samedi 29 juillet 2006

Sans le Hezbollah... et sans Tsahal !

Il y a quelques jours, sur MSN, on me demande :
– Qu’est ce qu’il aurait dit Samir ?
– Je ne sais pas ce qu’il aurait dit, mais j’imagine qu’il doit être bien content de ne pas être là ; parce qu’il aurait souffert dans sa chair de la re-destruction de Beyrouth.
Après coup, je m’en suis voulu d’avoir répondu un peu trop facilement à cette question désespérée. Ne souffrons nous pas tous, amoureux de Beyrouth, dans notre chair, de la re-destruction de notre ville, de notre pays ? Alors pourquoi se consoler hypocritement de l’absence de Samir en se disant que lui, au moins, évite cette douleur ? Non, Samir manque aujourd’hui cruellement à son pays ! Dans ces moments difficiles, le Nahar sonne creux sans son éditorial du vendredi et, sans sa logique imparable et humaniste, personne n’éclaire les dilemmes de cette guerre. Nous ne lirons pas de sinistre addendum à sa monumentale Histoire de Beyrouth. Deux ou trois jours plus tard, Nadine écrit sur Nad’s Blog : Au risque d'être naïve, je trouve simpliste de déclarer, post 9/11 : "You are either with us or you are against us". Aujourd'hui donc, comme la majorité de mes concitoyens, je cherche une troisième voie. Ces deux interrogations reviennent finalement à la même question : que dois-je penser, moi qui suis si loin de l’idéologie du Hezbollah, et qui lui en veux tellement de m’avoir embarqué dans cette guerre que je ne veux pas mener ? Moi qui suis contre – tellement contre – toutes les politiques israéliennes contre ses voisins arabes, notamment son projet colonial en Palestine et, par dessus tout, sa destruction systématique, méchante, criminelle et gratuite de mon pays ? Que dois-je penser moi qui ne peux prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre ? Et par conséquent contre aucun au bénéfice de l’autre ? Qu’est ce qu’il aurait dit Samir… je cherche une troisième voie…

Ce dilemme, on le traîne partout : A la manifestation qui a eu lieu la semaine dernière à Abu Dhabi, en solidarité pour le Liban et pour la paix, une haine violente et irrépressible s’est emparée de moi. Elle est montée à mes yeux du plus profond de mon estomac… A ce moment là, cette haine n’était pas dirigée contre Tsahal, mais contre ce groupe d’excités qui hurlaient des slogans à la mort d’Israël et à la victoire éternelle du Hezbollah… Nous venions manifester pour la paix, nous nous sommes retrouvés dans une manifestation pour la guerre…

A mon collègue allemand qui me dit avec un sourire entendu que de toutes façons le Hezbollah est une organisation terroriste, je réponds sèchement qu’il ne comprend rien à la politique de la région et qu’il ne fait que répéter des phrase toutes faites matraquées par les médias, que le Hezbollah est un parti politique qui participe aux élections et qui a deux ministres au gouvernement. Je lui dis qu’au Liban on est en démocratie et qu’en démocratie on ne peut pas adhérer à l’idéologie de tous les partis présents sur la scène politique, que je n’adhère pas à l’idéologie du Hezbollah, mais que je suis bien content que dans mon pays tout le monde aie droit à l’expression politique à travers la création d’un parti. Certes, le Hezbollah dispose d’une branche armée et je suis totalement opposé à l’idée qu’une organisation autre que l’Etat puisse disposer d’une telle force militaire. Il n’en reste pas moins que sans cette force armée Israël ne se serait jamais retiré du Sud Liban… Si ! Le Hezbollah a libéré le Liban en 2000 ; et cela restera une grande victoire pour tous. Et ce, même si aujourd’hui, pris dans des calculs régionaux Syro-Iraniens, le Hezbollah nous a embarqué dans une nouvelle guerre aussi terrible qu’inutile. Non, depuis la fin de la guerre (l’autre) – et plus précisément depuis 1992 date à laquelle, à la surprise générale, il a décidé de participer aux élections législatives – le Hezbollah ne peut en aucun cas être considéré comme une organisation terroriste. Par contre oui, je tiens le Hezbollah pour responsable – en grande partie au moins – de la pulvérisation du Liban par Tsahal. Et je ne sais pas si je pourrais jamais lui pardonner cela, même défait, même désarmé.

