, stranded among the figments in his head as he searches for an answer to the question that haunts him.
Who is he? What is he doing here? When did he arrive and how long will he remain? With any luck, time will tell us all. For the moment, our only task is to study the pictures as attentively as we can and refrain from drawing any premature conclusions.
Merci Abu Dhabi de me donner l’envie de lire de tels livres. Et merci pour l’humeur dans laquelle tu me mets. Quand je t’aurai quittée, et contrairement à toutes, toutes les villes par lesquelles je suis passé, ne serait-ce que quelques heures, tout ce qu’il me restera de toi, c’est une incommensurable indifférence.

dimanche 22 juillet 2007

Bien sûr...


Bien sûr il y a les guerres d'Irlande
Et les peuplades sans musique
Longtemps, on a écouté ces deux premières lignes sans vraiment se douter que les guerres d’Irlande pouvaient tout simplement être les nôtres, passées ou à venir…
On se demandait par contre à quoi pouvait bien ressembler une peuplade sans musique…

Depuis, on est partis. C’était il y a dix ans…

Et puis, il y a deux jours, tu as écrit ça :

Stroobia...
Est-ce autrement que je suis arrivée à Oujda ? Je me le demande...
La puissance du Net est inouïe. Parfois, je regrette qu'elle m'empêche de me plonger durablement dans un ailleurs que j'aurais peut-être, alors, appréhendé différemment.
Mais en même temps, le soir, dans ma chambre 4 étoiles où j'apprivoise lentement le moustique laissé par mon prédécesseur, écrasé contre le mur à hauteur d'yeux près de la porte d’entrée, quel bonheur de surfer la toile et de revoir la caricature familière de mon pote sur Stroobia ! Un grand cœur qui affiche son nom en plein milieu de la poitrine, et une mèche folle qui me rappelle sa tignasse d'adolescent et nos tortellinis en bord de mer... Nous passions des heures à refaire un monde que nous ignorions, des semaines à déconstruire les romans que nous découvrions, et des mois entiers à rêver d’un ailleurs autrement.
Puis, assez ironiquement, lorsqu'après de multiples efforts vint enfin le moment de cet ailleurs autrement, nous nous sommes mis à rêver de la ville où nous sommes nés. Paris, DC, Barcelone, Aberdeen... le monde nous ouvrait tous les jours une porte nouvelle, et pourtant, nous n'avions qu'une seule envie : celle de vivre une vie que nous ne connaissions pas ; la vie d'adulte, à Beyrouth.
Du moment que j'ai réussi à formuler cette envie, je n'ai eu de cesse que de trouver une voie de retour qui me permettrait de "rentrer" sans fuir, de "partir" sans quitter, et de vivre à Beyrouth sans lâcher un iota de ma liberté parisienne.
Au fil des ans, j'ai toujours pensé que mon pote, stroobia ou pas, suivrait le même chemin. Nous avons évoqué notre vieillesse libanaise tellement de fois, quelque part entre les Cèdres et Tyr, ou entre Bickfaya et Deir el Qamar, que je n'ai jamais pensé, pas une seule seconde, non, que nous n'habiterions peut-être pas dans la même ville, ou que cette ville ne serait peut-être pas Beyrouth. Même vu de Zabi, ce n'était pas envisageable.
Pas l’ombre d'un instant ?
Peut-être que si. Celui de ce moment où, quelque part entre Bologne, Beyrouth et Paris, purement stroobia, je me suis attardée devant la bibliothèque de mon pote. Pendant des années, à l'époque où nous avions du temps à revendre, à cette époque pas si lointaine où l'ancienne ligne de démarcation comptait le seul café "in" et ô combien French de la ville, nous avions acheté les mêmes œuvres, lu les mêmes auteurs, négocié avec acharnement l'emprunt de tel livre ou la cession de tel autre. Nous avons dévoré tour à tour Kundera, Sartre, Marquez, Gide, Maurois, Moravia, Calvino, Zweig, et j'en passe sûrement. Nous nous sommes passé des "tuyaux" comme autant de bonnes adresses : Modiano, Wilde, Follet, Musil, Saramago, Rufin, Sinoué... Nous avons reçu des livres qu'il ne nous serait jamais venu à l'esprit d'acheter : Dard, San Antonio, Asimov, Xingjian, Genêt, Böll. Nous bâtissions progressivement la même bibliothèque, un peu comme un lieu commun, beaucoup comme un lieu de rencontre en deux endroits différents. Nous avons pensé réinventer le Journal à quatre mains, mais nous nous sommes finalement contentés d'échanger nos premiers écrits, offline, à l'époque où hotmail sonnait encore comme une messagerie X. Pourtant, ce jour où j'étais, comme tant d'autres, de passage chez mon pote, j'ai découvert une bibliothèque dont je connaissais intimement tout un pan, mais dont tout un autre m'échappait. García Lorca ? Pamuk ? Mahfouz ? Ad-Daïf ? Un auteur indien ? Je rentrai chez moi penaude. Je regardais ma bibliothèque. J'y découvrais des titres dont je n'avais jamais parlé : Nassib, Alameddine, Begag, Kristof, Kourouma, Oé...
Ce jour-là, j'ai compris que nos chemins avaient, quelque part à notre insu, divergé. Je n’en tins pas rigueur au destin, et pris ma revanche en achetant résolument Sonallah, en v.o. au Caire et en v.f. à Paris. J'adressai un petit sourire ironique au ciel. J'en oubliai tous les livres que je traîne avec moi au bout du monde et qui rentrent à la maison, inachevés. J'oubliai que depuis des mois longs comme des années, mon pote se résume à des sms, msn, skype, google talk, téléphone via freebox ou autre opérateur low cost, puis portable orange de Tuzla à Zabi, pour 3 minutes de réconfort entre melting potes.
Mais il y a quelques temps, au gré de l'une de nos innombrables conversations électroniques, de celles qui commencent par "ça va ?" au lieu d’un "chta’na", et qui finissent par "a+" au lieu d'un "à toute", mon pote, stroobia, et sans plus y réfléchir, m'a annoncé qu'il ne s'installerait pas à Beyrouth de sitôt. La "situation", tu sais...
Ce fut comme un effondrement.
Toutes mes certitudes, accumulées au terme de dizaines de milliers de pages de lecture assidue, construites mot à mot et chapitre après chapitre, s’envolaient d’un coup.
Mais alors, mais alors ? Et ces crépuscules d'été au bord de la mer ? Et nos soirées de septuagénaires tranquilles ? Et nos marches dans les montagnes arides de l'Anti-Liban ? Et ces conjoints, enfants, familles, collègues, amis, toutes ces promesses d'affection qui devraient peupler nos prochaines années, et que nous nous faisions autant de joie de partager qu'une assiette de véritables tortellinis in brodo ? Sur des continents différents ? Dans des villes différentes ? Pas à Beyrouth ? Comment ça, pas à Beyrouth ? Mais alors, pourquoi s'être cassé la tête sur Nœuds, avoir allègrement mélangé Racine et Jardin, et pesé jusqu'à l’aube le pour et le contre du Rouge et du Noir ? Pourquoi avoir imprimé Majdalani et tiré un peu de gloire bon marché de sa lecture en avant-première ? Pourquoi, mon pote ?
Stroobia ? Maktoob ? Va savoir... Moi, je ne sais pas si je crois au destin. Mais je doute très fort du pur hasard. Et quant à nos questions libanaises, nous verrons bien quelle réponse l’Histoire leur apportera.

Pour ce post, mon pote, je n'opterai pas pour le format "justified". Pour toi, je réserve cette page toute bleue, avec des lignes comme autant de vagues de Jiyé et une fin à suivre, en trois points de suspensions. Rendez-vous à Beyrouth...
Bien sûr ces villes épuisées
Par ces enfants de cinquante ans
Notre impuissance à les aider…
Mais… nos bibliothèques resteront deux quartiers d’une même ville, en dépit des petit coins, des ruelles, des lieux de socialisation qui ont pu évoluer différemment au gré des événements qui les constituent…

Et bien sûr, enfin… Rendez-vous à Beyrouth…

mercredi 18 juillet 2007

L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

- Charles Baudelaire

dimanche 8 juillet 2007

Rushdie, chevalier de l’impureté

Le 26 septembre 1988, Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont publiés au Royaume Uni.
Le 21 novembre, le Grand Sheikh d’Al-Azhar appelle les associations musulmanes de Grande Bretagne à prendre des actions légales pour empêcher la distribution du roman.
Le 2 décembre, 7000 musulmans originaires du sous-continent indien organisent une manifestation durant laquelle un exemplaire des Versets sataniques est brulé.
Le 14 janvier à Bradford dans le Yorkshire, c’est un réel auto-da-fé qui est organisé. Le même jour, vers deux heures de l’après midi, sur radio Téhéran, l’ayatollah Khomeiny édicte sa célèbre fatwa :

I would like to inform all the intrepid Muslims in the world that the author of the book 'The Satanic Verses', which has been compiled, printed and published in opposition to Islam, the Prophet and the Koran, as well as those publishers who were aware of its contents, have been sentenced to death.
I call on all zealous Muslims to execute them quickly, wherever they may find them, so that no one will dare to insult the Muslim sanctions. Whoever is killed on this path will be regarded a martyr, God willing.
In Addition, anyone who has access to the author of the book, but does not have the power to execute him, should refer him to the people so that he may be punished for his actions. May God's blessing be on you all.
Gilles Kepel écrit dans son Jihad que « [c]ette fatwa stupéfiante fut le véritable testament politique de l’ayatollah ». En effet, Khomeiny mourra quelques mois plus tard, le 3 juin 1989, alors que sa révolution islamique est en pleine phase de reflux tant sur la scène internationale où son exportation a échoué que sur la scène locale où les pragmatiques emmenés par Rafsandjani, le magnat de la pistache, commencent à prendre le dessus en montrant des signes d’ouverture sur l’occident. (Rafsandjani qui, contre toute attente, échouera aux élections présidentielles de 2005 face au 'balayeur de Téhéran', Ahmadinejad et à sa clique de néoconservateurs messianiques, ennemi idéal des néoconservateurs évangélistes de Washington.)

Peu de temps après l’auto-da-fé de Bradford, Salman Rushdie exprimera son désarroi dans un texte intitulé The Book Burner :
Nowadays (…) a powerful tribe of clerics has taken over Islam. These are the contemporary Thought Police. They have turned Muhammad into a perfect being, his life into a perfect life, his revelation into the unambiguous, clear event it originally was not. Powerful taboos have been erected. One may not discuss Muhammad as if he were human, with human virtues and weaknesses. One may not discuss the growth of Islam as a historical phenomenon, as an ideology born out of its time. These are the taboos against which The Satanic Verses has transgressed (…). It is for this breach of taboo that the novel is being anathematized, fulminated against, and set alight. (…)
The Satanic Verses is not, in my view, an antireligious novel. It is, however, an attempt to write about migration, its stresses and transformations, from the point of view of migrants from the Indian subcontinent to Britain. This is, for me, the saddest irony of all; that after working for five years to give voice and fictional flesh to the immigrant culture of which I am myself a member, I should see my book burned, largely unread, by the people it's about, people who might find some pleasure and much recognition in its pages. I tried to write against stereotypes; the zealot protests serve to confirm, in the Western mind, all the worst stereotypes of the Muslim world.
Rushdie vit donc ce cauchemar de l’écrivain qui voit les personnages de son roman prendre vie, sortir de leur silence et envahir les rues pour le tuer, brulant, sous les yeux médusés de son auteur, le livre dont ils sont les héros !

Dans son Petit traité des mélanges, Charif Majdalani décrit Les Versets Sataniques de Salman Rushdie comme étant :
L’une des œuvres les plus importantes de la fin du XXe siècle et probablement aussi l’œuvre la plus mal lue et la plus méconnue (…), un roman qui exalte l’impureté, les mélanges et le métissage et dont l’immigration est un des grands facteurs, face à la sinistre quête de pureté et contre la fondamentale (et utopique) originalité dont les extrémismes et les fondamentalismes de tous bords sont aujourd’hui les messagers.
Eloge de l’impureté… c’est sous ce titre que, pour Charif, auraient pu paraitre Les versets sataniques de Salman Rushdie. Cela lui aurait probablement évité d’être voué aux gémonies par cette « tribu de clercs » qui se sont très probablement arrêtés à ce titre provocateur pour monter aux créneaux… et surtout par le premier d’entre eux dont le titre même d’ayatollah (Verset de Dieu) se retrouve renversé dans le titre de ce roman (Al ayat olshaytaniyyah الآيات الشيطانيّة, i.e. les versets sataniques ; Ayatollah versus Ayatolshaytan).

Eloge de l’impureté… c’est sous ce titre que, je pense, aurait pu paraitre Le petit traité des mélanges qui, eut-il été écrit en anglais à Washington plutôt qu’en français à Beyrouth aurait sans doute eut une toute autre influence sur le cours des choses. Il parait que Georges Bush, Donald Rumsfeld et les officiers de leur état-major ont visionné en 2003 La Bataille d’Alger (La Battaglia di Algeri, film italo-algérien de Gillo Pontecorvo, 1966) dans un auditorium du Pentagone … pour s’inspirer du précédent français qui, franchement, ne fut pas un succès, ou pour éviter les erreurs qu’a commises l’armée française en Algérie ? Toujours est-il que si, au lieu de voir ce film de guérilla urbaine, Bush avait lu ce petit traité et notamment sa courte première partie intitulée Des relations interculturelles en général et du métissage en particulier, il aurait probablement vu les choses… d'un autre angle.

Au concept de 'choc' des cultures (ou clash des civilisations) développé par Samuel Huntington, ses détracteurs, principalement européens et arabes, on cru répondre par le 'dialogue' des cultures. Mais choc et dialogue, ces deux concepts réduisent l’idée de cultures à des entités distinctes destinées à se combattre ou à dialoguer entre elles. Or la réalité, fort heureusement, est bien plus complexe, et bien plus riche. Renvoyant dos-à-dos 'choc' et 'dialogue', Charif parle de mélange, de métissage et d’acculturation :
Selon l’une des définitions les plus efficaces, l’acculturation serait ce processus d’enrichissement, d’aménagement et de réorganisation d’une culture lorsqu’elle entre en contact avec une autre. Mais, plus précisément peut-être, l’acculturation est ce qui permet à des groupes restreints ou minoritaires de s’intégrer dans des ensembles plus vastes ou plus puissant sans perdre leurs caractéristiques culturelles ni leurs particularités. (…)
Si l’on accepte ce qui précède, on est forcément amené à constater que le monde d’aujourd’hui est tout entier construit sur le métissage et l’acculturation. Lorsque le métissage réussi, il produit des modèles de comportements nouveaux. Mais lorsqu’il est raté, il aboutit à des hybridations et à des phénomènes aberrants et non maîtrisés, ou à la disparation des composantes culturelles locales et traditionnelles. Il est évident par exemple que certains des problèmes les plus graves que vit le monde aujourd’hui, notamment le retour des intégrismes et des replis identitaires, sont le résultat de processus d’acculturation mal engagés et mal vécus.
Le 16 juin 2007, Salman Rushdie est fait chevalier par la reine Elizabeth II. L’anoblissement de Rushdie provoque des manifestations de protestations en Malaisie et au Pakistan.
Le 18 juin, le parlement pakistanais vote, à l’unanimité, une loi condamnant l’anoblissement de Rushdie.
Le 19, les ambassadeurs du Royaume Uni au Pakistan et en Iran sont convoqués par les ministres des affaires étrangères de ces deux pays qui condamnent l’anoblissement perçu comme un acte de pure provocation. Le ministre des affaires étrangères iranien, durant son entretien avec l’ambassadeur Britannique Geoffrey Adams, qualifiera l’anoblissement de Rushdie d’acte « insultant, suspect et inadéquat » et d’ « exemple évident de la lutte que mène le gouvernement britannique contre l’Islam. » Adams lui répondit que les honneurs rendus à Rushdie sont une réponse aux services qu’il a rendu à la littérature et qu’ils ne devraient en aucun cas être perçus comme une insulte.
Le 22 juin, après la prière du vendredi, l’Hojatoleslam Ahmad Khatami s’adresse aux fidèles à la radio pour confirmer la validité de la « fatwa révolutionnaire » de l’Imam Khomeiny condamnant Rushdie à mort.
Enfin, le Conseil des Oulémas du Pakistan, accorde le titre de Saifullah (épée de Dieu) à… Ousama Ben Laden. Tahir Ashrafi, president du conseil dira:
We have awarded this title in reply to Britain's decision to knight blasphemer Rushdie. If a blasphemer can be given the title 'Sir' by the West despite the fact he's hurt the feelings of Muslims, then a mujahid who has been fighting for Islam against the Russians, Americans and British must be given the lofty title of Islam, Saifullah. (sic)
Le malentendu est total ! Et le clash, comme le décrit si bien Charif, n’a lieu ni entre les civilisations ni entre les cultures ni même entre les nations, mais bien entre les fanatiques excités partisans d’une pureté imaginée comme Ousama Ben Laden, et les patients artisans de l'impureté et du métissage comme Salman Rushdie.

