samedi 5 août 2006

Un Katioucha sur l'Arabie

Quand, la semaine dernière, je copiais-collais dans ce blog mes "Considérations sur la modernité arabe" – écrites en septembre 2005 à la mémoire de Samir Kassir – j’ai longuement hésité à y mettre, telle qu’elle, la dernière phrase "J’espère (…) que les démocrates arabes trouveront leur chemin dans ce pays qui semble être, encore une fois, sur le point d’offrir à son environnement les outils du renouveau." J’ai finalement décidé de ne rien changer à mon texte d’origine. Et ce, même si je ne voyais plus très bien comment le Liban aurait quoi que ce soit à offrir à son environnement… si ce n’est de la détresse, de la désolation et des images de mort… En septembre 2005, on pouvait encore penser que le Liban était entrain de s’arracher lentement et de manière incertaine mais déterminée au « malheur arabe » et qu’il commençait à offrir une image fragile certes, mais pleine d’espoirs de ce qui pouvait être une forme de « bonheur arabe ». En septembre 2005 les outils du renouveau que le Liban semblait sur le point d’offrir à son environnement étaient surtout des outils pour commencer à construire une « démocratie arabe ». Le printemps de Beyrouth allait se transformer en printemps arabe… Aujourd’hui, alors que la démocratie libanaise, déjà fragile, vacille sous les bombardements de Tsahal, alors qu’elle serre les dents et retient son souffle en espérant survivre à cette guerre menée contre elle, alors que la dernière chose que le Liban semble avoir à offrir à son environnement est un outil de renouveau et de démocratie, le sort, ironique et goguenard en a décidé autrement.

A 1600 kilomètres des décombres de la banlieue sud de Beyrouth, dans la chaleur écrasante du Qatif, dans l'est de l'Arabie Saoudite, plus de 2000 saoudiens – hommes, femmes, enfants – manifestent leur solidarité avec le Hezbollah et leur soutien à son leader Hassan Nasrallah, brandissant les drapeaux jaunes du parti et des portaits du Sayyed. Les manifestations sont strictement interdites dans le Royaume. Le Roi Abdallah a clairement désapprouvé l’opération menée par le Hezbollah le 12 juillet la qualifiant d’aventuriste... Alors ? Le Liban est un prétexte pour manifester dans un pays où toute manifestation est interdite ? Le Liban, une force qui transcende les Etats de la région allergiques à toute forme de manifestation de la volonté populaire ? Le Liban, même à genoux, donne la force aux peuples de descendre dans la rue pour exprimer leurs idées qui ne sont pas celles de leurs Etats !

Soudain je me suis souvenu que je faisais une thèse sur l’Arabie Saoudite (si, si !)… alors j’ai décidé de zoomer un peu sur cette manif dans le Qatif.

Les manifestants brandissent les drapeaux d’un parti politique chiite et ouvertement pro-iranien. Quand on sait que le Hassa (Qatif) est une région majoritairement chiite, et que cette communauté est systématiquement ignorée voire stigmatisée en Arabie Saoudite, il est légitime de se poser un certain nombre de questions… et de revenir un peu sur l’histoire de cette région orientale du royaume.

Le Hassa a toujours été réceptif aux idéologies de toutes sortes et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, malgré le fait que la majorité des réserves pétrolières du royaume se trouvent dans cette région, les populations qui y habitent sont restées marginalisées par les habitants du Najd (centre) qui – pour faire simple – se partagent le pouvoir et… la rente pétrolière. Ensuite, la concentration des puits de pétrole dans le Hassa, a attiré dans cette région vers la fin des années 1930 les premières entreprises américaines de prospection et d’extraction qui ont donné naissance à la l’entreprise Saudi Aramco, qui s’est quasiment transformée en Etat dans l’Etat jouissant d’une large autonomie dans la gestion, tant de ses affaires intérieures que de ses relations avec le reste du monde. Saudi Aramco a longtemps utilisé les habitants du Hassa comme main d’œuvre pour ses opérations d’extraction. Enfin, la majorité des habitants du Hassa étant chiites, ils sont restés hermétiques à l’idéologie wahhabite sur laquelle est fondée le royaume et qui est un produit fondamentalement et exclusivement sunnite. Ces trois éléments font donc la particularité de cette région : (1) la redistribution limitée de la rente pétrolière favorise la formation de classes moyennes (2) les contacts réguliers avec une grande entreprise favorisent l’émergence d’une culture de classe, corporatiste et ouvrière et (3) l’hermétisme chiite à l’idéologie wahhabite ouvre des avenues à d’autres idéologies en vogue dans la région.

