dimanche 17 septembre 2006

The groove… Where is the groove?

Avant d’être un genre musical, un style de vie, un mot-poubelle, un concept trivial synonyme de « cool » le groove est un moment. Ce moment précis où en jazz, blues ou RnB, l’improvisation prend une dimension autre, où la musique entre en résonance avec un autre parallèle. Ce moment où la musique, le musicien et l’auditeur forment un tout solidaire différent de la somme de ses parties. C’est une sorte de moment parallèle dans lequel rentrent le musicien et son auditoire. De tels moments se retrouvent dans le tarab, dans la musique classique européenne et orientale et dans tant d’autres genres. C’est un peu comme une réaction chimique ou, pour être plus ésotérique, une sorte de transe comparable à celle qui transporte les soufis dans leurs incantations répétitives. Ils entrent en contact avec Dieu… ils sont dans leur groove. Je me souviens d’un moment du concerto pour violon de Max Bruch qui m’a souvent donné la chair de poule, de même que de longs moments du Hamd magistralement mené par Nusrat Fateh Ali Khan au Théâtre de la Ville, ou de quelques secondes d’un flamenco inattendu dans un bar de Madrid. Le groove du jazz est le duende du flamenco et la transe du soufi. Je me souviens aussi de ce moment, au Museo Reina Sofia à Madrid, où, après avoir reculé de deux pas pour mieux le voir dans sa totalité, j’ai été terrassé pendant plusieurs longues secondes par le très groovy Guernica de Picasso.


D’après García Lorca tous les arts et tous les pays sont capables de duende. Le groove est donc universel. Le groove est un moment, mais c’est aussi un sentiment, un sentiment de résonance. Dans sa Teoría y juego del duende, Lorca décrit ainsi le duende qui, pour lui, n’a rien à voir avec le talent ou la technique mais est simplement une capacité à entrer en résonance :
Para buscar al duende no hay mapa ni ejercicio. Solo se sabe que quema la sangre como un tópico de vidrios, que agota, que rechaza toda la dulce geometría aprendida, que rompe los estilos, que hace que Goya, maestro en los grises, en los platas y en los rosas de la mejor pintura inglesa, pinte con las rodillas y los puños con horribles negros de betún; o que desnuda a Mosén Cinto Verdaguer con el frío de los Pirineos, o lleva a Jorge Manrique a esperar a la muerte en el páramo de Ocaña, o viste con un traje verde de saltimbanqui el cuerpo delicado de Rimbaud, o pone ojos de pez muerto al conde Lautréamont en la madrugada del boulevard. (...)
El duende opera sobre el cuerpo de la bailarina como el aire sobre la arena. Convierte con mágico poder una muchacha en paralítica de la luna, o llena de rubores adolescentes a un viejo roto que pide limosna por las tiendas de vino, da con una cabellera olor de puerto nocturno, y en todo momento opera sobre los brazos con expresiones que son madres de la danza de todos los tiempos. Pero imposible repetirse nunca, esto es muy interesante de subrayar. El duende no se repite, como no se repiten las formas del mar en la borrasca.
Le groove dépasse le domaine de l’art. Une ville, un lieu, une situation peuvent, à un momment donné, être groovy. C’est-à-dire qu’ils transcendent leur condition matérielle, qu’ils entrent en résonnance. Je me souviens de certains soirs où, à une certaine heure, le Torino se transforme en un groove intense. Je me souviens de certains autres où c’est Beyrouth toute entière qui se met à vibrer. Une relation avec une personne peut prendre des accents de duende ou de groove – les deux mots sont pour moi équivalents – je crois que dans ce cas, on se rapporche d’une forme d’amour...

De New York je garde le sentiment grisant de héler un taxi après avoir fumé un pétard dans le trés alenien appartement d’Upper West Side du très alenien et vraiment deconstructing Harry ; de lui dire to Brooklyn please, on Dean Street between Carlton and 6th, take Dean from Flatbush on the left. Le taxi jaune traine un temps dans les bouchons de Manhattan avant de se lancer sur le Manhattan bridge vers Brooklyn. Le sentiment grisant s’intensifie, on laisse derrière nous les tours illuminées. On se dirige vers le paisible mais groovy borough de Brooklyn. C’est là que j’ai habité pendant quatre jours, dans ce quartier de lofts, ex-industriel, quintessence de l’émigration US. The Gate of the United States.