Rushdie, et tous les autres chevaliers de l’impureté ont encore de nombreux combats à mener.

mercredi 27 juin 2007

Le cinéma libanais à Lille

jeudi 21 juin 2007

Le Mashreq implose

« Le Mashreq implose » m’écrivait récemment mon professeur dans un long mail, dur mais tristement réaliste. Effectivement, je ne vois pas comment décrire la région autrement que comme une implosion généralisée complètement métastasée :

- Au Liban ; la poursuite des combats entre l’armée libanaise et Fatah el Islam à Nahr el Bared dont le projet était, semble-t-il, de proclamer un Emirat Islamique dans le Nord du Liban ; l’assassinat d’un troisième député de l’actuelle majorité parlementaire Walid Eido après Gebran Tueini et Pierre Gemayel.

- En Irak la reprise de la « guerre des mosquées » dont l’unique but est la relance des massacres entre sunnites et chiites; je lisais récemment à ce sujet que les différents quartiers de Bagdad était presque complètement « nettoyés », à l’image de ceux de Beyrouth au début des années 1980, et que chiites et sunnites ne se partageaient plus ni les rues, ni les marchés, ni les boutiques ; dans le Nord du pays les menaces turques d’une nouvelle guerre contre les Kurdes du PKK supposément réfugiés dans le Kurdistan irakien.

- En Palestine enfin, où le Hamas prend, le 15 juin, le contrôle total de la bande de Gaza évinçant par la force le Fatah et créant de fait deux Palestines.

Dans un article publié le 16 juin dans le journal Al Hayat, le journaliste libanais Salim Nassar pose la question suivante :
"Le Hamas proclamera-t-il un mini-Etat palestinien dans la bande de Gaza?"

J’en traduis ici les extraits suivants :

Malgré touts les appels au calme et toutes les tentatives de réconciliation, les branches armées des partis imposent leurs méthodes à leurs dirigeants et forcent ces derniers à opter pour la solution militaire. En prenant le contrôle des 350 km² de la bande de Gaza, le Hamas jette les fondations d’un mini-Etat palestinien et crée les conditions de l’ouverture d’un dialogue avec Israël. (…)
La division des responsabilités du gouvernement d’union nationale entre la Cisjordanie et la bande Gaza a confirmé la cristallisation d’une nouvelle identité palestinienne dans cette dernière. Cette nouvelle identité gazaouie s’appuie sur la résurgence de l’ancienne division entre les palestiniens de l’intérieur et ceux de la diaspora [revenus à la suite des accords d’Oslo]. (…)
A la question de la potentielle reconnaissance d’Israël par le Hamas, Ismaïl Haniyeh répond qu’il « résoudra ce problème » lorsqu’Israël aura proclamé ses frontières définitives. (…) Par ailleurs, la direction du Hamas, à Gaza et Damas (Khaled Mishal), pourrait adopter la Déclaration d’Independence de la conférence d’Alger de 1988 qui implique « l’établissement d’un Etat palestinien dans la bande de Gaza et en Cisjordanie occupées depuis 1967 ». Enfin, Shimon Peres, récemment élu président d’Israël, encouragerait Washington à accepter le fait accompli, car il supporterait l’idée de la création d’un Etat palestinien dans la bande de Gaza. (…)

Les Etats-Unis vont certainement continuer à soutenir Mahmoud Abbas et le gouvernement Fayyad principalement composé de personnalités neutres et de technocrates. Le gouvernement Haniyyeh fort de la victoire électorale du Hamas, refuse la dissolution proclamée par Abbas. Cette situation de fait risque de conduire les palestiniens à une "course à l'Etat".

Washington et Tel Aviv pourraient donner leur feu vert à Mahmoud Abbas pour la proclamation d'un Etat Palestinien dans le but de consolider sa légitimité. Mais, comme le suppose – le souhaite – Nassar dans son article, le Hamas pourrait tout aussi bien devancer Abbas et proclamer un Etat de manière unilatérale. D’autant plus qu’il semble, selon Nassar, prêt a reconnaitre Israël dans ses frontières de 1967. Toujours est-il qu’une course à l'Etat est tacitement engagée en Palestine.
La survie de Mahmoud Abbas au pouvoir devient aujourd’hui embarrassante tant pour lui que pour ces ministres. Sa démission serait la seule sortie honorable suite à l’effondrement don son appareil sécuritaire. Il serait encore supporté par Washington car sa démission enterrerait à jamais les espoirs de création d’un Etat palestinien pro-occidental. Des observateurs voient, d’ailleurs, dans la victoire du Hamas la fin de la première Autorité Palestinienne fondée par Yasser Arafat. (…) Ainsi la bataille de Gaza inaugure une phase de transition qui va voir le pôle du pouvoir glisser de Ramallah vers Gaza et la nouvelle Autorité Palestinienne basculer de l’axe Etats-Unis-Europe-Israël vers l’axe syro-iranien. (…)

Je ne suis par contre pas d'accord avec Nassar qui voit, dans la prise de Gaza par le Hamas, la fin du Fatah voire de l'Autorité Palestinienne, ou, comme il l'appelle, de la "Première Autorité Palestinienne", car le Fatah va être dopé par les fonds américains et européens et va, avec l'aide d'Israël, conforter son autorité en Cisjordanie.

Alors, deux Palestines ? L'une à Gaza reconnue et supportée par l'axe syro-iranien et l’autre en Cisjordanie supportée par l'occident et Israël ? Deux Palestines que tout semble séparer: la géographie, l'idéologie, les alliances internationales... Deux Palestines comme il y a deux Corées, deux Chypres, comme il y a eu deux Allemagnes et deux Yemens...

Après l'effondrement du rêve de Yasser Arafat de fonder UN Etat binational sur toute la Palestine historique, suivi de l'échec de la solution à DEUX Etats d'Oslo et de la Feuille de Route mort-née, on se dirige aujourd'hui vers une situation de fait à TROIS Etats ! Deux Palestiniens et un Israélien...

Deux Palestines donc... L'une, la Cisjordanie, qui est un patchwork innommable rongé par la prolifération de la colonisation israélienne et découpé par les routes et autoroutes exclusivement réservées aux israéliens qui relient les colonies entre elle et au reste du pays; et l'autre, l'étroite bande de Gaza, plus que jamais isolée du reste du monde au point qu'on se demande comment va se faire l'approvisionnement du million de gazaouis en nourriture, eau et autres produits élémentaires.

Nassar ouvre son article sur une évocation d'Azmi Beshara qui décrit le conflit entre le Fatah et le Hamas comme étant « un conflit entre deux prisonniers pour le contrôle de leur cellule ».

Quel gâchis !

dimanche 27 mai 2007

Un an... deux guerres

Aujourd'hui ça fait un an que je suis à Abu Dhabi.

Un peu plus d'un mois après mon arrivée dans le Golfe, la première guerre de l'après guerre éclatait dans le sud du Liban avant de s'étendre à tout le pays. Aujourd'hui la deuxième guerre de l'après guerre fait rage dans le nord.

Il y a un an j'arrivais, un peu perdu, dans ce pays des Emirats. Je découvrais ce modèle de petro-surdéveloppement tenu d'une main de fer. Je débarquais là après cinq mois d'errance dans les différentes strates de la nuit beyrouthine mais surtout après neuf ans d'une longue promenade, à cheval sur les XXe et XXIe siècles, dans les rues de Paris. Il y a un an, je découvrais donc, dans la fièvre de la coupe du monde de football de 2006, ce pays de castes où des groupes nationaux et socioprofessionnels vivent en parallèle, sans jamais se croiser, dans une sorte de soft-apartheid.

Je traine aujourd'hui dans les malls dont j'ai toujours pensé qu'ils détruisaient le mode de vie urbain de nos villes organiques. Mais les villes ici n'ont rien d'organique et si les rez-de-chaussée d'Abu Dhabi proposent une certaine urbanité, à Dubai, Deira et Bur Dubai sont les seuls quartiers qui ont quelque chose d'urbain à proposer. Les week-ends je dine dans des hôtels qui ressemblent à des cités sous les palmiers. Dans leurs halls parfumés, ici une harpiste, là une violoniste qui accompagne une pianiste. Il parait que ces musiciennes sont très cher payées et sont directement embauchées par les gérants des hôtels des Emirats à leur sortie des conservatoires d'Europe de l'Est.

Un an, donc, de dolce vita sous le soleil du Khalij. Un an et deux guerres. La première détruisait violemment mes espoirs en même temps qu'elle détruisait méthodiquement mon pays. Aujourd'hui j'ai l'impression d'avoir enfin intégré l'idée que le Liban est à nouveau entré - depuis le 14 février 2005 - dans une phase de troubles durant laquelle il va devoir se battre sur plusieurs fronts pour conserver et consolider son intégrité et son indépendance fraichement acquise.

Depuis ce 14 février de 2005, chaque coup porté au Liban, plutôt que de faire resurgir ses vieux démons n'a fait que renforcer sa souveraineté. Ainsi, et sans rentrer dans les détails:
- l'assassinat de Rafiq Hariri en 2005 a provoqué un élan populaire multiconfessionnel (à défaut d'être a-confessionnel) qui a rendu aux libanais le sentiment d'être un peuple et surtout le sentiment de reprendre en main leur destin;
- La guerre de l'été 2006 à ouvert la voie à un new deal au Sud-Liban où l'armée à repris position après une trentaine d'années d'absence;
- La guerre de l'été 2007, a déjà eu pour effet de créer un consensus national autour de l'armée, dernière institution de l'Etat libanais qui fonctionne encore. Il faut enfin espérer que de cette nouvelle guerre naisse un deuxième new deal dans les camps palestiniens.

Reuters - Jerry Lampen

Le new deal dans les camps de palestiniens au Liban:
- L'hypothèses plausible d'une victoire militaire de l'armée sur les excités de Fatah el Islam créerait un précédent qui dissuaderait tout autre groupe paramilitaire de se confronter à l'armée libanaise;
- La reconstruction du camp de Nahr el Bared par l'Etat libanais - promise par le premier ministre - impliquerait une remise en question de facto de l'extraterritorialité de ce camps et graduellement de tous les autres;
- Ceci impliquerait aussi une révision du statut des palestiniens au Liban et l'octroi de droits civils à ces populations depuis trop longtemps marginalisées;
- Enfin, ceci pourrait entrainer, à terme et de facto, la caducité des illogiques et anticonstitutionnels accords du Caire.

Est-il vraiment nécessaire de citer cette phrase, un peu galvaudée, de Nietzsche ?

"Tout ce qui ne me tue pas me renforce."

L'Etat Libanais se construit donc un peu plus à chaque coup que lui assènent la crapule de Damas et sa clique de fossiles.

vendredi 13 avril 2007

L'immeuble Panayot

Il y a quelques jours, ma grand-mère a quitté cet appartement beyrouthin, au troisième étage de l'immeuble Panayot, rue Abd el Wahhab el Englizi, qu'elle habitait depuis quelques 50 ans.

La bâtisse jaune aux proportions rassurantes est assise quelques mètres en retrait de la rue Abd el Wahhab comme un témoin mastoc et harmonieux de cette époque où Beyrouth rentrait dans la modernité. Je me souviendrai longtemps de ces deux terrasses en pommettes surélevées qui lui donnent cette allure altière et cette supériorité discrète qui la démarque des quelques autres bâtisses de la rue datant de la même époque et qui résistent encore à l’avidité des promoteurs immobiliers; je me souviendrai de ce jardin touffu, petite jungle blottie derrière ses murs jaunes; de son ascenseur grillagé ouvert sur l'obscurité de la cage d'escalier qui défile verticalement; des ces hautes marches parsemées de scintillements comme des milliers de paillettes que l'on empruntait lors des fréquentes pannes de courant avant l'installation du grand générateur sur le toit; de ce toit sur lequel le soleil tape impitoyablement, de ce toit battu par les pluies, de ce toit où l'on mettait parfois le chien; je me souviendrai des réveillons passés sous ces hauts plafonds, de ces portes coulissantes dont une des vitres est marquée de l'étoile familière que laisse le passage d'un éclat d'obus; je me souviendrai des plantes grasses sur les balcons étroits; je me souviendrai de la lucarne de l'unique salle de bain de ce vaste appartement par laquelle on peut voir la tour Rizk; je me souviendrai de cette ombre blanche venue d'Assouan déambulant dans ces grands halls; je me souviendrai de la toute proche mosquée Baydoun – unique mosquée d’Ashrafieh – dont le muezzin remplissait, certains rares dimanche familiaux, la salle à manger de sa prière; je me souviendrai des réceptions, des ambassadeurs, des longues parties de cartes et de la fumée des cigarettes...

Il y a quelques jours, ma grand-mère a quitté cet appartement qu'elle a habité durant un demi siècle.

Dans un tiroir réfractaire qu’on avait, semble-t-il, depuis longtemps renoncé à ouvrir, on trouve cette caricature de mon grand-père. Je me souviendrai de cet homme, de son humour... de son parfum – homonyme – dont, adolescent, je me parfumais en secret.




Bientôt cette bâtisse des années 1920 sera détruite – transformée – par un promoteur immobilier. Un mode de vie qui disparait, une culture que l'on aplani, un métissage que l'on dé-métisse, une histoire que l'on ne racontera plus, une bibliothèque que l'on brule...

Avec la destruction de l'immeuble Panayot, Beyrouth fait un pas de plus dans sa lente et méthodique marche vers la barbarie.

jeudi 22 mars 2007

Le Louvre, la Sorbonne et Abu Dhabi

En 1791, les Bani Yas, tribu de l’est de la péninsule Arabique, découvrent une source d’eau fraîche dans le désert. Ils se sédentarisent dans l’oasis et y fondent une colonie qu’ils appèleront: La Source (Al Ain). De la semi-sédentarisation des Bani Yas, bédouins pêcheurs de perles, naîtra une organisation politique qui deviendra l’Emirat d’Abu Dhabi.

En 1791, le conseil révolutionnaire se réunit à Paris. Il décide la nationalisation des collections royales et la transformation du palais du Louvre en musée national. L’Etat français, moderne et républicain, en est à ses premiers balbutiements.

Plus de deux siècles plus tard, en 2007, l’Etat français vend aux émirs d’Abu Dhabi, pour un milliard de dollars, le nom du Louvre et le droit de louer les oeuvres du prestigieux musée pour des périodes de deux ans. L’architecte Jean Nouvel sera chargé de dessiner le nouveau Louvre d’Abu Dhabi. Des artistes et intellectuels français expriment leur désaccord avec la commercialisation de la "marque" Louvre et mettent en garde contre les risques encourus lors du transport des oeuvres. Ils créent un site internet (latribunedelart.com) aussitôt interdit par la censure des Emirats Arabes Unis. Censure qui évoquera la supposée incompatibilité du site avec les « valeurs religieuses, culturelles, politiques et morales des Emirats Arabes Unis ». Il existe dans ce pays un Index Weborum Prohibitorum dans la plus pure tradition de l’institution de l’église catholique romaine qui a listé de 1571 à 1966 dans son Index Librorum Prohibitorum des milliers de livres que « les catholiques romains n'étaient pas autorisés à lire ». Il existe donc un index des sites internet que les résidents des Emirats Arabes Unis ne sont pas autorisés à lire. (Pour mémoire relire Nadche : From UAE to Mazen et From Mazen to UAE)

Une autre grande institution française s’est récemment installée aux Emirats. Le 8 octobre 2006 la Sorbonne ouvre à Abu Dhabi son premier campus hors de France. Elle y dispensera entre autres, des cours de philosophie et de sociologie, d’histoire, de géographie, de littérature et de civilisation. Sur le site internet officiel de la prestigieuse université française (paris-sorbonne-abudhabi.ae), on trouve un texte introductif sur les Emirats Arabes Unis. Ce texte s’ouvre sur une affirmation qui a retenu mon attention :

« Les Emirats Arabes Unis sont une nation moderne et progressiste (…) » (sic).