Le 27 juillet je suis à la cafete de l’Aéroport de Sharjah, j’attends Marjan qui doit arriver de Kaboul. Je lis Golf News, un quotidien emirati anglophone de qualité inégale. On peut cependant y trouver des éditoriaux de bonne qualité signés par des plumes expertes (i.e. Patrick Seale). Je me délecte de ses colonnes défouloirs, souvent opposées aux politiques américaine et, a fortiori, Israélienne. Golf News titre par exemple "Condoleezza Go Home" ou "Mr. Bush you are a Liar"… Bref, ce jour là, dans la cafete de l’Aéroport de Sharjah, je ne peux réprimer une certaine fierté en lisant ces lignes :
In 1967, it took Israel exactly six days to defeat the combined armies of Egypt, Syria, Jordan, and Lebanon. Four countries overwhelmed and their lands occupied in only six days. In 2006, despite the increased power of its war machine, despite the unreserved support of Bush’s America, sixteen days into the battle Israel is still unable to claim even a semblance of victory against Hezbollah alone.
Mais je tourne la page et je m’offusque devant un sondage effectué auprès des lecteurs de Golf News :
Golf News asked: Is Hezbollah good for Lebanon?
YES 56%
NO 38%
Unsure 6%
Mais non grands dieux… non ! Hezbollah is NOT GOOD for Lebanon ! Comment pouvez-vous penser cela un seul instant ? La question ne se pose même pas et la région entière se porterait tellement mieux sans le Hezbollah… et sans Tsahal ! Voilà que notre dilemme apparaît dans toute son ampleur, dans toute sa complexité. Notre dilemme, c’est celui du 'démocrate arabe' pris en sandwich (dixit Samir Kassir)… mais revenons quelques mois en arrière…

C’était en septembre 2005, il y a un peu moins d’un an. Je venais de passer plus d’un mois en Afghanistan, et traînais dans les rues de Paris alors que mon esprit flottait encore dans celles de Kaboul, quelque part entre Koté Sangui et Taïmani… Je reçois un coup de fil de Beyrouth ; on me demande d’écrire un article sur Samir Kassir pour fixer l’essentiel de sa pensée, pour le Moul7aq d’An Nahar. J’ai 48 heures ! J’accepte… Samir a été assassiné le 2 juin. En septembre nous étions profondément tristes, mais encore plein d’espoir… Je cours à la librairie Avicenne, rue des fossés Saint Bernard, en face de l’Institut du Monde Arabe, j’achète les Considérations sur le malheur arabe, je rentre rue de la Harpe, et je ne bouge plus de devant mon ordinateur jusqu’à avoir pondu ça :


Il ne croit pas si bien dire quand, en me dédicaçant son Histoire de Beyrouth Samir écrit : "à Camille, en espérant que tu trouveras ton chemin dans ce pays…" Mais alors ? Quel est-il ce chemin que l’on doit trouver ? Peut-être que, tout simplement, il n’existe pas, ce chemin… une vielle devise sortie de nulle part, me revient à la mémoire… une devise de l’époque où j’étais routier : "Si la route te manque… fais là. Aujourd’hui, c’est cruellement que la route nous manque… et surtout, depuis que le phare Samir Kassir n’est plus parmi nous, nous naviguons a tâtons dans le noir… Mais je crois – je veux croire – que Samir n’est pas mort pour rien, et qu’ils nous a laissé une 'boîte à outils' que nous nous devons d’explorer et d’utiliser, surtout aujourd’hui, dans l’urgence de cette nouvelle guerre. Yalla… au travail !

vendredi 28 juillet 2006

Considérations sur la modernité arabe... suivez mon regard !

Paris, septembre 2005
Publié dans le Moulhaq du Nahar.

J’ai honte, Monsieur Kassir, d’avoir à écrire ce texte. La rage m’a fait accepter d’y penser… la rage a fait que, de n’avoir pas refusé de suite, je ne pouvais plus refuser, jamais. Je vous demande de pardonner ses imperfections que je sais nombreuses.

