jeudi 15 septembre 2005

Considérations sur la modernité arabe...
Suivez mon regard !

Paris, septembre 2005
Publié dans le Moulhaq du Nahar.

J’ai honte, Monsieur Kassir, d’avoir à écrire ce texte. La rage m’a fait accepter d’y penser… la rage a fait que, de n’avoir pas refusé de suite, je ne pouvais plus refuser, jamais. Je vous demande de pardonner ses imperfections que je sais nombreuses.

Décrire la modernité comme étant un concept protéiforme est un lieu commun. La définir est bien moins évident, d’autant plus qu’elle s’est ici entichée de cet adjectif, « arabe », lui aussi, s’il en est, protéiforme et difficile à définir. Mais je vous propose de renoncer provisoirement à définir scientifiquement ce couple de mots et de faire un voyage dans l’imaginaire qu’ainsi accolés ils évoquent.

De la modernité et des arabes

Il est difficile d’aborder la modernité arabe sans aborder la contribution occidentale à cette modernité tout en gardant à l’esprit qu’il ne s’agit nullement d’une simple importation de la modernité européenne mais d’un subtil mélange d’adaptation et d’innovation. Une telle interaction est due à la proximité géographique et aux contacts historiques permanents entre les aires européenne et arabe. Ces relations sont moins fortes et moins soutenues entre l’Europe et, par exemple, l’Afrique subsaharienne ou l’Asie de l’Est. Par conséquent, dans ces zones, la question de la modernité se pose de manière différente. Mais revenons à la modernité arabe dont nous retiendrons ici qu’elle est un mélange de l’adaptation ou de la relecture d’un certain héritage européen et d’une innovation intellectuelle bouillonnante.

Cette recette faisait déjà les succès intellectuels des philosophes arabes qui, non contents de s’approprier la pensée de leurs prédécesseurs hellénistiques, l’adaptèrent tout en y apportant des visions innovantes nous laissant le rationalisme d’Averroès ou l’œuvre fondatrice pour les sciences sociales d’Ibn Khaldoun. Par ailleurs, cette recette était déjà créatrice de tensions lisibles dans le Tahâfut al falâsifa (La réfutation des philosophes) du théologien Abou Hamid Ghazâli (1058-1111) ou dans le littéralisme d’Ibn Taïmiyya.

Mais au-delà de la « modernité anticipatrice » (pour reprendre une expression utilisée par Samir Kassir) d’un Averroès ou d’un Ibn Khaldoun, l’entrée du monde arabe dans la modernité politique, sociale et culturelle peut être datée au début du XIXè siècle. Elle fut dans un premier temps le fait des dirigeants du monde musulman qui cherchaient en occident les techniques tant militaires que politiques ou économiques qui leur faisaient défaut pour faire face à ce même occident. On compte parmi ces réformateurs le Sultan Salim III, Muhammad Ali le modernisateur de l’Egypte post-napoléonienne ou Ahmad Bey qui accompagnait l’ouverture de la Tunisie à l’Europe. Cette modernisation par le haut impliquait des contacts soutenus au niveau des élites ottomanes avec l’Europe, notamment à travers le personnel des représentations diplomatiques mais aussi à travers les étudiants envoyés séjourner dans les universités européennes.

Les premiers penseurs modernes issus de ces contacts avec l’occident sont Rifâ’a Râfi’ al Tahtâwi (1801-1873) en Egypte et Khayr ed-Dîn (1810-1889) en Tunisie.Khayr ed-Dîn emploie pour la première fois le mot dawla dans son sens moderne distinct du prince, et introduit les mots de libéralisme politique et de droit politique. Tahtâwi traduit Montesquieu et Rousseau auxquels il associe une réédition d’Ibn Khaldoun et une biographie du prophète. De plus, marqué par le nationalisme de l’Europe du XIXè siècle, il introduit le mot watan dans le sens de nation comme catégorie politique. Tahtâwi, passé maître dans l’art de doser adaptation et innovation, est incontestablement l’un des premiers artisans de la modernité arabe. De plus, vecteur des lumières et du nationalisme, il est considéré par Samir Kassir comme l’un des – sinon le – père de la Nahda.