On peut donc être « moderne et progressiste » tout en limitant considérablement la liberté d’expression… Messieurs les professeurs d’histoire, de sociologie, de philosophie ou d’éthique, vous qui enseignez ces sciences humaines à Abu Dhabi, pourriez vous nous donner une définition de la modernité et du progrès, et nous dire comment la Sorbonne a choisi les adjectifs « moderne » et « progressiste » pour qualifier les Emirats Arabes Unis et comment elle en est arrivé à les préférer aux adjectifs « riche » et « conservateur » ? La Sorbonne confondrait-elle modernité technique et modernité sociale de même que progrès technique et progressisme ou progrès social ?

Pour l’anecdote (et selon le TimeOut Dubai du 8 mars 2007), le Grand Mufti de Dubaï aurait annoncé qu’envoyer trois fois un sms contenant le texte « Talaq » (divorce) à sa femme serait dorénavant une manière acceptable de mettre fin à un mariage.

Quel progrès ! Vous en conviendrez Messieurs les professeurs de la Sorbonne...

dimanche 25 février 2007

Stroobia’s Manifesto

Un bouchon de liège qui flotte sur l’océan, ballotté par des tempêtes violentes, transporté par des courants sur des milliers de kilomètres, s’échouant sur les rivages improbables d’une île peuplée d’animaux insolites ou dans les eaux saumâtres et polluées de la rade d’un grand port industriel, somnolant d’ennui, des semaines durant, dans des eaux plates et calmes chauffées par un soleil de plomb jusqu’à ce que la houle le violente à nouveau… Un bouchon de liège ballotté par les flots, emporté par ci, par là, au gré des vents et des courants… voilà ce que nous sommes.

Vers 5 ou 6 ans, j’arrête de croire au Père Noël ; environ deux ans plus tard, j’arrête de croire en Dieu ; il me faut quelques années encore pour abandonner l’idée qu’il existe, quelque part, écrites dans un grand livre, les grandes lignes de notre existence : notre destin ; vers 30 ans, enfin, je renonce à l’idée que l’on a quelque prise que ce soit sur notre existence, ainsi, la force de la volonté, la persévérance et le travail viennent s'ajouter aux mensonges qu'ont été le Père Noël, Dieu et le destin. C’est alors que j’ai commencé à me sentir seul et à m’identifier à ce bouchon de liège ballotté par l’océan. Bouchon qui peut tout au plus influencer son parcours par des décisions ponctuelles mais sans jamais savoir dans quel sens.

C’est aussi à peu près à cette période que je (re)découvre ce mot du dialecte libanais : Stroobia. Je ne crois pas que ce soit à l'origine un mot arabe, et je ne sais pas s’il existe dans d’autres dialectes arabes, je ne sais pas non plus s’il est pareillement connu dans toutes les régions du Liban. Toujours est-il que pour ceux qui le connaissent, stroobia est d’abord une exclamation. Grammaticalement ce mot tient plus de l’adverbe que du nom ou de l’adjectif. Il est emprunt d’une touche d’humour et d’une certaine ironie. Il n'est pas neutre comme la notion de hasard et correspond à plus qu'une simple coïncidence. Il est chargé d'une valeur positive, active, il fait référence a un évenement, pas seulement à un état des choses.

Un autre mot arabe, beaucoup moins drôle, beaucoup plus sérieux est l’inconciliable contraire de stroobia, c’est maktoob. Ces deux antonymes mutuellement exclusifs se disputent avec acharnement l’explication des événements constitutifs de nos vies depuis le big bang – événement originel – jusqu’à l’événement lambda qui vient de se produire. Stroobia et maktoob sont donc deux explications de la marche du monde, deux visions des choses, deux philosophies, et je suis un ferme partisan de la première.

Je suis convaincu que c’est stroobia qu’un bouchon est jeté à la mer, qu’il se retrouve ici ou là, embarqué dans une tempête ou échoué parmi les ordures sur une plage de Méditerranée. Je suis convaincu que c’est stroobia que l’on naît, stroobia qu’on se retrouve à Paris ou à Abu Dhabi, qu’on rencontre telle personne, qu’on se fait tel ami, stroobia qu’on devient qui on est et, ultime ironie, stroobia qu’un jour on meurt. Je suis convaincu que rien n’est écrit et que tout ce que l’on tente d’écrire n’est que vaine tentative de mettre de l’ordre dans l'inextricable chaos des événements.

jeudi 1 février 2007

Les relations syro-iraniennes au Liban

La majeure partie de ce post est extraite d'un article non publié, rédigé en 2004 dans le cadre d'un cours sur le chiisme donné à l'IEP de Paris.

Le Hezbollah est au cœur des relations syro-iraniennes au Liban, il en constitue un puissant analyseur.

La contrainte iranienne s’exerce sur le Hezbollah par l’intermédiaire de l’idéologie khomeyniste de la wilayat al faqih. Celle-ci confère au guide suprême de la république islamique un rôle politique légitimé par une idéologie chiite révolutionnaire et internationaliste. Les dirigeants du parti et plus généralement l’ensemble de ses membres prêtent allégeance au wali al faqih qui édicte les ‘lignes générales’ de son action politique (Saad-Ghorayeb, 2002).

La contrainte syrienne est d’ordre politique. Si le Hezbollah est, à l’origine, l’émanation d’un accord syro-iranien, c’est qu’il sert les intérêts des deux pays. La Syrie est surtout intéressée par le maintient d’un équilibre militaire avec Israël par l’intermédiaire des actions de guérilla menées par le Hezbollah au Liban Sud. Il est par contre hors de question pour le régime syrien, et ce jusqu’au retrait de ses troupes du Liban en avril 2005, de permettre à un Hezbollah trop indépendant de mettre en danger la pax syriana de Taëf par des actions militaires de trop grande envergure.

La contrainte libanaise, enfin, est surtout d’ordre pratique. L’expérience de la guerre du Liban confère au Hezbollah une aversion pour la ‘guerre civile’ qu’il considère comme étant la pire ‘injustice’, pire encore que la non-existence d’une république islamique. Cette aversion pour la ‘guerre civile’ est un facteur de modération quant aux actions militaires du Hezbollah. De plus, la réalité communautaire du Liban a poussé le Hezbollah à reporter sin die son projet de république islamique. Enfin, la participation du Hezbollah aux élections législatives libanaises depuis 1992, est un troisième facteur de modération qui a poussé le parti au compromis politique et à la discussion parlementaire (Norton, 1998).

1982-1984 La relation syro-iranienne. En dépit des différences idéologiques qui opposent la Syrie et l’Iran, l’existence d’ennemis communs tels que l’Irak et Israël est une raison suffisante à leur rapprochement stratégique. Ainsi, malgré une relation tendue, conduisant parfois au conflit ouvert, la Syrie et l’Iran ont su conserver une alliance stratégique durable qui a été une condition nécessaire de la création et des succès militaires et politiques du Hezbollah au Liban. L’isolement de la Syrie dans le monde arabe – suite aux accords de Camp David en 1979 – et l’avance qu’Israël avait pris sur elle dans la guerre du Liban lors de l’invasion de 1982 d’une part, la volonté iranienne d’exporter sa révolution – en 1979 aussi – hors de ses frontières d’autre part, ont conduit à un accord militaire syro-iranien qui a permis le déploiement de 1500 Pasdaran dans la Bekaa en 1982 (AnNahar, 26 mai 1986). L’arrivée de l’Iran sur la scène libanaise a été d’une aide précieuse à la Syrie dans sa lutte contre Israël. Pour l’Iran, le Hezbollah est un moyen de transcender la barrière linguistique et de projeter l’idéologie khomeyniste sur des populations arabes. De plus, la présence de l’Iran au Liban lui permet, outre d’avoir un pied dans le conflit israélo-arabe, de disposer d’un levier pour exercer des pressions sur les nombreuses puissances occidentales alors présentes au Liban. La coïncidence des intérêts syrien et iranien est parfaitement illustrée par les premières actions attribuées au Hezbollah soit, l’attaque de l’ambassade américaine à Beyrouth en avril 1983 et les attaques suicides contre les contingents américain et français de la Force Multinationale en octobre 1983. Ces actions servent les intérêts syriens dans le sens où elles tentent de se débarrasser de la présence militaire occidentale au Liban et vise à faire capoter l’accord conclut entre Gemayel et Israël en mai 1983 (Ranstorp, 1997). Pour l’Iran ces actions sont partie intégrante de sa guerre contre l’Irak alors soutenu par la France et les Etats-Unis. Malgré cette coïncidence des intérêts syriens et iraniens, des tensions entre les deux alliés se manifestent dès le début de cette coopération. La Syrie tente d'éviter d’être associée, tant en occident que dans le monde arabe, à la fougue révolutionnaire du Hezbollah, aux actions terroristes qui lui sont attribuées et à ses actions militaires contre Israël. Tout ceci ne doit en aucun cas échapper au contrôle syrien au risque d’exposer le régime baassiste à un isolement croissant, à des actions militaires israéliennes de grande envergure et à l’échec de son projet hégémonique sur le Liban. La Syrie réussit à conserver sa position grâce à une diplomatie réaliste active, et un contrôle militaire étroit des activités des Pasdaran, du Hezbollah et des transferts d’armements destinés à ces derniers. Le dispositif du saqf al souri commençe à se mettre en place.

1984-1989 La rivalité syro-iranienne. Le retrait de la Force Multinationale du Liban en février 1984, l’abrogation par Gemayel des accords libano-israéliens de 1983, l’annonce du retrait des forces d’occupation israéliennes du Liban entre janvier et juin 1985, sont autant de victoires que le Hezbollah peut comptabiliser à son actif. Suite à ces victoires, les intérêts syriens et iraniens au Liban allaient entrer dans une phase de divergence. En effet, alors que la Syrie cherche à mettre fin à la guerre du Liban et à le satelliser à travers ‘l’accord tripartite’, l’Iran appelle les musulmans du Liban à se révolter et à établir une république islamique (Haaretz, 22 février 1988). Les activités anti-occidentales du Hezbollah – principalement les prises d’otages – commencent à contrarier la Syrie dans ses plans qui consistent à gagner une certaine crédibilité auprès des puissances occidentales et arabes pour consolider sa présence au Liban. Les tensions dans la relation entre l’Iran et la Syrie se manifestent sur le terrain libanais par des confrontations armées entre le Hezbollah et l’armée syrienne puis ente le Hezbollah et Amal. Sur le plan diplomatique la relation entre la Syrie et l’Iran s’envenime. Des tensions apparaissent dans le domaine pétrolier où les deux pays entretiennent des relations bilatérales privilégiées. La Syrie menaçe même l’ambassade d’Iran à Beyrouth d’une action militaire pour forcer l’Iran à libérer un otage britannique (Ranstorp, 1997). En fait, alors que l’Iran s’isole de plus en plus sur la scène internationale, la Syrie entre dans une dynamique opposée et cherche à se démarquer de l’Iran pour ne pas être entraînée avec lui dans cet isolement. Durant cette période, l’application du saqf al souri devint vitale pour la Syrie qui entreprend même une politique de ‘containment’ du Hezbollah sur le terrain (Ranstorp, 1997). Le dénouement du conflit syro-iranien a lieu en 1988 après un cessez-le-feu entre Amal et le Hezbollah et la résolution des tensions pétrolières et financières entre la Syrie et l’Iran. Les alliés stratégiques convinennent de confiner l’énergie du Hezbollah à la seule activité qui correspond alors à leurs intérêts respectifs soit la résistance contre l’occupation du Liban Sud par Israël. Cet accord consiste en une division géographique des influences sur le territoire libanais entre le Hezbollah, Amal et l’armée syrienne, et l’arrêt de la politique de prise d’otage par le Hezbollah. Ce retournement de l’Iran peut s’expliquer par la fin de la première guerre du Golfe en 1988 et la tentative de l’Irak d’entrer dans le conflit libanais à travers un soutien à Michel Aoun dans sa ‘guerre de libération’ contre la Syrie. L’Iran et la Syrie se retrouvent face à leurs deux ennemis communs sur le sol libanais, soit l’Irak et Israël. Il faut noter d’autre part, que la Syrie se libère de sa dépendance en pétrole fin 1988 suite à l’augmentation de sa production nationale ce qui participe à la résolution de son conflit financier avec l’Iran. Ce retournement indique un relatif retrait de l’influence iranienne sur le Hezbollah au profit de la Syrie. Ce mouvement sera renforcé et confirmé par l’acceptation par tous les acteurs des accords de Taëf qui entérinent la prépondérance syrienne au Liban. Les accords de Taëf donnent au saqf souri toute son ampleur l’Iran et le Hezbollah reconnaissant la primauté syrienne au Liban. D’autant plus qu’en 1989 la mort de l’Ayatollah Khomeyni conduit à un repli de l’Iran et ouvre la voie à des personnalités plus modérées telles que Rafsanjani.

Après les accords de Taëf qui entérinent en 1989 la pax syriana et renforcent le dispositif du saqf souri, le retrait israélien du Sud-Liban en 2000, tout en ajoutant à la gloire nationale du Hezbollah, retire à la Syrie une importante carte de pression. Enfin, le retrait syrien de 2005 change totalement la donne. La Syrie, n’étant plus garant de la paix au Liban, fera tout pour déstabiliser le pays, c’est la fin du saqf souri. Le Hezbollah n’est plus limité par la Syrie dans ses actions mais par la réalité libanaise et la politique iranienne. Il ira même, comme lors des émeutes du jeudi 25 janvier 2007, jusqu'à tenter de ramener la rue à un status quo que la Syrie tente par tous les moyens de déstabiliser. Aujourd’hui donc, les rôles semblent inversés, l’Iran se transforme, momentanément au moins, en puissance soutenant le status quo espérant garder la situation libanaise sous contrôle pour en faire une carte de plus dans sa guerre froide contre les Etats-Unis, alors que la Syrie cherche à refaire du Liban une zone de turbulences dans le double but de prouver que le Liban n’est pas viable en dehors de la pax syriana, et d’améliorer sa position dans d’hypothétiques négociations de paix avec Israël.

mardi 19 décembre 2006

مَنيَكه

مبارح بمسقط ، عُمان

بفتَح شبّاك السيّارة وبسأل

مرحبا ، فندق الإنتَركون من وَين ؟
لبنانيّه ؟ - كنّا أنا وعامر بالسيّارة
إيه
من وَين ؟
من صَيدا ، من دير القمر
وأنت من وَين ؟
من طرابلس
تشرّفنا... طيّب الإنتَركون من وَين ؟
ما حَ ألكن
ليه ؟
مَنيَكه !
طيّب ليه المَنيَكه ؟
ما نحنا اللبنانيّه عاملينها شغلتنا نتمَنيَك عَ بعضنا
هاهاها... إيه ، منتمَنيَك عَ بعضنا بلبنان... بسّ برّات لبنان من ساعد بعضنا
هاها... الإنتَركون ألتلّي ، إيه ؟
إيه
أوَّل إشارة عشّمال وعن جديد أوَّل إشارة عشّمال
أُكّي شُكراً ، يلّا باي
باي

jeudi 14 décembre 2006

Michel, tu es pathéthique !

Si cela fait plus d’un mois que je n’ai rien écrit, c’est pour ne pas avoir à parler de Hassan Nasrallah, de son entêtement à confondre les priorités et à faire passer les intérêts de ses alliés régionaux avant ceux de son pays ; c’est pour ne pas avoir a parler de Nabih Berry dont l’estime que lui a un jour porté quelqu’un pour qui j’en ai beaucoup, s’estompe au fur et à mesure qu’il ne prend pas les vraies décisions nationales qu’on pourrait attendre de lui ; c’est pour ne pas avoir à parler de Michel Aoun dont l’égoïsme et la mégalomanie présidentielle poussent à faire passer sa petite personne étriquée avant l’intérêt bien compris de son pays. Et qu’on n’aille pas me dire que donner un coup de grâce à une économie déjà à genoux et jeter de l’huile sur le feu des tensions sectaires déjà extrêmes n’est pas la pire chose qui puisse arriver au Liban.