Décrire la modernité comme étant un concept protéiforme est un lieu commun. La définir est bien moins évident, d’autant plus qu’elle s’est ici entichée de cet adjectif, « arabe », lui aussi, s’il en est, protéiforme et difficile à définir. Mais je vous propose de renoncer provisoirement à définir scientifiquement ce couple de mots et de faire un voyage dans l’imaginaire qu’ainsi accolés ils évoquent.

samedi 22 juillet 2006

Le monde bascule

Le 12 juillet, je me réveille. J’ai dormis chez B. à Dubaï. J’ai encore quelques rendez-vous à Dubai Media City, puis, comme on est mercredi, c’est bientôt le week-end. Dans quelques heures, je serai dans un taxi qui filera sur Sheikh Zayed Road vers Abu Dhabi. Cette perspective m’enchante... Abu Dhabi me manque. Je commence à m’y sentir un peu chez moi. Ces tours, ce front de mer, ces hôtels, ces trottoirs, cette lumière commencent à m’être familiers. Abu Dhabi, contre toute attente, est une ville qui se laisse facilement apprivoiser. Il fait bon ce matin à Dubaï, c'est-à-dire très chaud mais pas trop chaud. Je suis de bonne humeur, et surtout, à vingt milles lieues sous les mers de me douter que ce soir dans mon taxi, sur Sheikh Zayed Road, mes pensées seront bien différentes. L’après midi, j’appelle Z. qui travaille à Al Arabiya. Elle me propose de la rejoindre dans les locaux de la chaîne saoudienne d’information en continu pour prendre un café. Le bâtiment d’Al Arabiya est juste en face de nos bureaux à Dubai Media City, pour y aller il suffit de traverser la rue, et, à l’aide d’une passerelle en bois, traverser une petite étendue d’eau qui, ailleurs, aurait pu être un étang. J’attends Z. quelques minutes dans le hall. Les murs sont tapissés d’écrans de télévisions, au point que même quand il ne se passe rien, on se sent au cœur de l’action. je suis content de voire Z. on va prendre un café, bavarder un peu de tout et de rien, et ensuite je vais prendre mon taxi et rentrer chez moi, à Abu Dhabi. Je suis de bonne humeur. En attendant Z. je regarde, sans y porter vraiment attention, tous ces écrans de télévisions. Je me félicite d’avoir sur moi « Maximum City », et je me vois déjà confortablement installé sur la banquette arrière de mon taxi, profitant des derniers rayons de soleil pour me laisser glisser vers Bombay, au-delà de la mer d’Arabie, durant l’heure et demie que dure le trajet entre Dubaï et Abu Dhabi. Z. se fait attendre. Je constate que l’image sur les écrans d’Al Arabiyya est verticalement divisée en deux plans fixes. Ce que filment ces deux plans simultanés me semble absurde : des collines parsemées de buissons sous un ciel bleu. On dirait que les deux plans filment les mêmes collines sous deux angles différents. Je me rapproche de l’un des écrans… Sous le plan de gauche on peut lire janoub loubnane et sous celui de droite chamal Isra’il. Les cameras semblent fixées là dans l’attente que quelque chose se passe. Très vite, j’apprends que le Hezbollah a kidnappé deux soldats israéliens et que Tsahal riposte en bombardant le Sud Liban. Ce 12 juillet, j’étais de bonne humeur, mais quelqu’un, quelque part - à Beyrouth, Damas, Téhéran, Tel Aviv, Washington, partout à la fois - a décidé que c’était une belle journée pour commencer une guerre. En fait de guerre, j’étais encore loin, à ce moment là, d’imaginer ce qu’allaient être les jours suivants. Pour moi, ce qui se passe là n’est qu’un coup bas de plus organisé par un voisin envieux. La tension est montée d’un cran, certes, mais comme d’habitude, elle va vite retomber et tout va rentrer dans l’ordre. Le Liban va vivre un de ses plus beaux étés. L’imagination débridée des Beyrouthin, leur culot, leur humour, fait vibrer leur ville… on vient de loin écouter le bruit de Beyrouth. Malgré cet optimisme, c’est avec des idées noires que je prends mon taxi pour Abu Dhabi. Ces salauds – qui qu’ils soient – risquent bien de foutre en l’air la saison – el mawsam.