C’est ainsi que dans les années 1960, dans le Hassa, on écoutait en secret les discours de Gamal Abd el Nasser sur Sawt al Arab, dans les années 1970 on lisait Michel Aflaq sous le manteau et dans les années 1980 on regardait avec envie, de l’autre coté du Golfe, la révolution de l’ayatollah Khomeiny. Par conséquent, chaque fois que le royaume saoudien a montré des signes de faiblesse ou que l’un de ces ‘ennemis’ régionaux – l’Egypte nassérienne puis la République Islamique d’Iran – a pris l’avantage sur la scène régionale, on a pu assister à des troubles dans l’est du royaume.

Comment lire alors la récente manifestation pro-Hezbollah dans le Qatif ?
En prenant en compte les positions du roi Abdallah et la spécial relationship – encore une – tissée entre son père, le roi Abdelaziz et les Etats-Unis le 14 février de 1945, il semble évident qu’à travers cette manif transparaissent les nouvelles tensions régionales entre le royaume et l’Iran… Non ! La manifestation du Qatif n’est pas une conséquence de l’onde de choc démocratique du Liban dans la région. Cette manif est un Katioucha du Hezbollah lancé sur l’Arabie Saoudite… Cette manif montre surtout – comme s’il était encore nécessaire de le prouver – l’ancrage régional du conflit.

Sur Reuters : Saudi police break up pro-Hizbollah Shi'ite protest
RIYADH, Aug 3 (Reuters) - Saudi police dispersed on Thursday a pro-Hizbollah protest in a city in the Eastern region, which is home to the kingdom's Shi'ite Muslim minority, witnesses said. In the third such protest in less than a week in al-Qatif demonstrators brandished the yellow banner of the Iran-backed Lebanese guerrilla group and pictures of its leader Sayyed Hassan Nasrallah and torched Israeli flags, they said. Interior Ministry officials could not be reached for comment. The kingdom, which fears the rising influence of Shi'ite power Iran, has denounced Israel's military campaign against Lebanon and called for a ceasefire, but has also blamed Hizbollah for provoking the 23-day-old conflict. Residents said police set up check points around the city to prevent more people from joining the protestors, estimated to number 1,000. "Authorities surrounded the protesters and brought at least six buses full of anti-riot policemen. A senior police officer used a speaker to ask the demonstrators to disperse," a resident, who asked to be identified only as Munir, told Reuters by telephone. On Tuesday, more than 2,000 Saudi Shi'ites marched in al-Qatif to denounce Israel's offensive. Authorities have shown unusual leniency in recent days allowing the marches in al-Qatif and in the neighbouring town of al-Awamiya. Public protests are generally banned in Saudi Arabia, which sees itself as the bastion of Sunni Islam. "They were apparently determined not to allow this march to take place ... It was a peaceful protest, nobody was arrested, but they chased the demonstrators to force their dispersal," Munir added. Another resident confirmed that no arrests were made. Shi'ite residents say a heavy police deployment prevented them from staging similar protests over a week ago.
Aujourd’hui je suis pessimiste. Et je ne crois pas que le conflit cessera par forfait de l’un des deux belligérants. Il faudra attendre qu’un accord régional se fasse… et contrairement à ce qu’on pourrait penser, cet accord ne devra pas concerner uniquement le programme nucléaire iranien. Le propre du ‘conflit libanais’ est de se transformer en papier tue mouche. Aussitôt enclenché, ce sont tous les problèmes de la région qui s’y collent. Je crois qu’il va falloir, pour clore cette guerre, trouver une solution globale à toutes les questions en suspend depuis si longtemps dans la région. Je suis triste.

Cet après midi, j’ai encore goûté aux délices du Golfe. Sur un bateau nous sommes parti, « joyeuse ribambelle », des libanais et un français, au large d’Abu Dhabi. Nous avons jeté l’ancre en pleine mer. Une île-dune de sable arrivait à fleur d’eau, sans pour autant émerger au dessus de la surface. Nous étions au milieu du Golfe, dans 50 centimètres d’une eau à 30 degrés, entrain de boire des boissons gazeuses gardées au frais dans un frigo qui flottait attaché à une petite ancre. Nous avons commenté en souriant le discours de Hassan Nasrallah. Nous avons parlé des derniers ponts que Tsahal a détruits. Nous avons parlé des enfants morts de Qana.

1 comments:

myriam a dit…

Salut Cam,

T'as pas le droit de me faire ça, parler des 'délices du Golfe' alors que je suis coincée à Strasbourg et qu'il pleut... à verse !

Bon, je t'ai laissé un petit message sur le blog de Nad, dans lequel je te suggère de poster quelques 'commentaires' le temps du voyage de Nadine, histoire d'animer un peu le blog jusqu'à son retour.

J'espère que tu vas bien, je n'ai pas réfléchi encore 'sérieusement' sur une histoire 'futile' à poster sur ton blog, mais promis je vais t'en trouver une (si tu veux toujours... je t'oblige pas...)

A+ et bises
10 août, 2006 16:19

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