Tu pousses le bouchon un peu trop loin Michel… avec ton يا شعبَ لبنان العظيم tu es pathétique ! Mais regarde toi… tu n’es ni De Gaulle, ni Napoléon, tu es un petit général qui rêve d’être le président d’un petit pays dont tout le monde se fout, autant Georges Bush que Khamenei, que Ségolène Royal… et ce peuple libanais, hétéroclite, génial et dynamique, avec un sens de l’humour explosif et une créativité débridée, il n’a rien de ‘3azim’… fous lui la paix… حلّ عنُّه… laisse le faire son boulot, ses affaires, laisse le vendre ses tomates, ses concombres, laisse le monter sur les planches jouer des pièces de théâtre hilarantes et pointues, laisse le faire des photos pour ensuite les exposer dans des salles alternatives, laisse le importer, exporter, créer, voyager, laisse le rêver… c’est là que réside le vrai progrès. Fous lui la paix, rentre chez toi, profite de tes vieux jours de vieux général qui a déjà assez foutu la merde comme ca ! Va te coucher, Michel… va te coucher !

Si cela fait plus d’un mois que je n’ai pas écrit c’est évidement pour ne pas avoir à prendre ouvertement et violement parti dans cette guerre civile que l’opposition a consciemment et volontairement enclenchée… oui, j’ai bien utilisé le mot guerre civile, et je prie, et j’espère que cette guerre restera… civile. Parce que, le jour où elle deviendra incivile – pour reprendre le mot de mon autre professeur dont je ne peux qu’imaginer la profonde tristesse qu’il ressent devant sa télé (mais la regarde-t-il encore ?) – alors je me tairai pour de bon et attendrai que passe la folie des hommes.

Si cela fait plus d’un mois que je n’ai rien écrit c’est pour ne pas avoir à prendre parti… mais voila… c’est fait… tant pis…

Et si j’écris de nouveau aujourd’hui, ce n’est pas pour prendre parti – même s’il m’était impossible de ne pas le faire – mais seulement pour dire combien 24h+1h à Lille peuvent transformer un sourire, se glisser quotidiennement dans des mails… et faire rêver, rêver, rêver…

dimanche 29 octobre 2006

Où sont passés les dilettantes ?

Ce mois de Ramadan à Abu Dhabi a étouffé l’inspiration... Je n'ai plus rien à écrire et ce petit post est une tentative désepérée. Ce mois de jeûne, de privation, de réflexion, d’introspection, de fête aussi, je l’ai vécu comme un long mois d’ennui durant lequel j’entendais au loin le sourd bourdonnement du monde à travers une épaisse ouate de piété et de bigoterie. Vaguement, à l’est, j’ai entendu une explosion qui a fait trembler la terre et qui nous a rappellé qu’aucune sanction n’empêchera l’Iran de rejoindre le club de moins en moins fermé des puissances nucléaires. Bien plus aiguë est la nouvelle de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa. Pourquoi n’avais-je jamais entendu parler d’elle avant sa mort ? C’est avec une certaine culpabilité que je lis des traductions d’extraits de ses articles. En lisant ses textes pointus et accusateurs, je ne peux m’empêcher de me demander combien de gens n’ont découvert Samir Kassir et ses combats qu’après son assassinat… Anna, Samir, mon mépris, c’est déjà trop accorder aux salauds qui vous ont assassinés…

Le 17 octobre, in extremis, je trouve une place dans un avion pour Beyrouth. Le 20 au matin je découvre ébloui, par le hublot de mon avion, l’asphalte brillant de la Banlieue sud de Beyrouth; il pleut! C’est la première d’une multitude d’émotions qui vont me submerger durant ces quatre jours à Beyrouth… des émotions qui seront parfois difficile à contenir… des émotions de toutes sortes déclenchées par toutes sortes de micro-événements… quelques gouttes de pluie suivies d’un grand soleil suivi d’un gros nuage… cette variété qui tranche avec la monotonie du climat du golfe, déclanche à elle seule des vagues d’humeurs contradictoires… La bière de l’amitié bue et rebue dans un club social ou se déchaîne un nouveau gouvernement qui me rappelle que Beyrouth n’a pas oublié que créer est le secret de la survie… Un sourire croisé dans l’obscurité fébrile de Jemmeyzeh, un sourire qui évoque le tourbillon des aventures d’avant la guerre, de ce voyage au cœur vibrant de Beyrouth, un sourire perdu… Un manuscrit remis en main propre comme un ultime gage de confiance, d’estime, d’amitié… un SMS reçu à deux heures du matin qui demande si on s’aimera toujours… et la guerre... la guerre dont les stigmates se retrouvent dans toutes les conversations, au détour des phrases qui commencent souvent par: avant la guerre, pendent la guerre, depuis la guerre ou après la guerre… Le Torino - tout un symbole - transformé en bar de province où des ploucs aux nuques tatouées de croix se frottent à des soldats du contingent français de la FINUL venus en treillis regarder les cuisses des libanaises. Le Torino transformé en bar à soldats en permission revenus d’un hypothétique front… le Torino est déserté par les dilettantes… où sont passés les dilettantes, forces vives de la nuit Beyrouthine ?

De retour à Abu Dhabi je ramène avec moi un dérèglement émotionnel, la fierté de savoir que Beyrouth, comme toujours, se relève, quelques livres et un pot de confiture de cerises.

dimanche 24 septembre 2006

Les rez-de-chaussée d’Abu Dhabi

Hier après-midi, à ma sortie d’une salle obscure d’Abu Dhabi dans laquelle j’ai subit 90 minutes d’un navet de plus, j’ai été surpris par la brise marine qui commence à se rafraîchir considérablement. A ma sortie de cette salle obscure, cette brise nouvelle a brusquement réveillé en moi un sentiment de liberté. Sans y penser, au lieu de longer l’avenue dans l’attente d’un taxi à prendre en direction d’un autre intérieur climatisé, je me suis surpris entrain de prendre une ruelle au détour du cinéma dont je venais de sortir. J’ai eu l’impression de transgresser une convention. Je n’ai pas décidé de prendre cette ruelle, c’est elle qui m’a pris… j’ai marché d’abord quelques mètres… la brise marine est tiède, il est agréable de marcher, même en plein soleil. L’automne vient de lever une chape, il est maintenant possible de se promener, de flâner dans la ville. La ruelle me dévoile une vie au rez-de-chaussée des tours d’Abu Dhabi. Il y a des boutiques ouvertes, de vieilles drogueries qui vendent toutes sortes de poudres et d’épices odorantes dans des bocaux exposés dans des vitrines surchargées, des vendeurs de bric-à-brac venus d’Inde, des couples de philippins qui se promènent main dans la main, des banc publics sur lesquels sont assis des pakistanais en shalwar qamis qui profitent de la brise nouvelle, des bandes de gazon sur lesquelles s’assoupissent quelques lecteurs de Coran.

Abu Dhabi est une île d’une vingtaine de kilomètres de long quadrillée par de larges avenues impersonnelles. Les avenues forment des îlots, carrés pour la plus part, qui concentrent la vie de rez-de-chaussée. Je suis décidé à découvrir ces rez-de-chaussée, je suis sûr qu’ils me réservent des surprises… Le soir même, je cours au Carrefour du Marina Mall et j’achète un Canon PowerShot A719 IS. Ce blog a enfin des yeux, je vais pouvoir y poster mes photos ! Maintenant que les grosses chaleurs qui confinent les habitants du Golfe dans des intérieurs feutrés et climatisés sont passées je vais pouvoir aller à la découverte d’Abu Dhabi. Je vais me promener dans ces carrés entourés de grandes avenues et qui concentrent la vie urbaine.

Abu Dhabi sur Google Earth quadrillé par moi-même

Ce matin en sortant de chez moi pour enfin dialoguer avec Abu Dhabi, me balader dans ses îlots carrés, je prends mon Canon bien décidé à aller à la découverte de ses rez-de-chaussée. Mais je découvre qu’une nouvelle chape vient de s’abattre sur la ville, une nouvelle chape qui va à nouveau nous confiner dans les intérieurs pendant un mois de plus. En effet, hier soir, le comité d’observation du croissant de Ramadan, a vu le croissant de lune et annoncé le début du mois de jeûne, un jour plus tôt que prévu. Il paraît que les bars, les restaurants, les boîtes de nuits ont dû aussitôt, éteindre la musique, retirer les bouteilles des tables, et inviter leurs clients qui profitaient de la brise nouvelle à quitter les terrasses pour se réfugier derrière d’épais rideaux.

Abu Dhabi ne se sera entrouvert que l’espace d’une après midi. Rendez-vous dans un mois... après un long jeûne.

A part ça ?

Sur le discours de Ratzinger… Rien ! Sinon que j’appelle l’armée italienne laïque et républicaine à envahir le Vatican.
Sur le discours de Hassan Nasrallah… Rien ! Sinon qu’il avait annoncé une rupture et que je n’en vois aucune.
Sur Ehud Olmert qui loue la sagesse du roi Abdallah d’Arabie… Rien ! Sinon que c’est too late too little.
Sur la mort présumée d’Ousama Ben Laden à la suite d’une crise aiguë de typhoïde… Rien !

Voilà… Ramadan Karim !

dimanche 17 septembre 2006

The groove… Where is the groove?

Avant d’être un genre musical, un style de vie, un mot-poubelle, un concept trivial synonyme de « cool » le groove est un moment. Ce moment précis où en jazz, blues ou RnB, l’improvisation prend une dimension autre, où la musique entre en résonance avec un autre parallèle. Ce moment où la musique, le musicien et l’auditeur forment un tout solidaire différent de la somme de ses parties. C’est une sorte de moment parallèle dans lequel rentrent le musicien et son auditoire. De tels moments se retrouvent dans le tarab, dans la musique classique européenne et orientale et dans tant d’autres genres. C’est un peu comme une réaction chimique ou, pour être plus ésotérique, une sorte de transe comparable à celle qui transporte les soufis dans leurs incantations répétitives. Ils entrent en contact avec Dieu… ils sont dans leur groove. Je me souviens d’un moment du concerto pour violon de Max Bruch qui m’a souvent donné la chair de poule, de même que de longs moments du Hamd magistralement mené par Nusrat Fateh Ali Khan au Théâtre de la Ville, ou de quelques secondes d’un flamenco inattendu dans un bar de Madrid. Le groove du jazz est le duende du flamenco et la transe du soufi. Je me souviens aussi de ce moment, au Museo Reina Sofia à Madrid, où, après avoir reculé de deux pas pour mieux le voir dans sa totalité, j’ai été terrassé pendant plusieurs longues secondes par le très groovy Guernica de Picasso.



D’après García Lorca tous les arts et tous les pays sont capables de duende. Le groove est donc universel. Le groove est un moment, mais c’est aussi un sentiment, un sentiment de résonance. Dans sa Teoría y juego del duende, Lorca décrit ainsi le duende qui, pour lui, n’a rien à voir avec le talent ou la technique mais est simplement une capacité à entrer en résonance :

Para buscar al duende no hay mapa ni ejercicio. Solo se sabe que quema la sangre como un tópico de vidrios, que agota, que rechaza toda la dulce geometría aprendida, que rompe los estilos, que hace que Goya, maestro en los grises, en los platas y en los rosas de la mejor pintura inglesa, pinte con las rodillas y los puños con horribles negros de betún; o que desnuda a Mosén Cinto Verdaguer con el frío de los Pirineos, o lleva a Jorge Manrique a esperar a la muerte en el páramo de Ocaña, o viste con un traje verde de saltimbanqui el cuerpo delicado de Rimbaud, o pone ojos de pez muerto al conde Lautréamont en la madrugada del boulevard. (...)
El duende opera sobre el cuerpo de la bailarina como el aire sobre la arena. Convierte con mágico poder una muchacha en paralítica de la luna, o llena de rubores adolescentes a un viejo roto que pide limosna por las tiendas de vino, da con una cabellera olor de puerto nocturno, y en todo momento opera sobre los brazos con expresiones que son madres de la danza de todos los tiempos. Pero imposible repetirse nunca, esto es muy interesante de subrayar. El duende no se repite, como no se repiten las formas del mar en la borrasca.
Le groove dépasse le domaine de l’art. Une ville, un lieu, une situation peuvent, à un momment donné, être groovy. C’est-à-dire qu’ils transcendent leur condition matérielle, qu’ils entrent en résonnance. Je me souviens de certains soirs où, à une certaine heure, le Torino se transforme en un groove intense. Je me souviens de certains autres où c’est Beyrouth toute entière qui se met à vibrer. Une relation avec une personne peut prendre des accents de duende ou de groove – les deux mots sont pour moi équivalents – je crois que dans ce cas, on se rapporche d’une forme d’amour...

De New York je garde le sentiment grisant de héler un taxi après avoir fumé un pétard dans le trés alenien appartement d’Upper West Side du très alenien et vraiment deconstructing Harry ; de lui dire to Brooklyn please, on Dean Street between Carlton and 6th, take Dean from Flatbush on the left. Le taxi jaune traine un temps dans les bouchons de Manhattan avant de se lancer sur le Manhattan bridge vers Brooklyn. Le sentiment grisant s’intensifie, on laisse derrière nous les tours illuminées. On se dirige vers le paisible mais groovy borough de Brooklyn. C’est là que j’ai habité pendant quatre jours, dans ce quartier de lofts, ex-industriel, quintessence de l’émigration US. The Gate of the United States.

Shakira a été interpellée par Mr. T sur mon T-Shirt acheté quelques mois plus tôt à Beyrouth, chez House on Mars. Nice T-Shirt! Me dit-elle alors que j’observais une Amérique obèse et religieuse dans le métro. Shakira n’est ni obèse ni religieuse et elle a un très joli sourire. Je me suis perdu avec elle dans les rues de Harlem ; elle est black et portoricaine, on a été prendre un café dans un Dunkin Donuts délabré ; très vite on n'avait plus grand chose a se dire alors je suis parti. Je suis redescendu vers Central Park où j’ai vu des américains courir dont un grand noir qui ne devait pas être très américain puisqu’il portait le maillot des bleus et chantait du Brassens. J’ai été à la Neue Galerie regarder cinq chef d’œuvres de Klimt qui, comme moi, étaient de passage à New York. Je me suis baladé dans Lower Manhattan, j’ai fais une sieste sur un banc de Union Square, j’ai mangé une soupe baveuse a China Town. J’ai parlé français avec un haïtien, italien avec une serveuse, arabe avec un taxi marocain. J’ai revu de vieux amis. Bref, j’ai flâné dans la ville comme j’aime flâner dans les villes ; au gré des quartiers et des rencontres.

A Abu Dhabi c’est dans les malls que je flâne et, bien sûr, je n’y rencontre personne. Et pourtant… de mon retour aux Emirats, je garde l’étrange et surprenante sensation de rentrer chez moi. Alors qu’en près de dix ans de vie parisienne, aucun de mes retours ne m’a procuré de telles sensations. Hier soir, après une longue journée de travail, je décidai d’en finir avec les derniers signes de mon décalage horaire en me prélassant dans le jacuzzi du Beach Rotana. La vie dans le Golfe est extrêmement confortable. Mais le groove… tu peux courir pour le trouver. C’est pourtant ce groove que j’ai toujours désespérément cherché. Parfois, furtivement, je l’ai trouvé… et c’était bien. Je continuerai à le chercher sans relâche partout où je soupçonnerai sa présence, et comme Lorca qui s’est demandé : El duende... ¿Dónde está el duende? je continuerai à me demander : The groove... Where is the groove?

dimanche 27 août 2006

1990

Un jour de 1989. Le siège d’Achrafieh par l’armée de Michel Aoun. La Guerre du Liban atteint des sommets d’absurdité. Les bombes tombent aveuglément, c’est le déluge. Nous sommes à milles lieues de nous douter que la guerre entre dans sa dernière année. Nous sommes dans un grand salon au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble de Tabaris – la guerre nous avait jetés là, je suppose.

Au même moment, très loin, dans ce qui pourrait être un autre monde, une autre guerre, bien plus longue, bien plus cruelle, fait rage en Afghanistan. Les moudjahidines armés par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et le Pakistan font subir d’énormes pertes à l’occupant soviétique. Le 15 février 1989, après 9 ans d’occupation le dernier soldat de l’armée rouge quitte l’Afghanistan. Cette défaite sera un prélude à l’effondrement de l’URSS.

Un jour de 1990. Dans ce salon, à Tabaris, on m’annonce la chute de l’URSS. C’est le deuxième grand bouleversement planétaire de mon existence. Le premier c’est la révolution islamique en Iran, j’avais 3 ans, le troisième c’est le 11 septembre, j’en avais 25.