Le 13, c’est le week-end, je décide de changer de mon Abu Dhabi Mall, je prends un taxi et je vais à la découverte du Marina Mall. Plus grand, plus lumineux, les cafés y sont plus confortables, les boutiques plus nombreuses. J’achète un costume en solde chez Zara. Je m’installe au Starbucks, je prends un journal dans la pile, Gulf News ou Khaleej Times, je ne me souviens plus très bien. Bombay est toujours en une : dernier bilan, premières arrestations… Mais elle la partage avec Beyrouth. Ils ont bombardé l’aéroport. En deux seconde, le temps de lire la nouvelle, je change de statu : d’expatrié je deviens exilé. En deux secondes ! Par ailleurs, cette fois-ci il n’y a plus de doutes, la saison est foutue. Ils ne viendront pas écouter le bruit de Beyrouth… Ils l’écouteront à la télé, le bruit de Beyrouth. Je téléphone… on est cernés de toutes parts, me dit-on. Ça à l’air sérieux cette histoire. Je me souviens des « raisins de la colère » de 1996… les opérations militaires israéliennes ont toujours des noms intéressants… une question absurde me traverse l’esprit… comment ont-ils appelé celle-ci ? Les raisins de la colère avait duré deux semaines, je crois… ils avaient bombardé quelques ponts quelques centrales électriques et puis il y avait eu les accords d’avril où le Hezbollah s’était assis à la table des négociations, comme un Etat à part entière, avec les Etats-Unis, la France, la Syrie, le Liban et Israël. Depuis on a libéré le Sud, ce qui, ironiquement, rend les accords d’avril caducs. Le soir, je vais au Sax avec de nouveaux amis. Je suis triste et j’en rage, on attendait tellement de cette saison, Beyrouth allait vivre son plus bel été. Mais tout est encore possible. Tout va se calmer, on va colmater les deux gros trous qu’ils ont faits sur les pistes de l’Aéroport International Rafic Hariri. Les touristes les moins trouillards viendront quand même, et, avec eux, on fera une belle fête.

Le vendredi 14 juillet 2006, aujourd’hui, rien. Je me tiens au courant de l’évolution des opérations. J’écris, entre dégoût, nausée et des larmes que j’arrive encore à retenir. Je trouve futiles mes réflexions de la veille sur la saison touristique 2006. J’ai une pensée émue, pour la « saison » 1975. La guerre (l’autre – comme dit déjà Nadine) a commencé en avril 1975. Qu’a été l’été 1975 ? Qu’ont été les 15 étés suivants ? Mes 15 premiers étés… j’ai malgré tout eu une enfance heureuse, très heureuse – merci maman ! Ecoutez cette chanson de Barbara que Carole m’a fait découvrir un jour, rue Saint Maur… elle m’a dit, écoute, c’est notre histoire :
J'ai eu tort, je suis revenue
Dans cette ville au loin perdue
Où j'avais passé mon enfance
J'ai eu tort j'ai voulu revoir
Le côteau où glisse le soir
Bleu et gris ombre de silence
Et j'ai retrouvé comme avant
Longtemps après
Le côteau, l'arbre se dressant
Comme au passé
J'ai marché les tempes brûlantes
Croyant étouffer sous mes pas
Les voix du passé qui nous hantent
Et reviennent sonner le glas
Et je me suis couchée sous l'arbre
Et c'était les mêmes odeurs
Et j'ai laissé couler mes pleurs

Mes pleurs

J'ai mis mon dos nu à l'écorce
L'arbre m'a redonné des forces
Tout comme au temps de mon enfance
Et longtemps j'ai fermé les yeux
Je crois que j'ai prié un peu
Je retrouvais mon innocence
Avant que le soir ne se pose
J'ai voulu voir
La maison fleurie sous les roses
J'ai voulu voir
Le jardin où nos cris d'enfants
Jaillissaient comme sources claires
Jean-Claude, Régine et puis Jean
Tout redevenait comme hier
Le parfum lourd des sauges rouges
Les dahlias fauves dans l'allée
Le puits, tout, j'ai tout retrouvé

Hélas

La guerre nous avait jetés là
D'autres furent moins heureux je crois
Au temps joli de leur enfance
La guerre nous avait jetés là
Nous vivions comme hors-la-loi
Et j'aimais celà quand j'y pense
Oh mes printemps, oh mes soleils
Oh mes folles années perdues
Oh mes quinze ans, oh mes merveilles
Que j'ai mal d'être revenue
Oh les noix fraiches de Septembre
Et l'odeur des mûres écrasées
C'est fou, tout, j'ai tout retrouvé

