samedi 29 juillet 2006

Sans le Hezbollah... et sans Tsahal !

Il y a quelques jours, sur MSN, on me demande :
– Qu’est ce qu’il aurait dit Samir ?
– Je ne sais pas ce qu’il aurait dit, mais j’imagine qu’il doit être bien content de ne pas être là ; parce qu’il aurait souffert dans sa chair de la re-destruction de Beyrouth.
Après coup, je m’en suis voulu d’avoir répondu un peu trop facilement à cette question désespérée. Ne souffrons nous pas tous, amoureux de Beyrouth, dans notre chair, de la re-destruction de notre ville, de notre pays ? Alors pourquoi se consoler hypocritement de l’absence de Samir en se disant que lui, au moins, évite cette douleur ? Non, Samir manque aujourd’hui cruellement à son pays ! Dans ces moments difficiles, le Nahar sonne creux sans son éditorial du vendredi et, sans sa logique imparable et humaniste, personne n’éclaire les dilemmes de cette guerre. Nous ne lirons pas de sinistre addendum à sa monumentale Histoire de Beyrouth. Deux ou trois jours plus tard, Nadine écrit sur Nad’s Blog : Au risque d'être naïve, je trouve simpliste de déclarer, post 9/11 : "You are either with us or you are against us". Aujourd'hui donc, comme la majorité de mes concitoyens, je cherche une troisième voie. Ces deux interrogations reviennent finalement à la même question : que dois-je penser, moi qui suis si loin de l’idéologie du Hezbollah, et qui lui en veux tellement de m’avoir embarqué dans cette guerre que je ne veux pas mener ? Moi qui suis contre – tellement contre – toutes les politiques israéliennes contre ses voisins arabes, notamment son projet colonial en Palestine et, par dessus tout, sa destruction systématique, méchante, criminelle et gratuite de mon pays ? Que dois-je penser moi qui ne peux prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre ? Et par conséquent contre aucun au bénéfice de l’autre ? Qu’est ce qu’il aurait dit Samir… je cherche une troisième voie…

Ce dilemme, on le traîne partout : A la manifestation qui a eu lieu la semaine dernière à Abu Dhabi, en solidarité pour le Liban et pour la paix, une haine violente et irrépressible s’est emparée de moi. Elle est montée à mes yeux du plus profond de mon estomac… A ce moment là, cette haine n’était pas dirigée contre Tsahal, mais contre ce groupe d’excités qui hurlaient des slogans à la mort d’Israël et à la victoire éternelle du Hezbollah… Nous venions manifester pour la paix, nous nous sommes retrouvés dans une manifestation pour la guerre…

A mon collègue allemand qui me dit avec un sourire entendu que de toutes façons le Hezbollah est une organisation terroriste, je réponds sèchement qu’il ne comprend rien à la politique de la région et qu’il ne fait que répéter des phrase toutes faites matraquées par les médias, que le Hezbollah est un parti politique qui participe aux élections et qui a deux ministres au gouvernement. Je lui dis qu’au Liban on est en démocratie et qu’en démocratie on ne peut pas adhérer à l’idéologie de tous les partis présents sur la scène politique, que je n’adhère pas à l’idéologie du Hezbollah, mais que je suis bien content que dans mon pays tout le monde aie droit à l’expression politique à travers la création d’un parti. Certes, le Hezbollah dispose d’une branche armée et je suis totalement opposé à l’idée qu’une organisation autre que l’Etat puisse disposer d’une telle force militaire. Il n’en reste pas moins que sans cette force armée Israël ne se serait jamais retiré du Sud Liban… Si ! Le Hezbollah a libéré le Liban en 2000 ; et cela restera une grande victoire pour tous. Et ce, même si aujourd’hui, pris dans des calculs régionaux Syro-Iraniens, le Hezbollah nous a embarqué dans une nouvelle guerre aussi terrible qu’inutile. Non, depuis la fin de la guerre (l’autre) – et plus précisément depuis 1992 date à laquelle, à la surprise générale, il a décidé de participer aux élections législatives – le Hezbollah ne peut en aucun cas être considéré comme une organisation terroriste. Par contre oui, je tiens le Hezbollah pour responsable – en grande partie au moins – de la pulvérisation du Liban par Tsahal. Et je ne sais pas si je pourrais jamais lui pardonner cela, même défait, même désarmé.