Octobre 1990. La Syrie a perdu son puissant parrain soviétique, mais loin d’être à court de ressources, le brillant politique qu’est Hafez el Assad tourne à son avantage l’erreur fatale de son frère ennemi Saddam Hussein qui décide d’envahir le Koweït. L’Arabie Saoudite tremble, la special relationship qui existe entre le Royaume Magique et les Etats-Unis prend effet. Les USA menés par Bush père – alors que fils est aux Alcooliques Anonymes – entrent en guerre contre l’Iraq pour libérer le Koweït. Assad père troque le Liban contre une participation symbolique à la coalition anti-Saddam. La Syrie gagne ainsi la Guerre du Liban, la pax syriana durera 15 ans. Saddam Hussein et Michel Aoun perdent la guerre, l’un est mis au régime pétrole contre nourriture l’autre est envoyé en exil à Marseille puis à Paris.

Juin 1991. La Slovénie et la Croatie déclarent leurs indépendances. Elles sont suivies par la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine en janvier et avril 1992. L’URSS, dans sa chute, déclanche une nouvelle guerre dans les Balkans. La Yougoslavie que je traversais paisiblement en bus quatre ans plus tôt, implose. Sarajevo vivra dans les années 1990 ce que Beyrouth a vécu dans les années 1980.

Mars 1999. Les forces de l’OTAN bombardent Belgrade pour arrêter le massacre systématique des albanais du Kosovo par Milosevic. Les frappes de l’OTAN se concentrent d’abord sur des positions militaires Serbes et, les jours passant, s’étendent progressivement à toutes sortes d’infrastructures. L’OTAN bombarde des ponts, des usines, des raffineries et des centrales électriques. Le monde entier supportait ces frappes. En mars 1999 j’étais à Paris, je me souviens avoir manifesté contre les frappes aériennes sur Belgrade. Idéaliste, je pensais que tout pouvait se régler par le dialogue. Je le pense toujours… à condition d’avoir à faire à quelqu’un qui veuille bien dialoguer. Bref, je manifestais à Paris avec les anti-frappes. A part les pacifistes idéalistes dont j’étais, le monde entier soutenait les frappes. Le monde entier sauf quelques orthodoxes fanatiques en Grèce, quelques communistes nostalgiques en Russie et… Ariel Sharon. Alors ministre de la construction et du logement, Sharon faisait construire des milliers d’appartements pour absorber les vagues d’immigrations russophones en provenance de l’ex-URSS. Autrement dit, il importait son futur électorat de Russie. Ariel Sharon, donc, aura une phrase qui passera complètement inaperçue ; il dira s’opposer aux frappes de l’OTAN contre Milosevic parce qu’il n’exclut pas de se retrouver un jour dans la même position que lui. le sort voudra qu’en juillet 2006 ce soit son successeur, Ehud Olmert, qui jette un million de libanais sur les routes et détruise leurs maisons, alors que Sharon dort paisiblement sur sont lit d’hôpital et, probablement, de mort.

L’URSS s’effondre, la Guerre du Liban se termine, la guerre éclate en Yougoslavie. Pendant ce temps, l’interminable guerre d’Afghanistan continue de battre la cadence et prépare le monde à de nouveaux bouleversements. Après le retrait des troupes soviétiques en 1989, il faudra trois ans de plus aux moudjahidines pour faire tomber l’Etat Afghan, satellite soviétique. Ils se feront ensuite la guerre dite civile – ce sera l’épisode le plus noir pour beaucoup d’afghans – pendant deux ans. A partir de 1995 ils se battront contre les Talibans qui prennent Kaboul le 27 septembre 1996. Ces derniers seront soufflés en 2001 par le dernier bombardement de Kaboul en date. La guerre de Georges Bush contre la terreur a commencé. Kaboul, encore une fois, bat la cadence de l’histoire du monde. Lorsque, six ans plus tard, je me promènerai dans ses rues ceux qui ont pris le terrible nom de « Seigneurs de la Guerre » rouleront dans la ville dans de gigantesques 4X4 et seront élus au parlement. Dans les rues de Kaboul il y aura aussi des convois de Hummers Américains qui traverseront la ville à grande vitesse. Il y aura aussi l’ombre du régime anarcho-religieux des Talibans, renversé par ses mêmes américains. Moi, tout ce que je verrais, en me promenant dans les rues de Kaboul, c’est une intense poésie, une poésie brute. Si l’ennuyeux Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les afghans eux, c’est de la poésie qu’ils font sans le savoir. Kaboul est la ville la plus poétique que je connaisse. La poésie est partout, dans une poule échappée du poulailler, dans un tournesol dont le jaune des pétales tranche avec le beige de tout le reste, dans la poussière qui se lève tous les après-midis et qui trempe la ville dans encore plus de beige, dans la tombe d’Ahmad Zahir, dans tous les ziarats qu’on trouve au coins des rues et sur lesquels flottent des morceaux de tissus, dans des milliers de petits détails qui font qu’une situation est poétique…

J’avais commencé à écrire ce texte pour dire combien j’étais contre le bombardement de Belgrade, contre le bombardement de Kaboul, contre le bombardement de Bagdad, chaque fois pour des raisons différentes… Et puis au gré d’une digression imprévue, je me suis perdu dans la poésie de Kaboul… et c’est tant mieux… je n’ai plus envie de parler de guerres ; de ces guerres qui partout prennent des noms différents, mais ne sont partout que les guerres des hommes. Aujourd’hui, alors que le sentiment qu’une nouvelle guerre se prépare au Moyen Orient ne me quitte pas, j’ai envie de penser à autre chose.

Jeudi je prend le plus long vol que j’ai jamais pris : Dubaï-New York en vol direct, puis Boston, dans l’Etat du Massachusetts, dans cette région des Etats-Unis qui porte le nom très colonial de Nouvelle Angleterre.

Je ne sais pas si, vendredi prochain, je pourrai poster mon texte, si j’y arrive ce sera de New York. Encore faut-il que j’aie le temps de l’écrire.

samedi 19 août 2006

Dans ma bulle

Le 14 août, 8h. Le cauchemar se termine. Les premières minutes du cessé le feu sont respectées. Personne n’y croit vraiment. Les heures passent. Les sites internet qui annonçaient depuis plus d’un mois, minute par minute, les cibles, les morts, les petites phrases belliqueuses des uns et des autres se sont tus. Dernière dépêche : 8:00 entrée en vigueur du cessé le feu. Puis plus rien. Quoi, quoi ? Je clique je cherche, plus aucune nouvelle. Aucune petite phrase. Serait-ce possible ? Les F16, Katiouchas, Raads et autres Zalzals se seraient-il enfin tus ? Les heures, les jours qui vont suivre vont confirmer le cessé le feu. Il ne faut pourtant pas se leurrer, rien n’est réglé. Mais il y a des signes positifs dont le plus émouvant est l’envoi de l’Armée Libanaise au Sud après 40 ans d’absence. On commence à y croire.

Le 16 août. Un vent du sud-est, chargé des sables du Rob3 al Khali – Empty Quarter – a balayé les Emirats. La visibilité est descendue à moins de 200 mètres. Le vent de sable a retardé d’une bonne heure la brise marine qui se lève généralement vers midi et qui tempère les heures les plus chaudes des journées d’été. Vers une heure de l’après midi, par endroits, le mercure a flirté avec les 50 degrés. Golf News: “You have just survived the hottest day of the year.” De mes bureaux climatisés sur Hamdan, je n’ai rien remarqué. C’est dommage.

Le 17 août. Je suis frustré de ne pas pouvoir suivre la paix comme je suivais la guerre. Aucun site ne me tient au courant minute par minute des évolutions sur le terrain : Re-opening du Lila Brown, moral des gens, voitures dans les rues… Aujourd’hui deux vols passagers ont atterri à l’Aéroport de Beyrouth. Les vols réguliers reprennent avec le Golfe. Pendant ce long mois de guerre j’ai été en exil. La réouverture de l’aéroport refait de moi un expat. Durant ce long mois, plus que jamais, j’ai habité Beyrouth tout en vivant ailleurs. Abu Dhabi est passé au second plan. Tous mes sens, toutes mes pensées étaient tournés vers Beyrouth.

Aujourd’hui j’ai de l’espoir… mais cette semaine, je n’ai rien à écrire. Je suis un peu KO, comme tout le monde je suppose. Tout d’un coup, après ce mois où j’étais en fusion avec Beyrouth, je me sens loin, très loin, trop loin de ma ville. Je ne me sens pas à Abu Dhabi non plus. Je suis comme accroché dans une bulle qui flotte quelque part dans 100% d’humidité à 47,9 degrés. Avec moi dans la bulle il y a un peu d’espoir et un grand point d’interrogation. Et puis il y a cette question : qui a gagné la guerre ? The Economist s’empresse de proclamer Hassan Nasrallah vainqueur. Je crois qu’il est trop tôt pour trancher. Les semaines à venir vont être riches en rebondissements. Avec déjà une échéance : le 31 août l’Iran va devoir faire un choix quant à son programme nucléaire. Par ailleurs, je ne sais pas si le gouvernement Olmert va tenir le coup. Je vois venir des élections anticipées en Israël et un retour au pouvoir du Likoud avec Natanyahu pour seul maître à bord serait simplement catastrophique. La Syrie s’enlise dans des discours et des mises en scène d’un autre temps. Enfin, au Liban, il semble qu’un new deal va devoir s’instaurer avec l’envoi de l’armée au sud. En automne le Proche Orient sera encore différent. Encore un pas vers ce nouveau Proche Orient made in USA… comme mon professeur, j’ai peur d’avoir bientôt à regretter l’ancien.

Je croise les doigts… tout peut encore arriver.

vendredi 11 août 2006

Fouad Siniora chantera de nouveau

Novembre 2005. La saison – encore elle – n'a pas été excellente. Les festivals de l’été ont tourné au ralenti. En février, on assassine Rafiq Hariri… en mars tout le Liban est sur la Place des Martyrs devenue Place de la Liberté. Les libanais, impressionnés par la force que leur donne leur unité chassent, en avril, le dernier soldat syrien de leur pays. En juin on assassine Samir Kassir. On pose des bombes crapuleuses, par ci, par là, on les sème au petit bonheur dans les quartiers. On est en novembre 2005. On n’a pas encore assassiné Gebran Tueini. Les trois grands festivals du Liban (Beiteddine, Baalbek et Byblos) qui se livrent généralement une concurrence féroce, unissent leurs efforts et dans un élan de solidarité exceptionnelle réussissent à inviter à Beyrouth un géant de la pop anglaise : Phil Collins. Phil Collins, pour sa tournée d’adieux, dans une Beyrouth qui vient de retrouver sa liberté… tout un symbole. Le Liban fini de se relever… il se lève carrément. C’était le 5 novembre 2005, les libanais découvrent émerveillés la force que leur donne leur union… grâce à elle ils ont réussi à chasser l’armée syrienne et a faire venir Phil Collins à Beyrouth. 800 personnes, réunies au BIEL, attendent dans une excitation palpable, l’arrivée de la star anglaise… Phil Collins a du retard. La salle s’impatiente. Voila ! Les applaudissements fusent, le public se lève pour l’accueillir : Fouad Siniora est arrivé. Le peuple est derrière lui. Pendant tout le mémorable concert, il chantera. Il connaît les paroles de toutes les chansons de Phil Collins. Pendant les mois qui suivent, les libanais découvrent en Fouad Siniora un homme d’Etat de talent. Un homme qui chante avec Phil Collins le Liban relevé, le bonheur arabe, le message… le renouveau. Un homme qui chante et qui, quelques mois plus tard… pleurera.

Effectivement, huit mois plus tard, la Place de la Liberté redevient Place des Martyrs, et pire encore… Place des Cannons. Huit mois plus tard, après avoir chanté au concert de Phil Collins, Fouad Siniora pleure à la réunion des ministres arabes des affaires étrangères. Les larmes de Siniora font mal. Elles nous font mal par ce qu’elles font écho à nos larmes, celles qu’on verse sur l’espoir brisé. Celles que tous les matins je retiens, en lisant la presse… celles que parfois – souvent – comme lui, je ne retiens plus…

La guerre a bientôt un mois, elle a fait plus de 1000 morts dont beaucoup d’enfants. Quelle connerie ! Le plus terrible c’est la résignation qui nous gagne. Et quand la résignation pointe, c’est qu’ils sont entrain de gagner la guerre… ‘Eux’, c’est ceux qui la font. Une guerre est menée par ceux qui la font contre ceux qui ne la font pas. Quand la résignation s’installe chez ceux qui ne la font pas, ceux qui la font prennent l’avantage. Tout ce que je souhaite c’est qu’elle ne dure pas jusqu'à l’hiver. C’est terrible la guerre en hiver… je m’en souviens avec douleur… on confond le tonnerre des orages avec le bruit des bombes… je perd espoir. J’ai même pensé faire mon deuil. Mon deuil du Liban… comme d’un être cher – très cher – qu’on a perdu… et dont – la vie étant toujours la plus forte – on finit par se remettre… Je sais que je n’en avais pas le droit, mais j’ai quand même fait part de ces réflexions à mon amie sur MSN. Elle m’a dit : « pas encore… please Camille, pas encore »… oui Marina tu as raison… pas encore… Jamais même… merci !

A vous aussi, Monsieur le Premier Ministre… merci ! Merci d’être là, merci d’être à la hauteur, merci de résister, merci pour votre humanité, merci d’avoir chanté au concert de Phil Collins, merci d’avoir pleuré… Merci de tellement bien représenter ce Liban qui chante et pleure à la fois. Merci d’être un amoureux de Beyrouth comme votre ami qu’on a assassiné, comme votre camarade de toujours qu’on assassine et ré-assassine encore. Merci d’être un amoureux de Beyrouth comme Samir qu’on a assassiné… comme Samir qu’on assassine et ré-assassine encore.

Beyrouth… il y a quelques années je jetais dans un coin de mon vieil ordinateur ces quelques lignes à travers lesquelles je m’adressais à elle :

Beyrouth, jaune, grise, rose, bleue, orangée, ton urbanité particulière aura toujours ce doux parfum d’un orient timide et pourtant criard. Les pieds dans l’eau, la tête dans les étoiles, ton corps est meurtri par une histoire qu’on peut lire sur un mur ocre, au coin d’une rue, dans une odeur de jasmin, au hasard d’une maison déchirée, derrière une grille abritant un jardin touffu, sur un visage familier ou dans l’éternel clapotis des vagues qui viennent terminer leur course sur tes falaises calcaires. Le détail d’un sentiment apporté par le vent d’ouest, l’imperceptible variation de la couleur de tes murs qui annonce le début de l’après-midi, la prière du muezzin qui altère étrangement ta matière et des centaines d’autres minutes volées pourraient nous faire oublier l’inoubliable. Beyrouth la jaune, tu as connu l’homme, ses haines, ses amours, ses passions. Tu as vu tes fils se battre dans tes rues, se déchirer, te déchirer. Tu les as vu s’acharner cruellement comme des enfants sur un jouet. Tu t’es nourrie de leur folie, de leur sang. Tu les as vu grandir, tu les as vu mourir, tu les as vu souffrir et pleurer d’avoir perdu ce qu’ils avaient de plus cher. Aujourd’hui, comme une putain qui a vécu, tu es riche d’expériences et de sentiments contradictoires. Tu es pleine de souvenirs et regorge d’histoires à nous raconter. Mais, tu es fatiguée. Tu te relèves pourtant. Le sein lourd, la ride au front, le dos courbé… que tu es belle.

Si vous la croisez, l’oeil triste de celui qui sait, le genoux écorché du vieux que l’on a frappé, rendez lui ce sourire étrange, embrassez là si vous en avez le courage, aimez là si vous le pouvez ou vous la haïrez. Mais jamais, jamais pour elle ne ressentez la moindre pitié car elle a la fierté de ceux qui savent, de ceux qui sont debout.

Tu te relèves, Beyrouth, tu te relèves… et voilà qu’on te frappe à nouveau… akh… pourquoi ?