Hélas
Voilà ! Vous écouterez la suite plus tard… et ailleurs…

Le 15, je dirige les opérations. Nos bureaux à Abu Dhabi ne sont pas grands, mais ils sont confortables, il y règne une bonne ambiance. On est dans un open-space et mon desk est au fond, près de la fenêtre. Je suis actuellement staffé sur un projet assez funky, mais qui demande beaucoup de travail. De là donc, je dirige les opérations… je suis à la tête d’une armada de logiciels et de sites internet. Bien sûr, les incontournables PowerPoint, Word et Excel pour mener à bien mon projet funky, mais aussi :
• D’abord et surtout, Windows Live Messenger, mieux connu sous l’acronyme MSN pour les versions plus anciennes, me permet d’être en contact direct et continu avec au moins une dizaine de personnes simultanément… la plus part à Beyrouth, mais certaines aussi à Paris, New York, Montréal, Le Caire, Qatar, Dubaï, Abu Dhabi…
• Gmail Chat qui a à peu près les mêmes fonctions que MSN, sauf que ce ne sont pas les mêmes personnes avec qui je suis en contact, sur Gmail Chat je discute plutôt avec Washington, Londres, Koweït…
• Skype idem: Kaboul, Washington… avec en plus l’option téléphone que j’évite d’utiliser dans la journée au bureau…
• Gmail notifier me permet d’être tenu au courant en temps réel de ma réception de courrier électronique d’amis de nouvelles, mais aussi des Google Groups auxquels je suis inscrits notamment 4Lebanon…
• tayyar.org si si ! c’est le seul site qui donne en continu, toutes les deux ou trois minutes, des informations sur l’évolution des opérations sur le terrain, les sites bombardés, au Liban et en Israël, le nombre de victimes, l’ampleur des dégâts, les déclarations et petites phrases des belligérants et autres figures politiques…
• Bien sûr, les incontournables Jazeera, Arabiya et CNN…
• RFI que j’écoute sur Internet: bip… bip… bip… bip… RFI il est telle heure en temps universel telle heure à Beyrouth… j’évite d’écouter le journal toutes les demi heures, même si parfois…
• Deux blogs que je suis en temps réel, presque comme des sites d’information en continu Nad’s Blog et Liberté toujours – merci les amies, keep on posting !
• Et puis, il y a mon précieux petit Samsung à coulisses qui me permet d’envoyer et de recevoir des SMS partout dans le monde et bien sûr de téléphoner.

Je dois avoir, en permanence une vingtaine de fenêtres ouvertes sur mon ordinateur. Il bogue souvent… moi aussi.

Le 16, le 17, 18, le 19, le 20, sous mes yeux, l’armée israélienne met systématiquement à sac mon pays. Tsahal détruit presque tous les ponts du pays, les aéroports, bombarde les ports, les usines, des centaines de milliers de réfugiés sont jetées sur les routes, on en est à 300 morts. La banlieue sud de Beyrouth est quasiment rasée. Le premier ministre prend la parole, il est au bord des larmes… sayabqa loubnane… sayabqa loubnane… sayabqa loubnane…

Hier, au téléphone je dis : « ils nous faudra dix ans pour redevenir comme on était la semaine dernière ».

Aujourd’hui je me réveille avec, à la place de Beyrouth, un gros trou dans l’estomac.

lundi 17 juillet 2006

Les jours d'avant

Je suis né à Beyrouth le 16 décembre 1975, alors que huit mois plus tôt, ma ville entrait en guerre avec elle-même… une guerre qui allait durer 15 ans. En écrivant cette phrase, il y a 6 jours, j’étais à vingt mille lieues sous les mers de me douter de ce qui allait nous arriver. A 22 ans je vais m’installer à Paris. J’y poursuis des études, j’y travaille, puis j’y reprends des études. De Paris, j’ai beaucoup bougé. Pour toutes sortes de rasions, j’ai vécu dans plusieurs autres villes : Madrid, Barcelone, Bologne, Washington, Riyad, Kaboul… Aujourd’hui, cela va bientôt faire deux mois que je vis et travaille à Abu Dhabi. Durant tout ce temps, Beyrouth est la seule ville que j’ai habitée. Je l’ai habitée à distance, je l’ai habitée en rêves, je l’ai habitée une semaine ou un mois en vacances… j’ai vécu un peu partout mais je ne me souviens pas avoir jamais habité ailleurs qu’à Beyrouth.