Le 27 juillet je suis à la cafete de l’Aéroport de Sharjah, j’attends Marjan qui doit arriver de Kaboul. Je lis Golf News, un quotidien emirati anglophone de qualité inégale. On peut cependant y trouver des éditoriaux de bonne qualité signés par des plumes expertes (i.e. Patrick Seale). Je me délecte de ses colonnes défouloirs, souvent opposées aux politiques américaine et, a fortiori, Israélienne. Golf News titre par exemple "Condoleezza Go Home" ou "Mr. Bush you are a Liar"… Bref, ce jour là, dans la cafete de l’Aéroport de Sharjah, je ne peux réprimer une certaine fierté en lisant ces lignes :
In 1967, it took Israel exactly six days to defeat the combined armies of Egypt, Syria, Jordan, and Lebanon. Four countries overwhelmed and their lands occupied in only six days. In 2006, despite the increased power of its war machine, despite the unreserved support of Bush’s America, sixteen days into the battle Israel is still unable to claim even a semblance of victory against Hezbollah alone.
Mais je tourne la page et je m’offusque devant un sondage effectué auprès des lecteurs de Golf News :
Golf News asked: Is Hezbollah good for Lebanon?
YES 56%
NO 38%
Unsure 6%
Mais non grands dieux… non ! Hezbollah is NOT GOOD for Lebanon ! Comment pouvez-vous penser cela un seul instant ? La question ne se pose même pas et la région entière se porterait tellement mieux sans le Hezbollah… et sans Tsahal ! Voilà que notre dilemme apparaît dans toute son ampleur, dans toute sa complexité. Notre dilemme, c’est celui du 'démocrate arabe' pris en sandwich (dixit Samir Kassir)… mais revenons quelques mois en arrière…

C’était en septembre 2005, il y a un peu moins d’un an. Je venais de passer plus d’un mois en Afghanistan, et traînais dans les rues de Paris alors que mon esprit flottait encore dans celles de Kaboul, quelque part entre Koté Sangui et Taïmani… Je reçois un coup de fil de Beyrouth ; on me demande d’écrire un article sur Samir Kassir pour fixer l’essentiel de sa pensée, pour le Moul7aq d’An Nahar. J’ai 48 heures ! J’accepte… Samir a été assassiné le 2 juin. En septembre nous étions profondément tristes, mais encore plein d’espoir… Je cours à la librairie Avicenne, rue des fossés Saint Bernard, en face de l’Institut du Monde Arabe, j’achète les Considérations sur le malheur arabe, je rentre rue de la Harpe, et je ne bouge plus de devant mon ordinateur jusqu’à avoir pondu ça :


Il ne croit pas si bien dire quand, en me dédicaçant son Histoire de Beyrouth Samir écrit : "à Camille, en espérant que tu trouveras ton chemin dans ce pays…" Mais alors ? Quel est-il ce chemin que l’on doit trouver ? Peut-être que, tout simplement, il n’existe pas, ce chemin… une vielle devise sortie de nulle part, me revient à la mémoire… une devise de l’époque où j’étais routier : "Si la route te manque… fais là. Aujourd’hui, c’est cruellement que la route nous manque… et surtout, depuis que le phare Samir Kassir n’est plus parmi nous, nous naviguons a tâtons dans le noir… Mais je crois – je veux croire – que Samir n’est pas mort pour rien, et qu’ils nous a laissé une 'boîte à outils' que nous nous devons d’explorer et d’utiliser, surtout aujourd’hui, dans l’urgence de cette nouvelle guerre. Yalla… au travail !

1 comments:

Marina a dit…

Moi aussi, j'ai pensé longuement à ce qu'il aurait pu dire, je l'ai écris dans mon Blog...

Ton texte est très touchant, je sens qu'on a la même envie de nous consoler en se disant que c'est bien que Samir ne soit pas là, c'est ce que j'ai dit après le changement de la définition du terme "14 mars"... Mais après tout, non, on aurait gagné tellement plus par sa colère, au moins, il aurait pu nous la communiquer...

Je pleure toutes les larmes de mon corps quand je me rappelle de nouveau tout ce qu'on a vécu, et tout ce qu'on a perdu...
30 juillet, 2006 03:49

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