Beyrouth, tu te relèveras encore. Et j’ose croire que cet automne sera l’automne de l’espoir. J’ose croire que cet automne, le printemps refleurira… et qu’avec Phil Collins ou un autre, ou beaucoup d’autres qui reviendront chanter à Beyrouth… Monsieur Siniora chantera de nouveau.

samedi 5 août 2006

Un Katioucha sur l'Arabie

Quand, la semaine dernière, je copiais-collais dans ce blog mes « Considérations sur la modernité arabe » – écrites en septembre 2005 à la mémoire de Samir Kassir – j’ai longuement hésité à y mettre, telle qu’elle, la dernière phrase « J’espère (…) que les démocrates arabes trouveront leur chemin dans ce pays qui semble être, encore une fois, sur le point d’offrir à son environnement les outils du renouveau. » J’ai finalement décidé de ne rien changer à mon texte d’origine. Et ce, même si je ne voyais plus très bien comment le Liban aurait quoi que ce soit à offrir à son environnement… si ce n’est de la détresse, de la désolation et des images de mort… En septembre 2005, on pouvait encore penser que le Liban était entrain de s’arracher lentement et de manière incertaine mais déterminée au « malheur arabe » et qu’il commençait à offrir une image fragile certes, mais pleine d’espoirs de ce qui pouvait être une forme de « bonheur arabe ». En septembre 2005 les outils du renouveau que le Liban semblait sur le point d’offrir à son environnement étaient surtout des outils pour commencer à construire une « démocratie arabe ». Le printemps de Beyrouth allait se transformer en printemps arabe… Aujourd’hui, alors que la démocratie libanaise, déjà fragile, vacille sous les bombardements de Tsahal, alors qu’elle serre les dents et retient son souffle en espérant survivre à cette guerre menée contre elle, alors que la dernière chose que le Liban semble avoir à offrir à son environnement est un outil de renouveau et de démocratie, le sort, ironique et goguenard en a décidé autrement.

A 1600 kilomètres des décombres de la banlieue sud de Beyrouth, dans la chaleur écrasante du Qatif, dans l'est de l'Arabie Saoudite, plus de 2000 saoudiens – hommes, femmes, enfants – manifestent leur solidarité avec le Hezbollah et leur soutien à son leader Hassan Nasrallah, brandissant les drapeaux jaunes du parti et des portaits du Sayyed. Les manifestations sont strictement interdites dans le Royaume. Le Roi Abdallah a clairement désapprouvé l’opération menée par le Hezbollah le 12 juillet la qualifiant d’aventuriste... Alors ? Le Liban est un prétexte pour manifester dans un pays où toute manifestation est interdite ? Le Liban, une force qui transcende les Etats de la région allergiques à toute forme de manifestation de la volonté populaire ? Le Liban, même à genoux, donne la force aux peuples de descendre dans la rue pour exprimer leurs idées qui ne sont pas celles de leurs Etats !

Soudain je me suis souvenu que je faisais une thèse sur l’Arabie Saoudite (si, si !)… alors j’ai décidé de zoomer un peu sur cette manif dans le Qatif.

Les manifestants brandissent les drapeaux d’un parti politique chiite et ouvertement pro-iranien. Quand on sait que le Hassa (Qatif) est une région majoritairement chiite, et que cette communauté est systématiquement ignorée voire stigmatisée en Arabie Saoudite, il est légitime de se poser un certain nombre de questions… et de revenir un peu sur l’histoire de cette région orientale du royaume.

Le Hassa a toujours été réceptif aux idéologies de toutes sortes et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, malgré le fait que la majorité des réserves pétrolières du royaume se trouvent dans cette région, les populations qui y habitent sont restées marginalisées par les habitants du Najd (centre) qui – pour faire simple – se partagent le pouvoir et… la rente pétrolière. Ensuite, la concentration des puits de pétrole dans le Hassa, a attiré dans cette région vers la fin des années 1930 les premières entreprises américaines de prospection et d’extraction qui ont donné naissance à la l’entreprise Saudi Aramco, qui s’est quasiment transformée en Etat dans l’Etat jouissant d’une large autonomie dans la gestion, tant de ses affaires intérieures que de ses relations avec le reste du monde. Saudi Aramco a longtemps utilisé les habitants du Hassa comme main d’œuvre pour ses opérations d’extraction. Enfin, la majorité des habitants du Hassa étant chiites, ils sont restés hermétiques à l’idéologie wahhabite sur laquelle est fondée le royaume et qui est un produit fondamentalement et exclusivement sunnite. Ces trois éléments font donc la particularité de cette région : (1) la redistribution limitée de la rente pétrolière favorise la formation de classes moyennes (2) les contacts réguliers avec une grande entreprise favorisent l’émergence d’une culture de classe, corporatiste et ouvrière et (3) l’hermétisme chiite à l’idéologie wahhabite ouvre des avenues à d’autres idéologies en vogue dans la région.

C’est ainsi que dans les années 1960, dans le Hassa, on écoutait en secret les discours de Gamal Abd el Nasser sur Sawt al Arab, dans les années 1970 on lisait Michel Aflaq sous le manteau et dans les années 1980 on regardait avec envie, de l’autre coté du Golfe, la révolution de l’ayatollah Khomeiny. Par conséquent, chaque fois que le royaume saoudien a montré des signes de faiblesse ou que l’un de ces ‘ennemis’ régionaux – l’Egypte nassérienne puis la République Islamique d’Iran – a pris l’avantage sur la scène régionale, on a pu assister à des troubles dans l’est du royaume.

Comment lire alors la récente manifestation pro-Hezbollah dans le Qatif ?
En prenant en compte les positions du roi Abdallah et la spécial relationship – encore une – tissée entre son père, le roi Abdelaziz et les Etats-Unis le 14 février de 1945, il semble évident qu’à travers cette manif transparaissent les nouvelles tensions régionales entre le royaume et l’Iran… Non ! La manifestation du Qatif n’est pas une conséquence de l’onde de choc démocratique du Liban dans la région. Cette manif est un Katioucha du Hezbollah lancé sur l’Arabie Saoudite… Cette manif montre surtout – comme s’il était encore nécessaire de le prouver – l’ancrage régional du conflit.

Sur Reuters : Saudi police break up pro-Hizbollah Shi'ite protest

RIYADH, Aug 3 (Reuters) - Saudi police dispersed on Thursday a pro-Hizbollah protest in a city in the Eastern region, which is home to the kingdom's Shi'ite Muslim minority, witnesses said. In the third such protest in less than a week in al-Qatif demonstrators brandished the yellow banner of the Iran-backed Lebanese guerrilla group and pictures of its leader Sayyed Hassan Nasrallah and torched Israeli flags, they said. Interior Ministry officials could not be reached for comment. The kingdom, which fears the rising influence of Shi'ite power Iran, has denounced Israel's military campaign against Lebanon and called for a ceasefire, but has also blamed Hizbollah for provoking the 23-day-old conflict. Residents said police set up check points around the city to prevent more people from joining the protestors, estimated to number 1,000. "Authorities surrounded the protesters and brought at least six buses full of anti-riot policemen. A senior police officer used a speaker to ask the demonstrators to disperse," a resident, who asked to be identified only as Munir, told Reuters by telephone. On Tuesday, more than 2,000 Saudi Shi'ites marched in al-Qatif to denounce Israel's offensive. Authorities have shown unusual leniency in recent days allowing the marches in al-Qatif and in the neighbouring town of al-Awamiya. Public protests are generally banned in Saudi Arabia, which sees itself as the bastion of Sunni Islam. "They were apparently determined not to allow this march to take place ... It was a peaceful protest, nobody was arrested, but they chased the demonstrators to force their dispersal," Munir added. Another resident confirmed that no arrests were made. Shi'ite residents say a heavy police deployment prevented them from staging similar protests over a week ago.

Aujourd’hui je suis pessimiste. Et je ne crois pas que le conflit cessera par forfait de l’un des deux belligérants. Il faudra attendre qu’un accord régional se fasse… et contrairement à ce qu’on pourrait penser, cet accord ne devra pas concerner uniquement le programme nucléaire iranien. Le propre du ‘conflit libanais’ est de se transformer en papier tue mouche. Aussitôt enclenché, ce sont tous les problèmes de la région qui s’y collent. Je crois qu’il va falloir, pour clore cette guerre, trouver une solution globale à toutes les questions en suspend depuis si longtemps dans la région. Je suis triste.

Cet après midi, j’ai encore goûté aux délices du Golfe. Sur un bateau nous sommes parti, « joyeuse ribambelle », des libanais et un français, au large d’Abu Dhabi. Nous avons jeté l’ancre en pleine mer. Une île-dune de sable arrivait à fleur d’eau, sans pour autant émerger au dessus de la surface. Nous étions au milieu du Golfe, dans 50 centimètres d’une eau à 30 degrés, entrain de boire des boissons gazeuses gardées au frais dans un frigo qui flottait attaché à une petite ancre. Nous avons commenté en souriant le discours de Hassan Nasrallah. Nous avons parlé des derniers ponts que Tsahal a détruits. Nous avons parlé des enfants morts de Qana.

samedi 29 juillet 2006

Sans le Hezbollah... et sans Tsahal !

Il y a quelques jours, sur MSN, Marina me demande :
– Qu’est ce qu’il aurait dit Samir ?
– Je ne sais pas ce qu’il aurait dit, mais j’imagine qu’il doit être bien content de ne pas être là ; parce qu’il aurait souffert dans sa chair de la re-destruction de Beyrouth.
Après coup, je m’en suis voulu d’avoir répondu un peu trop facilement à cette question désespérée. Ne souffrons nous pas tous, amoureux de Beyrouth, dans notre chair, de la re-destruction de notre ville, de notre pays ? Alors pourquoi se consoler hypocritement de l’absence de Samir en se disant que lui, au moins, évite cette douleur ? Non, Samir manque aujourd’hui cruellement à son pays ! Dans ces moments difficiles, le Nahar sonne creux sans son éditorial du vendredi et, sans sa logique imparable et humaniste, personne n’éclaire les dilemmes de cette guerre. Nous ne lirons pas de sinistre addendum à sa monumentale « Histoire de Beyrouth ». Deux ou trois jours plus tard, Nadine écrit sur Nad’s Blog : « Au risque d'être naïve, je trouve simpliste de déclarer, post 9/11 : "You are either with us or you are against us". Aujourd'hui donc, comme la majorité de mes concitoyens, je cherche une troisième voie. » Ces deux interrogations reviennent finalement à la même question : que dois-je penser, moi qui suis si loin de l’idéologie du Hezbollah, et qui lui en veux tellement de m’avoir embarqué dans cette guerre que je ne veux pas mener ? Moi qui suis contre – tellement contre – toutes les politiques israéliennes contre ses voisins arabes, notamment son projet colonial en Palestine et, par dessus tout, sa destruction systématique, méchante, criminelle et gratuite de mon pays ? Que dois-je penser moi qui ne peux prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre ? Et par conséquent contre aucun au bénéfice de l’autre ? Qu’est ce qu’il aurait dit Samir… je cherche une troisième voie…

Ce dilemme, on le traîne partout : A la manifestation qui a eu lieu la semaine dernière à Abu Dhabi, en solidarité pour le Liban et pour la paix, une haine violente et irrépressible s’est emparée de moi. Elle est montée à mes yeux du plus profond de mon estomac… A ce moment là, cette haine n’était pas dirigée contre Tsahal, mais contre ce groupe d’excités qui hurlaient des slogans a la mort d’Israël et à la victoire éternelle du Hezbollah… Nous venions manifester pour la paix, nous nous sommes retrouvés dans une manifestation pour la guerre…

A mon collègue allemand qui me dit avec un sourire entendu que de toutes façons le Hezbollah est une organisation terroriste, je réponds sèchement qu’il ne comprend rien à la politique de la région et qu’il ne fait que répéter des phrase toutes faites matraquées par les médias, que le Hezbollah est un parti politique qui participe aux élections et qui a deux ministres au gouvernement. Je lui dis qu’au Liban on est en démocratie et qu’en démocratie on ne peut pas adhérer à l’idéologie de tous les partis présents sur la scène politique, que je n’adhère pas à l’idéologie du Hezbollah, mais que je suis bien content que dans mon pays tout le monde aie droit à l’expression politique à travers la création d’un parti. Certes, le Hezbollah dispose d’une branche armée et je suis totalement opposé à l’idée qu’une organisation autre que l’Etat puisse disposer d’une telle force militaire. Il n’en reste pas moins que sans cette force armée Israël ne se serait jamais retiré du Sud Liban… Si ! Le Hezbollah a libéré le Liban en 2000 ; et cela restera une grande victoire pour tous. Et ce, même si aujourd’hui, pris dans des calculs régionaux Syro-Iraniens, le Hezbollah nous a embarqué dans une nouvelle guerre aussi terrible qu’inutile. Non, depuis la fin de la guerre (l’autre) – et plus précisément depuis 1992 date à laquelle, à la surprise générale, il a décidé de participer aux élections législatives – le Hezbollah ne peut en aucun cas être considéré comme une organisation terroriste. Par contre oui, je tiens le Hezbollah pour responsable – en grande partie au moins – de la pulvérisation du Liban par Tsahal. Et je ne sais pas si je pourrais jamais lui pardonner cela, même défait, même désarmé.

Le 27 juillet je suis à la cafete de l’Aéroport de Sharjah, j’attends Marjan qui doit arriver de Kaboul. Je lis Golf News, un quotidien emirati anglophone de qualité inégale. On peut cependant y trouver des éditoriaux de bonne qualité signés par des plumes expertes (i.e. Patrick Seale). Je me délecte de ses colonnes défouloirs, souvent opposées aux politiques américaine et, a fortiori, Israélienne. Golf News titre par exemple « Condoleezza Go Home » ou « Mr. Bush you are a Liar » … Bref, ce jour là, dans la cafete de l’Aéroport de Sharjah, je ne peux réprimer une certaine fierté en lisant ces lignes :

In 1967, it took Israel exactly six days to defeat the combined armies of Egypt, Syria, Jordan, and Lebanon. Four countries overwhelmed and their lands occupied in only six days. In 2006, despite the increased power of its war machine, despite the unreserved support of Bush’s America, sixteen days into the battle Israel is still unable to claim even a semblance of victory against Hezbollah alone.
Mais je tourne la page et je m’offusque devant un sondage effectué auprès des lecteurs de Golf News :
Golf News asked: Is Hezbollah good for Lebanon?
YES 56%
NO 38%
Unsure 6%
Mais non grands dieux… non ! Hezbollah is NOT GOOD for Lebanon ! Comment pouvez-vous penser cela un seul instant ? La question ne se pose même pas et la région entière se porterait tellement mieux sans le Hezbollah… et sans Tsahal ! Voilà que notre dilemme apparaît dans toute son ampleur, dans toute sa complexité. Notre dilemme, c’est celui du démocrate arabe pris en Sandwich (dixit Samir Kassir)… mais revenons quelques mois en arrière…

C’était en septembre 2005, il y a un peu moins d’un an. Je venais de passer plus d’un mois en Afghanistan, et traînais dans les rues de Paris alors que mon esprit flottait encore dans celles de Kaboul, quelque part entre Koté Sangui et Taïmani… Je reçois un coup de fil de Beyrouth ; on me demande d’écrire un article sur Samir Kassir pour fixer l’essentiel de sa pensée, pour le Moul7aq d’An Nahar. J’ai 48 heures ! J’accepte… Samir a été assassiné le 2 juin. En septembre nous étions profondément tristes, mais encore plein d’espoir… Je cours à la librairie Avicenne, rue des fossés Saint Bernard, en face de l’Institut du Monde Arabe, j’achète « Considérations sur le malheur arabe », je rentre rue de la Harpe, et je ne bouge plus de devant mon ordinateur jusqu’à avoir pondu ça :

Considérations sur la modernité arabe… suivez mon regard !

Il ne croit pas si bien dire quand, en me dédicaçant son « Histoire de Beyrouth » Samir écrit : « à Camille, en espérant que tu trouveras ton chemin dans ce pays… » Mais alors ? Quel est-il ce chemin que l’on doit trouver ? Peut-être que, tout simplement, il n’existe pas, ce chemin… une vielle devise sortie de nulle part, me revient à la mémoire… une devise de l’époque où j’étais routier : « Si la route te manque… fais là. » Aujourd’hui, c’est cruellement que la route nous manque… et surtout, depuis que le phare Samir Kassir n’est plus parmi nous, nous naviguons a tâtons dans le noir… Mais je crois – je veux croire – que Samir n’est pas mort pour rien, et qu’ils nous a laissé une « boîte à outils » que nous nous devons d’explorer et d’utiliser, surtout aujourd’hui, dans l’urgence de cette nouvelle guerre. Yalla… au travail !

vendredi 28 juillet 2006

Considérations sur la modernité arabe... suivez mon regard !

- Paris, septembre 2005
Publié dans le Moulhaq du Nahar.


J’ai honte, Monsieur Kassir, d’avoir à écrire ce texte. La rage m’a fait accepter d’y penser… la rage a fait que, de n’avoir pas refusé de suite, je ne pouvais plus refuser, jamais. Je vous demande de pardonner ses imperfections que je sais nombreuses.