Le 3 juillet 2006 je rentre chez Jashanmal Bookstores dans le Abu Dhabi Mall qui est tout près de chez moi et j’achète, au hasard, « Maximum City, Bombay, Lost and Found » de Suketu Mehta, juste parce que le titre et la couverture me plaisent. J’arrive enfin à acheter et à lire un livre qui ne soit pas en relation avec le Golfe – sur lequel je fais une thèse de sociologie politique depuis près de deux ans. Je tombe sur une dissection détaillée et systématique de la ville de Bombay. Fascinant bijoux de sociologie urbaine… ce livre m’enchante. Près de 600 pages de ville, je m’assoit dans un café ou dans un hall d’hôtel et traverse la mer d’Arabie jusqu'à Bombay, je voyage des heures durant, je ne vois pas le temps passer. C’est l’histoire d’un homme amoureux de sa ville… je m’identifie, big time ! Je ne peux pas ne pas retransmettre ici ces quelques lignes de l’incipit qui m’ont arraché une larme que je n’ai pas retenue :
I left Bombay in 1977 and came back twenty-one years later, when it has grown up to become Mumbai. Twenty-one years: enough time for a human being to be born, get an education, be eligible to drink, get married, drive, vote, go to war, and kill a man. In all that time I hadn’t lost my accent. I speak like a Bombay boy; it is how I am identified in Kanpur and Kansas. ‘Where are you from?’ Searching for an answer – in Paris, in London, in Manhattan – I always fall back on ‘Bombay’. Somewhere, buried beneath the wreck of its current condition – one of urban catastrophe – is the city that has tight claim on my heart, a beautiful city by the sea, an island-state of hope in a very old country. I went back to look for that city with a simple question: can you go home again? In the looking, I found the cities within me.
Après ce premier chapitre judicieusement appelé Personal Geography, Mehta se lance dans son chef-d’œuvre d’urbanité. Ce livre est une ville à lui tout seul. A mon sens, une ville n’est pas seulement composée de ses rues, de ses bâtiments, de ses habitants… ces éléments physiques, constitutifs, ne sont pas définitoires de la ville… de l’urb. Ce qui définit une ville ce sont les nœuds tissés entre ses habitants et les événements passés et présents qui la constituent.

Le 6 juillet je vais au Sax – une boite de nuite à Abu Dhabi – avec G. et T., sa copine bulgare. T. a appris l’anglais ici, à Abu Dhabi, avec ses collègues banquiers qui, comme une grande partie des travailleurs expatriés dans le secteur bancaire aux Emirats, sont indiens. Résultat : T., une grande bonde qui me dépasse d’une bonne tête, parle l’anglais avec un fort accent indien, usant des rétroflexes pour les R et les D… jusqu'à sa gestuelle elle-même est indienne. Elle dodeline latéralement de la tête en disant « so so », ou encore, en passant devant quelques peshawaris affalés sur une bande de gazon – à Abu Dhabi, tous les taxis que j’ai pris jusqu’à présent sont des peshawaris – elle lâche un "stupid pathans !". So Indian ! J’ai ressenti cette même sensation d’une présence sourde lorsque j’étais à Kaboul. J’ai ressenti la présence sourde d’une masse grouillante, bruyante, débordante… lointaine, certes, mais tellement énorme, qu’elle transpire dans l’air, dans les gens, dans un nom, dans un mot, une phrase, une évocation, un accent, par ci ou par là. Dans la presse, dans la musique, jusque dans le climat ou dans l’odeur de cuisine des halls d’immeubles. Cette masse gigantesque informe son environnement jusque Kaboul, Abu Dhabi et probablement au-delà. Elle se propage comme une onde de choc, sourdement, en cercles concentriques. Cette masse, cette puissance, ce continent, c’est l’Inde. Un milliard d’habitants, c’est vite dit ! Mais un milliard, c’est mille millions. Au Liban, on est quatre millions… en France 60, aux Etats-Unis 260…