Mais là aussi, la recette de la modernité ne va pas sans créer des tensions. En effet, apparaissent au XIXè siècle, parallèlement aux réformateurs modernistes, des penseurs qui prennent le contre-pied de leurs méthodes d’ouvertures à l’occident. Jamâl ad-Dîn al Afghâni (1839-1897), dans sa Réfutation des matérialistes, critique l’idée selon laquelle il faut placer l’enseignement des sciences apprises à l’Ouest avant celui des valeurs religieuses. De plus, son panislamisme, bien que réformateur, s’oppose à l’idée du watan introduite par Tahtâwi. Cependant, le réformisme islamique d’Afghâni lui vaut aussi d’être considéré par Samir Kassir comme un Nahdawi. Il inaugure, en fait, avec Muhammad Abdo (1849-1905) la construction d’une modernité en dehors des schémas européens et contre eux.Par contre apparaît aussi à la même époque un Rashid Ridâ (~-1935) qui plaide, dans son ouvrage 'Le Califat', pour une restauration de l’ordre prévalant lors du règne des premiers califes (Al Khoulafâ’ Al Râshidoun) ouvrant la voie aux idéologies salafistes des années 1980-1990. Le débat est ouvert quant à la modernité des groupes salafistes. Certains chercheurs et islamologues français expliquent leur émergence et leur succès par leur appropriation d’une certaine modernité. Il semble que Samir Kassir leur refuse tout lien avec la modernité et les enferme dans l’archaïsme qu’ils revendiquent. Toujours est-il que, dès son développement, la modernité arabe est multiple. 

Nahda, nationalisme et socialisme

Samir Kassir dit « tenir un même discours sur les Arabes, et pour eux ». En ce sens, Samir Kassir est un intellectuel arabe et un héritier de la Nahda. Plus encore, il s’inscrit directement dans la lignée de ces penseurs, d’Averroès à Tahtâwi, qui ont savamment manié adaptation et innovation et dont la présence en nombre critique a toujours correspondu à un âge d’or du monde arabe. Mais regardons de plus près cette Nahda dont Samir Kassir est le produit.

Outre la richesse de sa production artistique allant du roman au cinéma en passant par le théâtre, la peinture et la chanson, la Nahda a développé des idées qui continuent aujourd’hui de structurer le « continent arabe ». Le watan de Tahtâwi mais aussi la ichtirâqiyya d’Ahmad Fâres al Chidiâq, ont révolutionné l’idéologie arabe du début du XXè siècle, pavant la voie à un discours se construisant sur un double référant socialiste et nationaliste arabe. Les monarchies du Golfe excepté, l’ensemble des Etats arabes dut faire les frais, sous une forme ou sous une autre, de ce qui prit le nom de « socialisme arabe ». Les Baaths Syrien et Irakiens, mais aussi le nassérisme, le kadhafisme, le boumédiénisme, le bourguibisme, en furent des exemples. Le socialisme arabe, dans son échec tonitruant, a constitué un réservoir de discours pour les juntes, les dictateurs et les auteurs de coups d’Etat. Fils indigne de la Nahda, face obscure, orwelienne, de la modernité, le socialisme arabe a été dévastateur pour les peuples dont il prétendait enrayer le déclin. Il a assassiné ceux de ses fils qui refusèrent de rentrer dans la ‘cage’ qu’il avait construite pour eux. Le socialisme arabe s’est violemment retourné contre les lumières de la Nahda au point de les annihiler presque.

Au-delà de ce constat d’échec du socialisme arabe et avec lui de toute une idée de la modernité – échec d’autant plus prégnant et douloureux qu’il a emporté Samir dans son effondrement continu – au-delà de cet échec, donc, émerge une idée. Une idée dont on voit qu’elle est bien fille de la Nahda ; une idée résolument moderne ; une idée encore trop peu défendue, mais une idée qui fait son chemin et qui, irrémédiablement prendra un jour la place du socialisme arabe ; cette idée, c’est la démocratie arabe.