Décrire la modernité comme étant un concept protéiforme est un lieu commun. La définir est bien moins évident, d’autant plus qu’elle s’est ici entichée de cet adjectif, « arabe », lui aussi, s’il en est, protéiforme et difficile à définir. Mais je vous propose de renoncer provisoirement à définir scientifiquement ce couple de mots et de faire un voyage dans l’imaginaire qu’ainsi accolés ils évoquent.

De la modernité et des arabes

Il est difficile d’aborder la modernité arabe sans aborder la contribution occidentale à cette modernité tout en gardant à l’esprit qu’il ne s’agit nullement d’une simple importation de la modernité européenne mais d’un subtil mélange d’adaptation et d’innovation. Une telle interaction est due à la proximité géographique et aux contacts historiques permanents entre les aires européenne et arabe. Ces relations sont moins fortes et moins soutenues entre l’Europe et, par exemple, l’Afrique subsaharienne ou l’Asie de l’Est. Par conséquent, dans ces zones, la question de la modernité se pose de manière différente. Mais revenons à la modernité arabe dont nous retiendrons ici qu’elle est un mélange de l’adaptation ou de la relecture d’un certain héritage européen et d’une innovation intellectuelle bouillonnante.
Cette recette faisait déjà les succès intellectuels des philosophes arabes qui, non contents de s’approprier la pensée de leurs prédécesseurs hellénistiques, l’adaptèrent tout en y apportant des visions innovantes nous laissant le rationalisme d’Averroès ou l’œuvre fondatrice pour les sciences sociales d’Ibn Khaldoun. Par ailleurs, cette recette était déjà créatrice de tensions lisibles dans le Tahâfut al falâsifa (La réfutation des philosophes) du théologien Abou Hamid Ghazâli (1058-1111) ou dans le littéralisme d’Ibn Taïmiyya.
Mais au-delà de la « modernité anticipatrice » (pour reprendre une expression utilisée par Samir Kassir) d’un Averroès ou d’un Ibn Khaldoun, l’entrée du monde arabe dans la modernité politique, sociale et culturelle peut être datée au début du XIXè siècle. Elle fut dans un premier temps le fait des dirigeants du monde musulman qui cherchaient en occident les techniques tant militaires que politiques ou économiques qui leur faisaient défaut pour faire face à ce même occident. On compte parmi ces réformateurs le Sultan Salim III, Muhammad Ali le modernisateur de l’Egypte post-napoléonienne ou Ahmad Bey qui accompagnait l’ouverture de la Tunisie à l’Europe. Cette modernisation par le haut impliquait des contacts soutenus au niveau des élites ottomanes avec l’Europe, notamment à travers le personnel des représentations diplomatiques mais aussi à travers les étudiants envoyés séjourner dans les universités européennes. Les premiers penseurs modernes issus de ces contacts avec l’occident sont Rifâ’a Râfi’ al Tahtâwi (1801-1873) en Egypte et Khayr ed-Dîn (1810-1889) en Tunisie.
Khayr ed-Dîn emploie pour la première fois le mot dawla dans son sens moderne distinct du prince, et introduit les mots de libéralisme politique et de droit politique. Tahtâwi traduit Montesquieu et Rousseau auxquels il associe une réédition d’Ibn Khaldoun et une biographie du prophète. De plus, marqué par le nationalisme de l’Europe du XIXè siècle, il introduit le mot watan dans le sens de nation comme catégorie politique. Tahtâwi, passé maître dans l’art de doser adaptation et innovation, est incontestablement l’un des premiers artisans de la modernité arabe. De plus, vecteur des lumières et du nationalisme, il est considéré par Samir Kassir comme l’un des – sinon le – père de la Nahda.
Mais là aussi, la recette de la modernité ne va pas sans créer des tensions. En effet, apparaissent au XIXè siècle, parallèlement aux réformateurs modernistes, des penseurs qui prennent le contre-pied de leurs méthodes d’ouvertures à l’occident. Jamâl ad-Dîn al Afghâni (1839-1897), dans sa Réfutation des matérialistes, critique l’idée selon laquelle il faut placer l’enseignement des sciences apprises à l’Ouest avant celui des valeurs religieuses. De plus, son panislamisme, bien que réformateur, s’oppose à l’idée du watan introduite par Tahtâwi. Cependant, le réformisme islamique d’Afghâni lui vaut aussi d’être considéré par Samir Kassir comme un Nahdawi. Il inaugure, en fait, avec Muhammad Abdo (1849-1905) la construction d’une modernité en dehors des schémas européens et contre eux.
Par contre apparaît aussi à la même époque un Rashid Ridâ (~-1935) qui plaide, dans son ouvrage 'Le Califat', pour une restauration de l’ordre prévalant lors du règne des premiers califes (Al Khoulafâ’ Al Râshidoun) ouvrant la voie aux idéologies salafistes des années 1980-1990. Le débat est ouvert quant à la modernité des groupes salafistes. Certains chercheurs et islamologues français expliquent leur émergence et leur succès par leur appropriation d’une certaine modernité. Il semble que Samir Kassir leur refuse tout lien avec la modernité et les enferme dans l’archaïsme qu’ils revendiquent. Toujours est-il que, dès son développement, la modernité arabe est multiple.

Nahda, nationalisme et socialisme

Samir Kassir dit « tenir un même discours sur les Arabes, et pour eux ». En ce sens, Samir Kassir est un intellectuel arabe et un héritier de la Nahda. Plus encore, il s’inscrit directement dans la lignée de ces penseurs, d’Averroès à Tahtâwi, qui ont savamment manié adaptation et innovation et dont la présence en nombre critique a toujours correspondu à un âge d’or du monde arabe.
Mais regardons de plus près cette Nahda dont Samir Kassir est le produit. Outre la richesse de sa production artistique allant du roman au cinéma en passant par le théâtre, la peinture et la chanson, la Nahda a développé des idées qui continuent aujourd’hui de structurer le « continent arabe ». Le watan de Tahtâwi mais aussi la ichtirâqiyya d’Ahmad Fâres al Chidiâq, ont révolutionné l’idéologie arabe du début du XXè siècle, pavant la voie à un discours se construisant sur un double référant socialiste et nationaliste arabe. Les monarchies du Golfe excepté, l’ensemble des Etats arabes dut faire les frais, sous une forme ou sous une autre, de ce qui prit le nom de « socialisme arabe ». Les Baaths Syrien et Irakiens, mais aussi le nassérisme, le kadhafisme, le boumédiénisme, le bourguibisme, en furent des exemples. Le socialisme arabe, dans son échec tonitruant, a constitué un réservoir de discours pour les juntes, les dictateurs et les auteurs de coups d’Etat. Fils indigne de la Nahda, face obscure, orwelienne, de la modernité, le socialisme arabe a été dévastateur pour les peuples dont il prétendait enrayer le déclin. Il a assassiné ceux de ses fils qui refusèrent de rentrer dans la ‘cage’ qu’il avait construite pour eux. Le socialisme arabe s’est violemment retourné contre les lumières de la Nahda au point de les annihiler presque.
Au-delà de ce constat d’échec du socialisme arabe et avec lui de toute une idée de la modernité – échec d’autant plus prégnant et douloureux qu’il a emporté Samir dans son effondrement continu – au-delà de cet échec, donc, émerge une idée. Une idée dont on voit qu’elle est bien fille de la Nahda ; une idée résolument moderne ; une idée encore trop peu défendue, mais une idée qui fait son chemin et qui, irrémédiablement prendra un jour la place du socialisme arabe ; cette idée, c’est la démocratie arabe.

Samir Kassir et la « démocratie arabe »

Lorsque Samir Kassir écrit que « les valeurs démocratiques sont devenues un patrimoine commun de l’humanité » il se place clairement dans le camp précurseur, encore trop peu fourni, des démocrates arabes. Le démocrate arabe, trouve sa place dans la longue liste des réformateurs qui apportèrent à la pensée arabe la matière de sa modernisation et de sa vitalité aux moments de son histoire ou elle en a eu le plus cruellement besoin. Le démocrate arabe est aujourd’hui pris en « sandwich » – le mot est de Samir – entre ce que ce dernier définit comme étant les « trois causes du malheur arabe ». Il se doit aussi de louvoyer habilement entre l’héritage tanwiri de la Nahda et celui beaucoup plus obscur du père dénaturé de la démocratie arabe ; le socialisme arabe.
Les « trois causes du malheur arabe » forment un système difficile à gérer pour le démocrate puisque, naturellement, il s’oppose aux trois alors qu’elles s’opposent entre elles tout en se nourrissant mutuellement. Ces trois causes sont :
1) l’occupation étrangère qu’elle soit directement militaire comme en Irak, répondant à un projet colonial comme en Palestine ou même indirecte comme dans la majorité des autres pays arabes ;
2) Les dictatures, comme celle d’Irak avant 2003, de Syrie ou de Libye, mais aussi tous les régimes arabes iniques et oppressifs bridant leur sociétés civiles, la liberté d’expression et multipliant les prisons politiques ;
3) La violence aveugle de l’Islamisme radical confondant terrorisme et résistance.
La difficulté pour le démocrate est de ce positionner pour la démocratie mais contre le projet américain de grand Moyen Orient. Contre, donc, les néo-conservateurs américains, mais contre aussi le terrorisme aveugle pratiqué par leur plus violent détracteur dans la région. Résolument contre les régimes arabes, pour certains voués aux gémonies par les Etats-Unis, pour d’autre soutenus à coup de milliards de dollars par ces mêmes Etats-Unis, permettant ainsi au démocrate arabe d’ajouter Guantanamo à la longue liste des prisons politiques arabes ou musulmanes.
Ainsi le démocrate arabe inaugure un discours novateur dans le monde arabe, présentant la démocratie arabe, non comme importée d’occident, mais bien comme un produit local au même titre que la Nahda est indiscutablement arabe, au même titre que le socialisme arabe s’est fait le champion du nationalisme arabe et de l’arabité. La démocratie arabe est le seul porte flambeau envisageable pour une nouvelle arabité construite comme une identité transnationale. En cela, les démocrates arabes se posent en héritiers et rénovateurs du nationalisme arabe que le socialisme arabe a fossilisé en enfermant dans des cadres étriqués et dans des discours figés.
Les démocrates arabes, reconnaissent les Etats dans leurs frontières issues de l’ère coloniale tant décriées par le nationalisme arabe, et font de l’Etat l’entité initiale d’une intégration future. Cet attachement à l’indivis de l’Etat moderne transparaît dans l’aversion de Samir Kassir pour toutes sortes de séparatismes notamment au Soudan et en Irak. Cela transparaît aussi dans la terminologie novatrice utilisée par Kassir pour nommer cet ensemble de pays évitant ainsi la notion galvaudée – et de toutes façons vide de sens – de « monde arabe » et celle, fossilisée, de « nation arabe » au profit de l’expression de « continent arabe ». Le « continent arabe », vierge de toute expérience politique, est ainsi ouvert à tous les espoirs, à toutes les intégrations.

La Nahda n’est pas morte en 1922, elle n’est pas morte en 1975 ni en 1982, elle n’est pas morte non plus ce sinistre 2 juin 2005. Elle a laissé des traces indélébiles, les libanais l’ont bien montré le 14 mars 2005. Et ce, en dépit des pratiques politiques archaïques et des assassinats abjects qui ont suivi ce fameux 14 mars.

J’espère, Monsieur Kassir, avoir été fidèle à vos idées et vous demande encore une fois toute votre indulgence. J’espère surtout que les démocrates arabes trouveront leur chemin dans ce pays qui semble être, encore une fois, sur le point d’offrir à son environnement les outils du renouveau.

samedi 22 juillet 2006

Le monde bascule

Le 12 juillet, je me réveille. J’ai dormis chez B. à Dubaï. J’ai encore quelques rendez-vous à Dubai Media City, puis, comme on est mercredi, c’est bientôt le week-end. Dans quelques heures, je serai dans un taxi qui filera sur Sheikh Zayed Road vers Abu Dhabi. Cette perspective m’enchante... Abu Dhabi me manque. Je commence à m’y sentir un peu chez moi. Ces tours, ce front de mer, ces hôtels, ces trottoirs, cette lumière commencent à m’être familiers. Abu Dhabi, contre toute attente, est une ville qui se laisse facilement apprivoiser. Il fait bon ce matin à Dubaï, c'est-à-dire très chaud mais pas trop chaud. Je suis de bonne humeur, et surtout, à vingt milles lieues sous les mers de me douter que ce soir dans mon taxi, sur Sheikh Zayed Road, mes pensées seront bien différentes. L’après midi, j’appelle Z. qui travaille à Al Arabiya. Elle me propose de la rejoindre dans les locaux de la chaîne saoudienne d’information en continu pour prendre un café. Le bâtiment d’Al Arabiya est juste en face de nos bureaux à Dubai Media City, pour y aller il suffit de traverser la rue, et, à l’aide d’une passerelle en bois, traverser une petite étendue d’eau qui, ailleurs, aurait pu être un étang. J’attends Z. quelques minutes dans le hall. Les murs sont tapissés d’écrans de télévisions, au point que même quand il ne se passe rien, on se sent au cœur de l’action. je suis content de voire Z. on va prendre un café, bavarder un peu de tout et de rien, et ensuite je vais prendre mon taxi et rentrer chez moi, à Abu Dhabi. Je suis de bonne humeur. En attendant Z. je regarde, sans y porter vraiment attention, tous ces écrans de télévisions. Je me félicite d’avoir sur moi « Maximum City », et je me vois déjà confortablement installé sur la banquette arrière de mon taxi, profitant des derniers rayons de soleil pour me laisser glisser vers Bombay, au-delà de la mer d’Arabie, durant l’heure et demie que dure le trajet entre Dubaï et Abu Dhabi. Z. se fait attendre. Je constate que l’image sur les écrans d’Al Arabiyya est verticalement divisée en deux plans fixes. Ce que filment ces deux plans simultanés me semble absurde : des collines parsemées de buissons sous un ciel bleu. On dirait que les deux plans filment les mêmes collines sous deux angles différents. Je me rapproche de l’un des écrans… Sous le plan de gauche on peut lire janoub loubnane et sous celui de droite chamal Isra’il. Les cameras semblent fixées là dans l’attente que quelque chose se passe. Très vite, j’apprends que le Hezbollah a kidnappé deux soldats israéliens et que Tsahal riposte en bombardant le Sud Liban. Ce 12 juillet, j’étais de bonne humeur, mais quelqu’un, quelque part - à Beyrouth, Damas, Téhéran, Tel Aviv, Washington, partout à la fois - a décidé que c’était une belle journée pour commencer une guerre. En fait de guerre, j’étais encore loin, à ce moment là, d’imaginer ce qu’allaient être les jours suivants. Pour moi, ce qui se passe là n’est qu’un coup bas de plus organisé par un voisin envieux. La tension est montée d’un cran, certes, mais comme d’habitude, elle va vite retomber et tout va rentrer dans l’ordre. Le Liban va vivre un de ses plus beaux étés. L’imagination débridée des Beyrouthin, leur culot, leur humour, fait vibrer leur ville… on vient de loin écouter le bruit de Beyrouth. Malgré cet optimisme, c’est avec des idées noires que je prends mon taxi pour Abu Dhabi. Ces salauds – qui qu’ils soient – risquent bien de foutre en l’air la saison – el mawsam.

Le 13, c’est le week-end, je décide de changer de mon Abu Dhabi Mall, je prends un taxi et je vais à la découverte du Marina Mall. Plus grand, plus lumineux, les cafés y sont plus confortables, les boutiques plus nombreuses. J’achète un costume en solde chez Zara. Je m’installe au Starbucks, je prends un journal dans la pile, Gulf News ou Khaleej Times, je ne me souviens plus très bien. Bombay est toujours en une : dernier bilan, premières arrestations… Mais elle la partage avec Beyrouth. Ils ont bombardé l’aéroport. En deux seconde, le temps de lire la nouvelle, je change de statu : d’expatrié je deviens exilé. En deux secondes ! Par ailleurs, cette fois-ci il n’y a plus de doutes, la saison est foutue. Ils ne viendront pas écouter le bruit de Beyrouth… Ils l’écouteront à la télé, le bruit de Beyrouth. Je téléphone… on est cernés de toutes parts, me dit-on. Ça à l’air sérieux cette histoire. Je me souviens des « raisins de la colère » de 1996… les opérations militaires israéliennes ont toujours des noms intéressants… une question absurde me traverse l’esprit… comment ont-ils appelé celle-ci ? Les raisins de la colère avait duré deux semaines, je crois… ils avaient bombardé quelques ponts quelques centrales électriques et puis il y avait eu les accords d’avril où le Hezbollah s’était assis à la table des négociations, comme un Etat à part entière, avec les Etats-Unis, la France, la Syrie, le Liban et Israël. Depuis on a libéré le Sud, ce qui, ironiquement, rend les accords d’avril caducs. Le soir, je vais au Sax avec de nouveaux amis. Je suis triste et j’en rage, on attendait tellement de cette saison, Beyrouth allait vivre son plus bel été. Mais tout est encore possible. Tout va se calmer, on va colmater les deux gros trous qu’ils ont faits sur les pistes de l’Aéroport International Rafic Hariri. Les touristes les moins trouillards viendront quand même, et, avec eux, on fera une belle fête.