Le 9 juillet c’est la finale de la coupe du monde de football. La France joue contre l’Italie. Je ne suis pas un grand fan de foot mais j’aime bien l’ambiance tribale qui règne dans les bars lors de la coupe du monde. Alors je supporte telle équipe ou telle autre pour toutes sortes de raisons ; ma sympathie pour le pays qu’elle représente, mon antipathie pour le pays contre lequel elle joue ; un collègue de telle nationalité a été désagréable alors je supporte l’équipe qui joue contre la sienne ; Dans ce bar, il y a une bonne ambiance parmi les supporters brésiliens et voila que je suis un fervent supporter de l’équipe brésilienne… Alors, l’espace d’un match, je sens que je fais partie d’un groupe, d’une tribu et qu’on partage tout, à la vie à la mort – à la vie à la mort – qu’on est heureux et triste en même temps et pour les mêmes rasions… et puis, après ces 90 minutes de communauté de destins on s’en va, chacun de son côté, comme si on ne s’était jamais rencontrés. A cette joyeuse indifférence il y a quand même une exception… je ne suis pas fan de foot, et pas particulièrement fan de l’équipe de France, alias les bleus, même si dans tous les matchs que je les ai vu jouer, ils étaient en blanc. Bref, à cette joyeuse indifférence donc, il y a une exception: c’est Zinedine Zidane ! Cet homme me fait apprécier le foot comme un art, il est maître du ballon, il a du talent ce type ! En plus il est beau, il a du charme, son regard, son sourire dégagent une gentillesse profonde… il est fair-play, grande qualité. Il est marseillais, algérien, méditerranéen par excellence… A la 104ème minute de jeu, durant les prolongations, alors que la balle est déjà loin de lui, sans raison apparente, Zidane se retourne de sang froid, et, d’un coup de bouc dans la poitrine, abat Materazzi qui se retrouve à terre en se tordant de douleur. L’horrible scène et reprise évidement par les caméras. Ce geste est d’une violence inouïe et tellement loin de l’esprit du jeu. Je suis déçu. Atterré. Je me lève, je veux partir… je n’arrive pas a croire ce qui se passe… c’est un mythe qui s’effondre… je lui en veux énormément, Zidane. Pour plusieurs raisons, plus tard je lui pardonnerai, mais sur le coup je le hais presque. Le lendemain, le mot est sur toutes les lèvres – terroriste – une rumeur internationale relayée par la presse se répand : Materazzi aurait traité Zidane de terroriste, voire même de « sale arabe terroriste ». La rumeur sera d’abord démentie par Materrazi qui dira ne pas savoir ce qu’est un terroriste, puis par Zidane qui dira que Materrazi lui a en fait insulté sa « maman » et sa sœur. Bref, trop tard ! La rumeur a déjà eu son effet de catharsis, et le coup de bouc de Zidane est vu comme un coup qui défend l’honneur de la nation arabe… nous ne sommes pas des terroristes ! Zizou est pardonné.

Le 11 juillet, je suis au bureau de Dubaï parce que j’ai des rendez-vous à Dubai Media City. Le stagiaire entre dans le bureau en me disant : "tu as vu il y a eu des attentats terroristes a Bombay". Et de deux ! J’entends ce mot de nouveau – terroriste ! Coïncidence ? Et puis Bombay ! Je dis spontanément au stagiaire : « Bombay ? Mais ce n’est pas possible, je suis entrain de lire un magnifique livre sur Bombay » comme si le fait de lire un livre sur Bombay allait protéger cette ville contre de probables attentats… mais le stagiaire était passé et avait déjà tout oublié des attentats terroristes et de Bombay… je repose « Maximum City » sur ma table, et recherche des informations sur internet. L’horreur est confirmée, l’onde de choc atteint toute la région, des familles indiennes se précipitent à Dubaï et Abu Dhabi sur les téléphones et les avions. 7 bombes : 100 morts, 200 peut-être ; je suis triste. Je me sentais bien dans cette Bombay que me racontait Mehta. Coïncidence ? Je lisais, quelques jours plus tôt, dans un café du Méridien d’Abou Dhabi le chapitre de « Maximum City » intitulé : The 1992-3 Riots dont je cite ici un passage :
The riots were a tragedy in three acts. First, there was a spontaneous upheaval between the largely Hindu police and Muslims. This was followed, in January 1993, by a second wave of more serious rioting – instigated by the Shiv Sena leader Bal Thackeray – in which Muslims were systematically identified and massacred, their houses and shops burned and looted. The third stage was the revenge of the Muslims: on Friday, 12 March, when every good Muslim was reading his namaaz prayers, ten powerful bombs planted by the Muslim underworld went off all over the city. One exploded in the stock exchange, another in the Air India building. There were bombs in cars and scooters. In all, 317 people died, many of them Muslims.
C’était en 1993. Que s’est-il passé à Bombay le 11 juillet 2006? Pourquoi l’underworld et le wargang se sont-ils violement réveillés? Que s’est-il passé et dans quelle partie des réseaux tentaculaires la décision a-t-elle été prise? Buenos Aires, Dubaï, Kuala Lumpur, Karachi? Partout à la fois? Probablement.
Je passe la nuit à Dubaï.