Shakira a été interpellée par Mr. T sur mon T-Shirt acheté quelques mois plus tôt à Beyrouth, chez House on Mars. Nice T-Shirt! Me dit-elle alors que j’observais une Amérique obèse et religieuse dans le métro. Shakira n’est ni obèse ni religieuse et elle a un très joli sourire. Je me suis perdu avec elle dans les rues de Harlem ; elle est black et portoricaine, on a été prendre un café dans un Dunkin Donuts délabré ; très vite on n'avait plus grand chose a se dire alors je suis parti. Je suis redescendu vers Central Park où j’ai vu des américains courir dont un grand noir qui ne devait pas être très américain puisqu’il portait le maillot des bleus et chantait du Brassens. J’ai été à la Neue Galerie regarder cinq chef d’œuvres de Klimt qui, comme moi, étaient de passage à New York. Je me suis baladé dans Lower Manhattan, j’ai fais une sieste sur un banc de Union Square, j’ai mangé une soupe baveuse a China Town. J’ai parlé français avec un haïtien, italien avec une serveuse, arabe avec un taxi marocain. J’ai revu de vieux amis. Bref, j’ai flâné dans la ville comme j’aime flâner dans les villes ; au gré des quartiers et des rencontres.

A Abu Dhabi c’est dans les malls que je flâne et, bien sûr, je n’y rencontre personne. Et pourtant… de mon retour aux Emirats, je garde l’étrange et surprenante sensation de rentrer chez moi. Alors qu’en près de dix ans de vie parisienne, aucun de mes retours ne m’a procuré de telles sensations. Hier soir, après une longue journée de travail, je décidai d’en finir avec les derniers signes de mon décalage horaire en me prélassant dans le jacuzzi du Beach Rotana. La vie dans le Golfe est extrêmement confortable. Mais le groove… tu peux courir pour le trouver. C’est pourtant ce groove que j’ai toujours désespérément cherché. Parfois, furtivement, je l’ai trouvé… et c’était bien. Je continuerai à le chercher sans relâche partout où je soupçonnerai sa présence, et comme Lorca qui s’est demandé : El duende... ¿Dónde está el duende? je continuerai à me demander : The groove... Where is the groove?

9 comments:

Camille a dit…

Voici une traduction des extraits cités de la Théorie et jeu du Duende de Lorca :

Pour chercher le duende, pas de carte, ni d’exercice. On sait seulement qu’il brûle le sang comme un topique de verre qui épuise, qui écarte toute la douce géométrie apprise, qui brise les styles, qui amène un Goya, maître dans les gris, les argents et les roses de la meilleure peinture anglaise, à peindre avec les genoux et les poings en utilisant d’horribles noirs de cirage ; ou qui met à nu Mosen Cinto Verdaguer dans le froid des Pyrénées, ou emmène Jorge Manrique dans le désert d’Ocaña pour y attendre la mort, ou bien habille le corps délicat de Rimbaud d’un costume vert de saltimbanque, ou encore donne des yeux de poisson mort au Comte de Lautréamont, dans le petit jour du boulevard. (...)
Le duende opère sur le corps de la danseuse comme le vent avec le sable. Son pouvoir magique peut transformer une jeune fille en paralytique de la lune, ou colorer de rougeurs adolescentes une vieille guenille qui demande l’aumône dans les bistros à vin ; à partir d’une chevelure, il fait naître un parfum de port nocturne et, à tous moments, il agit sur les bras de la danseuse grâce à des expressions qui sont les sources de la danse depuis le début des temps.
Mais impossible de se répéter jamais, - ceci, il est intéressant de le souligner -. Le duende ne se répète pas plus que les formes de la mer ne se répètent dans la bourrasque.
17 septembre, 2006 11:19

Maya a dit…

So interesting, and different...I read you again and again and again. I just tuned in to my iPod, remembering how music can change one's life. I'm looking around me, hearing noisy Cairo live and wishing for a Groovy moment...
Welcome back!
17 septembre, 2006 11:38

Angel Feathers Tickle Me a dit…

Love to all.....
17 septembre, 2006 11:48

Maya a dit…

Any perspective on the pope's statements?!? Cairo is boiling...
17 septembre, 2006 13:24

Claudine a dit…

Camille glad to see ur back :), intense lines, I loved them, it is still a deafening silence chez moi :)... still uncomfortably numb...
17 septembre, 2006 13:27

Joumana a dit…

kinkiiii

so many things to say about this essay.

a few weeks ago I met an american in Beirut, a new New Yorker, and he used the very american expression :"yeaaah that's groovy". we both laughed very hard, making fun of the states and its shallow trendy expressions.
but in fact the groove is what keeps people like us going.
we need it in order to feel the city, the so exciting urban landscape, our drug, our reason of living.

lovely groovy essay!
18 septembre, 2006 11:53

ahmadov a dit…

it's a british slang.
22 septembre, 2006 16:36

Ostfen a dit…

C'est bien plus facile de rentrer dans le groove quand on fume un petard. C'est peut-etre ce qui te manque a Dubai:)
23 septembre, 2006 07:13

el duende a dit…

Vous avez tout à fait raison. Le duende est universel.Il concerne pour ma part, la création artistique et celui qui la reçoit. Il concerne toutes les formes de création artistique. C 'est le feu intérieur qui brûle l'artiste au moment où il crée et c'est la vibration ressentie à la réception. Chercher la beauté, c'est chercher le duende et la beauté est en toute chose. Il faut savoir la voir, cela s'apprend...
El duende

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