Le vendredi 14 juillet 2006, aujourd’hui, rien. Je me tiens au courant de l’évolution des opérations. J’écris, entre dégoût, nausée et des larmes que j’arrive encore à retenir. Je trouve futiles mes réflexions de la veille sur la saison touristique 2006. J’ai une pensée émue, pour la « saison » 1975. La guerre (l’autre – comme dit déjà Nadine) a commencé en avril 1975. Qu’a été l’été 1975 ? Qu’ont été les 15 étés suivants ? Mes 15 premiers étés… j’ai malgré tout eu une enfance heureuse, très heureuse – merci maman ! Ecoutez cette chanson de Barbara que Carole m’a fait découvrir un jour, rue Saint Maur… elle m’a dit, écoute, c’est notre histoire :

J'ai eu tort, je suis revenue
Dans cette ville au loin perdue
Où j'avais passé mon enfance
J'ai eu tort j'ai voulu revoir
Le côteau où glisse le soir
Bleu et gris ombre de silence
Et j'ai retrouvé comme avant
Longtemps après
Le côteau, l'arbre se dressant
Comme au passé
J'ai marché les tempes brûlantes
Croyant étouffer sous mes pas
Les voix du passé qui nous hantent
Et reviennent sonner le glas
Et je me suis couchée sous l'arbre
Et c'était les mêmes odeurs
Et j'ai laissé couler mes pleurs

Mes pleurs

J'ai mis mon dos nu à l'écorce
L'arbre m'a redonné des forces
Tout comme au temps de mon enfance
Et longtemps j'ai fermé les yeux
Je crois que j'ai prié un peu
Je retrouvais mon innocence
Avant que le soir ne se pose
J'ai voulu voir
La maison fleurie sous les roses
J'ai voulu voir
Le jardin où nos cris d'enfants
Jaillissaient comme sources claires
Jean-Claude, Régine et puis Jean
Tout redevenait comme hier
Le parfum lourd des sauges rouges
Les dahlias fauves dans l'allée
Le puits, tout, j'ai tout retrouvé

Hélas

La guerre nous avait jetés là
D'autres furent moins heureux je crois
Au temps joli de leur enfance
La guerre nous avait jetés là
Nous vivions comme hors-la-loi
Et j'aimais celà quand j'y pense
Oh mes printemps, oh mes soleils
Oh mes folles années perdues
Oh mes quinze ans, oh mes merveilles
Que j'ai mal d'être revenue
Oh les noix fraiches de Septembre
Et l'odeur des mûres écrasées
C'est fou, tout, j'ai tout retrouvé

Hélas

Voilà ! Vous écouterez la suite plus tard… et ailleurs…

Le 15, je dirige les opérations. Nos bureaux à Abu Dhabi ne sont pas grands, mais ils sont confortables, il y règne une bonne ambiance. On est dans un open-space et mon desk est au fond, près de la fenêtre. Je suis actuellement staffé sur un projet assez funky, mais qui demande beaucoup de travail. De là donc, je dirige les opérations… je suis à la tête d’une armada de logiciels et de sites internet. Bien sûr, les incontournables PowerPoint, Word et Excel pour mener à bien mon projet funky, mais aussi :
• D’abord et surtout, Windows Live Messenger, mieux connu sous l’acronyme MSN pour les versions plus anciennes, me permet d’être en contact direct et continu avec au moins une dizaine de personnes simultanément… la plus part à Beyrouth, mais certaines aussi à Paris, New York, Montréal, Le Caire, Qatar, Dubaï, Abu Dhabi…
• Gmail Chat qui a à peu près les mêmes fonctions que MSN, sauf que ce ne sont pas les mêmes personnes avec qui je suis en contact, sur Gmail Chat je discute plutôt avec Washington, Londres, Koweït…
• Skype idem: Kaboul, Washington… avec en plus l’option téléphone que j’évite d’utiliser dans la journée au bureau…
• Gmail notifier me permet d’être tenu au courant en temps réel de ma réception de courrier électronique d’amis de nouvelles, mais aussi des Google Groups auxquels je suis inscrits notamment 4Lebanon…
• tayyar.org si si ! c’est le seul site qui donne en continu, toutes les deux ou trois minutes, des informations sur l’évolution des opérations sur le terrain, les sites bombardés, au Liban et en Israël, le nombre de victimes, l’ampleur des dégâts, les déclarations et petites phrases des belligérants et autres figures politiques…
• Bien sûr, les incontournables Jazeera, Arabiya et CNN…
• RFI que j’écoute sur Internet: bip… bip… bip… bip… RFI il est telle heure en temps universel telle heure à Beyrouth… j’évite d’écouter le journal toutes les demi heures, même si parfois…
• Deux blogs que je suis en temps réel, presque comme des sites d’information en continu Nad’s Blog et Liberté toujours – merci les amies, keep on posting !
• Et puis, il y a mon précieux petit Samsung à coulisses qui me permet d’envoyer et de recevoir des SMS partout dans le monde et bien sûr de téléphoner.

Je dois avoir, en permanence une vingtaine de fenêtres ouvertes sur mon ordinateur. Il bogue souvent… moi aussi.

Le 16, le 17, 18, le 19, le 20, sous mes yeux, l’armée israélienne met systématiquement à sac mon pays. Tsahal détruit presque tous les ponts du pays, les aéroports, bombarde les ports, les usines, des centaines de milliers de réfugiés sont jetées sur les routes, on en est à 300 morts. La banlieue sud de Beyrouth est quasiment rasée. Le premier ministre prend la parole, il est au bord des larmes… sayabqa loubnane… sayabqa loubnane… sayabqa loubnane…

Hier, au téléphone je dis : « ils nous faudra dix ans pour redevenir comme on était la semaine dernière ».
Aujourd’hui je me réveille avec, à la place de Beyrouth, un gros trou dans l’estomac.

lundi 17 juillet 2006

Les jours d'avant

Je suis né à Beyrouth le 16 décembre 1975, alors que huit mois plus tôt, ma ville entrait en guerre avec elle-même… une guerre qui allait durer 15 ans. En écrivant cette phrase, il y a 6 jours, j’étais à vingt mille lieues sous les mers de me douter de ce qui allait nous arriver. A 22 ans je vais m’installer à Paris. J’y poursuis des études, j’y travaille, puis j’y reprends des études. De Paris, j’ai beaucoup bougé. Pour toutes sortes de rasions, j’ai vécu dans plusieurs autres villes : Madrid, Barcelone, Bologne, Washington, Riyad, Kaboul… Aujourd’hui, cela va bientôt faire deux mois que je vis et travaille à Abu Dhabi. Durant tout ce temps, Beyrouth est la seule ville que j’ai habitée. Je l’ai habitée à distance, je l’ai habitée en rêves, je l’ai habitée une semaine ou un mois en vacances… j’ai vécu un peu partout mais je ne me souviens pas avoir jamais habité ailleurs qu’à Beyrouth.

Le 3 juillet 2006 je rentre chez Jashanmal Bookstores dans le Abu Dhabi Mall qui est tout près de chez moi et j’achète, au hasard, « Maximum City, Bombay, Lost and Found » de Suketu Mehta, juste parce que le titre et la couverture me plaisent. J’arrive enfin à acheter et à lire un livre qui ne soit pas en relation avec le Golfe – sur lequel je fais une thèse de sociologie politique depuis près de deux ans. Je tombe sur une dissection détaillée et systématique de la ville de Bombay. Fascinant bijoux de sociologie urbaine… ce livre m’enchante. Près de 600 pages de ville, je m’assoit dans un café ou dans un hall d’hôtel et traverse la mer d’Arabie jusqu'à Bombay, je voyage des heures durant, je ne vois pas le temps passer. C’est l’histoire d’un homme amoureux de sa ville… je m’identifie, big time ! Je ne peux pas ne pas retransmettre ici ces quelques lignes de l’incipit qui m’ont arraché une larme que je n’ai pas retenue :

I left Bombay in 1977 and came back twenty-one years later, when it has grown up to become Mumbai. Twenty-one years: enough time for a human being to be born, get an education, be eligible to drink, get married, drive, vote, go to war, and kill a man. In all that time I hadn’t lost my accent. I speak like a Bombay boy; it is how I am identified in Kanpur and Kansas. ‘Where are you from?’ Searching for an answer – in Paris, in London, in Manhattan – I always fall back on ‘Bombay’. Somewhere, buried beneath the wreck of its current condition – one of urban catastrophe – is the city that has tight claim on my heart, a beautiful city by the sea, an island-state of hope in a very old country. I went back to look for that city with a simple question: can you go home again? In the looking, I found the cities within me.

Après ce premier chapitre judicieusement appelé Personal Geography, Mehta se lance dans son chef-d’œuvre d’urbanité. Ce livre est une ville à lui tout seul. A mon sens, une ville n’est pas seulement composée de ses rues, de ses bâtiments, de ses habitants… ces éléments physiques, constitutifs, ne sont pas définitoires de la ville… de l’urb. Ce qui définit une ville ce sont les nœuds tissés entre ses habitants et les événements passés et présents qui la constituent.

Le 6 juillet je vais au Sax – une boite de nuite à Abu Dhabi – avec G. et T., sa copine bulgare. T. a appris l’anglais ici, à Abu Dhabi, avec ses collègues banquiers qui, comme une grande partie des travailleurs expatriés dans le secteur bancaire aux Emirats, sont indiens. Résultat : T., une grande bonde qui me dépasse d’une bonne tête, parle l’anglais avec un fort accent indien, usant des rétroflexes pour les R et les D… jusqu'à sa gestuelle elle-même est indienne. Elle dodeline latéralement de la tête en disant « so so », ou encore, en passant devant quelques peshawaris affalés sur une bande de gazon – à Abu Dhabi, tous les taxis que j’ai pris jusqu’à présent sont des peshawaris – elle lâche un « stupid pathans !». So Indian ! J’ai ressenti cette même sensation d’une présence sourde lorsque j’étais à Kaboul. J’ai ressenti la présence sourde d’une masse grouillante, bruyante, débordante… lointaine, certes, mais tellement énorme, qu’elle transpire dans l’air, dans les gens, dans un nom, dans un mot, une phrase, une évocation, un accent, par ci ou par là. Dans la presse, dans la musique, jusque dans le climat ou dans l’odeur de cuisine des halls d’immeubles. Cette masse gigantesque informe son environnement jusque Kaboul, Abu Dhabi et probablement au-delà. Elle se propage comme une onde de choc, sourdement, en cercles concentriques. Cette masse, cette puissance, ce continent, c’est l’Inde. Un milliard d’habitants, c’est vite dit ! Mais un milliard, c’est mille millions. Au Liban, on est quatre millions… en France 60, aux Etats-Unis 260…

Le 9 juillet c’est la finale de la coupe du monde de football. La France joue contre l’Italie. Je ne suis pas un grand fan de foot mais j’aime bien l’ambiance tribale qui règne dans les bars lors de la coupe du monde. Alors je supporte telle équipe ou telle autre pour toutes sortes de raisons ; ma sympathie pour le pays qu’elle représente, mon antipathie pour le pays contre lequel elle joue ; un collègue de telle nationalité a été désagréable alors je supporte l’équipe qui joue contre la sienne ; Dans ce bar, il y a une bonne ambiance parmi les supporters brésiliens et voila que je suis un fervent supporter de l’équipe brésilienne… Alors, l’espace d’un match, je sens que je fais partie d’un groupe, d’une tribu et qu’on partage tout, à la vie à la mort – à la vie à la mort – qu’on est heureux et triste en même temps et pour les mêmes rasions… et puis, après ces 90 minutes de communauté de destins on s’en va, chacun de son côté, comme si on ne s’était jamais rencontrés. A cette joyeuse indifférence il y a quand même une exception… je ne suis pas fan de foot, et pas particulièrement fan de l’équipe de France, alias les bleus, même si dans tous les matchs que je les ai vu jouer, ils étaient en blanc. Bref, à cette joyeuse indifférence donc, il y a une exception : c’est Zinedine Zidane ! Cet homme me fait apprécier le foot comme un art, il est maître du ballon, il a du talent ce type ! En plus il est beau, il a du charme, son regard, son sourire dégagent une gentillesse profonde… il est fair-play, grande qualité. Il est marseillais, algérien, méditerranéen par excellence… A la 104ème minute de jeu, durant les prolongations, alors que la balle est déjà loin de lui, sans raison apparente, Zidane se retourne de sang froid, et, d’un coup de bouc dans la poitrine, abat Materazzi qui se retrouve à terre en se tordant de douleur. L’horrible scène et reprise évidement par les caméras. Ce geste est d’une violence inouïe et tellement loin de l’esprit du jeu. Je suis déçu. Atterré. Je me lève, je veux partir… je n’arrive pas a croire ce qui se passe… c’est un mythe qui s’effondre… je lui en veux énormément, Zidane. Pour plusieurs raisons, plus tard je lui pardonnerai, mais sur le coup je le hais presque. Le lendemain, le mot est sur toutes les lèvres – terroriste – une rumeur internationale relayée par la presse se répand : Materazzi aurait traité Zidane de terroriste, voire même de « sale arabe terroriste ». La rumeur sera d’abord démentie par Materrazi qui dira ne pas savoir ce qu’est un terroriste, puis par Zidane qui dira que Materrazi lui a en fait insulté sa « maman » et sa sœur. Bref, trop tard ! La rumeur a déjà eu son effet de catharsis, et le coup de bouc de Zidane est vu comme un coup qui défend l’honneur de la nation arabe… nous ne sommes pas des terroristes ! Zizou est pardonné.

Le 11 juillet, je suis au bureau de Dubaï parce que j’ai des rendez-vous à Dubai Media City. Le stagiaire entre dans le bureau en me disant : « tu as vu il y a eu des attentats terroristes a Bombay ». Et de deux ! J’entends ce mot de nouveau – terroriste ! Coïncidence ? Et puis Bombay ! Je dis spontanément au stagiaire : « Bombay ? Mais ce n’est pas possible, je suis entrain de lire un magnifique livre sur Bombay » comme si le fait de lire un livre sur Bombay allait protéger cette ville contre de probables attentats… mais le stagiaire était passé et avait déjà tout oublié des attentats terroristes et de Bombay… je repose « Maximum City » sur ma table, et recherche des informations sur internet. L’horreur est confirmée, l’onde de choc atteint toute la région, des familles indiennes se précipitent à Dubaï et Abu Dhabi sur les téléphones et les avions. 7 bombes : 100 morts, 200 peut-être ; je suis triste. Je me sentais bien dans cette Bombay que me racontait Mehta. Coïncidence ? Je lisais, quelques jours plus tôt, dans un café du Méridien d’Abou Dhabi le chapitre de « Maximum City» intitulé : « The 1992-3 Riots » dont je cite ici un passage :
The riots were a tragedy in three acts. First, there was a spontaneous upheaval between the largely Hindu police and Muslims. This was followed, in January 1993, by a second wave of more serious rioting – instigated by the Shiv Sena leader Bal Thackeray – in which Muslims were systematically identified and massacred, their houses and shops burned and looted. The third stage was the revenge of the Muslims: on Friday, 12 March, when every good Muslim was reading his namaaz prayers, ten powerful bombs planted by the Muslim underworld went off all over the city. One exploded in the stock exchange, another in the Air India building. There were bombs in cars and scooters. In all, 317 people died, many of them Muslims.

C’était en 1993. Que s’est-il passé à Bombay le 11 juillet 2006 ? Pourquoi l’underworld et le wargang se sont-ils violement réveillés ? Que s’est-il passé et dans quelle partie des réseaux tentaculaires la décision a-t-elle été prise ? Buenos Aires, Dubaï, Kuala Lumpur, Karachi ? Partout à la fois ? Probablement.
Je passe la nuit à Dubaï.