Samir Kassir et la « démocratie arabe »

Lorsque Samir Kassir écrit que « les valeurs démocratiques sont devenues un patrimoine commun de l’humanité » il se place clairement dans le camp précurseur, encore trop peu fourni, des démocrates arabes. Le démocrate arabe, trouve sa place dans la longue liste des réformateurs qui apportèrent à la pensée arabe la matière de sa modernisation et de sa vitalité aux moments de son histoire ou elle en a eu le plus cruellement besoin. Le démocrate arabe est aujourd’hui pris en « sandwich » – le mot est de Samir – entre ce que ce dernier définit comme étant les « trois causes du malheur arabe ». Il se doit aussi de louvoyer habilement entre l’héritage tanwiri de la Nahda et celui beaucoup plus obscur du père dénaturé de la démocratie arabe ; le socialisme arabe.

Les « trois causes du malheur arabe » forment un système difficile à gérer pour le démocrate puisque, naturellement, il s’oppose aux trois alors qu’elles s’opposent entre elles tout en se nourrissant mutuellement.

Ces trois causes sont :
1) l’occupation étrangère qu’elle soit directement militaire comme en Irak, répondant à un projet colonial comme en Palestine ou même indirecte comme dans la majorité des autres pays arabes ;
2) Les dictatures, comme celle d’Irak avant 2003, de Syrie ou de Libye, mais aussi tous les régimes arabes iniques et oppressifs bridant leur sociétés civiles, la liberté d’expression et multipliant les prisons politiques ;
3) La violence aveugle de l’Islamisme radical confondant terrorisme et résistance.

La difficulté pour le démocrate est de se positionner pour la démocratie mais contre le projet américain de grand Moyen Orient. Contre, donc, les néo-conservateurs américains, mais contre aussi le terrorisme aveugle pratiqué par leur plus violent détracteur dans la région. Résolument contre les régimes arabes, pour certains voués aux gémonies par les Etats-Unis, pour d’autre soutenus à coup de milliards de dollars par ces mêmes Etats-Unis, permettant ainsi au démocrate arabe d’ajouter Guantanamo à la longue liste des prisons politiques arabes ou musulmanes.

Ainsi le démocrate arabe inaugure un discours novateur dans le monde arabe, présentant la démocratie arabe, non comme importée d’occident, mais bien comme un produit local au même titre que la Nahda est indiscutablement arabe, au même titre que le socialisme arabe s’est fait le champion du nationalisme arabe et de l’arabité. La démocratie arabe est le seul porte flambeau envisageable pour une nouvelle arabité construite comme une identité transnationale. En cela, les démocrates arabes se posent en héritiers et rénovateurs du nationalisme arabe que le socialisme arabe a fossilisé en enfermant dans des cadres étriqués et dans des discours figés.

Les démocrates arabes, reconnaissent les Etats dans leurs frontières issues de l’ère coloniale tant décriées par le nationalisme arabe, et font de l’Etat l’entité initiale d’une intégration future. Cet attachement à l’indivis de l’Etat moderne transparaît dans l’aversion de Samir Kassir pour toutes sortes de séparatismes notamment au Soudan et en Irak. Cela transparaît aussi dans la terminologie novatrice utilisée par Kassir pour nommer cet ensemble de pays évitant ainsi la notion galvaudée – et de toutes façons vide de sens – de « monde arabe » et celle, fossilisée, de « nation arabe » au profit de l’expression de « continent arabe ». Le « continent arabe », vierge de toute expérience politique, est ainsi ouvert à tous les espoirs, à toutes les intégrations.

La Nahda n’est pas morte en 1922, elle n’est pas morte en 1975 ni en 1982, elle n’est pas morte non plus en ce sinistre 2 juin de 2005. Elle a laissé des traces indélébiles, les libanais l’ont bien montré le 14 mars 2005. Et ce, en dépit des pratiques politiques archaïques et des assassinats abjects qui ont suivi ce fameux 14 mars.

J’espère, Monsieur Kassir, avoir été fidèle à vos idées et vous demande encore une fois toute votre indulgence. J’espère surtout que les démocrates arabes trouveront leur chemin dans ce pays qui semble être, encore une fois, sur le point d’offrir à son environnement les outils du renouveau.

Aucun commentaire: