dimanche 27 août 2006

1990

Un jour de 1989. Le siège d’Achrafieh par l’armée de Michel Aoun. La Guerre du Liban atteint des sommets d’absurdité. Les bombes tombent aveuglément, c’est le déluge. Nous sommes à milles lieues de nous douter que la guerre entre dans sa dernière année. Nous sommes dans un grand salon au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble de Tabaris – la guerre nous avait jetés là, je suppose.

Au même moment, très loin, dans ce qui pourrait être un autre monde, une autre guerre, bien plus longue, bien plus cruelle, fait rage en Afghanistan. Les moudjahidines armés par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et le Pakistan font subir d’énormes pertes à l’occupant soviétique. Le 15 février 1989, après 9 ans d’occupation le dernier soldat de l’armée rouge quitte l’Afghanistan. Cette défaite sera un prélude à l’effondrement de l’URSS.

Un jour de 1990. Dans ce salon, à Tabaris, on m’annonce la chute de l’URSS. C’est le deuxième grand bouleversement planétaire de mon existence. Le premier c’est la révolution islamique en Iran, j’avais 3 ans, le troisième c’est le 11 septembre, j’en avais 25.

Octobre 1990. La Syrie a perdu son puissant parrain soviétique, mais loin d’être à court de ressources, le brillant politique qu’est Hafez el Assad tourne à son avantage l’erreur fatale de son frère ennemi Saddam Hussein qui décide d’envahir le Koweït. L’Arabie Saoudite tremble, la special relationship qui existe entre le Royaume Magique et les Etats-Unis prend effet. Les USA menés par Bush père – alors que fils est aux Alcooliques Anonymes – entrent en guerre contre l’Iraq pour libérer le Koweït. Assad père troque le Liban contre une participation symbolique à la coalition anti-Saddam. La Syrie gagne ainsi la Guerre du Liban, la pax syriana durera 15 ans. Saddam Hussein et Michel Aoun perdent la guerre, l’un est mis au régime pétrole contre nourriture l’autre est envoyé en exil à Marseille puis à Paris.

Juin 1991. La Slovénie et la Croatie déclarent leurs indépendances. Elles sont suivies par la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine en janvier et avril 1992. L’URSS, dans sa chute, déclanche une nouvelle guerre dans les Balkans. La Yougoslavie que je traversais paisiblement en bus quatre ans plus tôt, implose. Sarajevo vivra dans les années 1990 ce que Beyrouth a vécu dans les années 1980.

Mars 1999. Les forces de l’OTAN bombardent Belgrade pour arrêter le massacre systématique des albanais du Kosovo par Milosevic. Les frappes de l’OTAN se concentrent d’abord sur des positions militaires Serbes et, les jours passant, s’étendent progressivement à toutes sortes d’infrastructures. L’OTAN bombarde des ponts, des usines, des raffineries et des centrales électriques. Le monde entier supportait ces frappes. En mars 1999 j’étais à Paris, je me souviens avoir manifesté contre les frappes aériennes sur Belgrade. Idéaliste, je pensais que tout pouvait se régler par le dialogue. Je le pense toujours… à condition d’avoir à faire à quelqu’un qui veuille bien dialoguer. Bref, je manifestais à Paris avec les anti-frappes. A part les pacifistes idéalistes dont j’étais, le monde entier soutenait les frappes. Le monde entier sauf quelques orthodoxes fanatiques en Grèce, quelques communistes nostalgiques en Russie et… Ariel Sharon. Alors ministre de la construction et du logement, Sharon faisait construire des milliers d’appartements pour absorber les vagues d’immigrations russophones en provenance de l’ex-URSS. Autrement dit, il importait son futur électorat de Russie. Ariel Sharon, donc, aura une phrase qui passera complètement inaperçue ; il dira s’opposer aux frappes de l’OTAN contre Milosevic parce qu’il n’exclut pas de se retrouver un jour dans la même position que lui. le sort voudra qu’en juillet 2006 ce soit son successeur, Ehud Olmert, qui jette un million de libanais sur les routes et détruise leurs maisons, alors que Sharon dort paisiblement sur sont lit d’hôpital et, probablement, de mort.

L’URSS s’effondre, la Guerre du Liban se termine, la guerre éclate en Yougoslavie. Pendant ce temps, l’interminable guerre d’Afghanistan continue de battre la cadence et prépare le monde à de nouveaux bouleversements. Après le retrait des troupes soviétiques en 1989, il faudra trois ans de plus aux moudjahidines pour faire tomber l’Etat Afghan, satellite soviétique. Ils se feront ensuite la guerre dite civile – ce sera l’épisode le plus noir pour beaucoup d’afghans – pendant deux ans. A partir de 1995 ils se battront contre les Talibans qui prennent Kaboul le 27 septembre 1996. Ces derniers seront soufflés en 2001 par le dernier bombardement de Kaboul en date. La guerre de Georges Bush contre la terreur a commencé. Kaboul, encore une fois, bat la cadence de l’histoire du monde. Lorsque, six ans plus tard, je me promènerai dans ses rues ceux qui ont pris le terrible nom de « Seigneurs de la Guerre » rouleront dans la ville dans de gigantesques 4X4 et seront élus au parlement. Dans les rues de Kaboul il y aura aussi des convois de Hummers Américains qui traverseront la ville à grande vitesse. Il y aura aussi l’ombre du régime anarcho-religieux des Talibans, renversé par ses mêmes américains. Moi, tout ce que je verrais, en me promenant dans les rues de Kaboul, c’est une intense poésie, une poésie brute. Si l’ennuyeux Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les afghans eux, c’est de la poésie qu’ils font sans le savoir. Kaboul est la ville la plus poétique que je connaisse. La poésie est partout, dans une poule échappée du poulailler, dans un tournesol dont le jaune des pétales tranche avec le beige de tout le reste, dans la poussière qui se lève tous les après-midis et qui trempe la ville dans encore plus de beige, dans la tombe d’Ahmad Zahir, dans tous les ziarats qu’on trouve au coins des rues et sur lesquels flottent des morceaux de tissus, dans des milliers de petits détails qui font qu’une situation est poétique…

J’avais commencé à écrire ce texte pour dire combien j’étais contre le bombardement de Belgrade, contre le bombardement de Kaboul, contre le bombardement de Bagdad, chaque fois pour des raisons différentes… Et puis au gré d’une digression imprévue, je me suis perdu dans la poésie de Kaboul… et c’est tant mieux… je n’ai plus envie de parler de guerres ; de ces guerres qui partout prennent des noms différents, mais ne sont partout que les guerres des hommes. Aujourd’hui, alors que le sentiment qu’une nouvelle guerre se prépare au Moyen Orient ne me quitte pas, j’ai envie de penser à autre chose.

Jeudi je prend le plus long vol que j’ai jamais pris : Dubaï-New York en vol direct, puis Boston, dans l’Etat du Massachusetts, dans cette région des Etats-Unis qui porte le nom très colonial de Nouvelle Angleterre.

Je ne sais pas si, vendredi prochain, je pourrai poster mon texte, si j’y arrive ce sera de New York. Encore faut-il que j’aie le temps de l’écrire.

samedi 19 août 2006

Dans ma bulle

Le 14 août, 8h. Le cauchemar se termine. Les premières minutes du cessé le feu sont respectées. Personne n’y croit vraiment. Les heures passent. Les sites internet qui annonçaient depuis plus d’un mois, minute par minute, les cibles, les morts, les petites phrases belliqueuses des uns et des autres se sont tus. Dernière dépêche : 8:00 entrée en vigueur du cessé le feu. Puis plus rien. Quoi, quoi ? Je clique je cherche, plus aucune nouvelle. Aucune petite phrase. Serait-ce possible ? Les F16, Katiouchas, Raads et autres Zalzals se seraient-il enfin tus ? Les heures, les jours qui vont suivre vont confirmer le cessé le feu. Il ne faut pourtant pas se leurrer, rien n’est réglé. Mais il y a des signes positifs dont le plus émouvant est l’envoi de l’Armée Libanaise au Sud après 40 ans d’absence. On commence à y croire.

Le 16 août. Un vent du sud-est, chargé des sables du Rob3 al Khali – Empty Quarter – a balayé les Emirats. La visibilité est descendue à moins de 200 mètres. Le vent de sable a retardé d’une bonne heure la brise marine qui se lève généralement vers midi et qui tempère les heures les plus chaudes des journées d’été. Vers une heure de l’après midi, par endroits, le mercure a flirté avec les 50 degrés. Golf News: “You have just survived the hottest day of the year.” De mes bureaux climatisés sur Hamdan, je n’ai rien remarqué. C’est dommage.

Le 17 août. Je suis frustré de ne pas pouvoir suivre la paix comme je suivais la guerre. Aucun site ne me tient au courant minute par minute des évolutions sur le terrain : Re-opening du Lila Brown, moral des gens, voitures dans les rues… Aujourd’hui deux vols passagers ont atterri à l’Aéroport de Beyrouth. Les vols réguliers reprennent avec le Golfe. Pendant ce long mois de guerre j’ai été en exil. La réouverture de l’aéroport refait de moi un expat. Durant ce long mois, plus que jamais, j’ai habité Beyrouth tout en vivant ailleurs. Abu Dhabi est passé au second plan. Tous mes sens, toutes mes pensées étaient tournés vers Beyrouth.

Aujourd’hui j’ai de l’espoir… mais cette semaine, je n’ai rien à écrire. Je suis un peu KO, comme tout le monde je suppose. Tout d’un coup, après ce mois où j’étais en fusion avec Beyrouth, je me sens loin, très loin, trop loin de ma ville. Je ne me sens pas à Abu Dhabi non plus. Je suis comme accroché dans une bulle qui flotte quelque part dans 100% d’humidité à 47,9 degrés. Avec moi dans la bulle il y a un peu d’espoir et un grand point d’interrogation. Et puis il y a cette question : qui a gagné la guerre ? The Economist s’empresse de proclamer Hassan Nasrallah vainqueur. Je crois qu’il est trop tôt pour trancher. Les semaines à venir vont être riches en rebondissements. Avec déjà une échéance : le 31 août l’Iran va devoir faire un choix quant à son programme nucléaire. Par ailleurs, je ne sais pas si le gouvernement Olmert va tenir le coup. Je vois venir des élections anticipées en Israël et un retour au pouvoir du Likoud avec Natanyahu pour seul maître à bord serait simplement catastrophique. La Syrie s’enlise dans des discours et des mises en scène d’un autre temps. Enfin, au Liban, il semble qu’un new deal va devoir s’instaurer avec l’envoi de l’armée au sud. En automne le Proche Orient sera encore différent. Encore un pas vers ce nouveau Proche Orient made in USA… comme mon professeur, j’ai peur d’avoir bientôt à regretter l’ancien.

Je croise les doigts… tout peut encore arriver.

vendredi 11 août 2006

Fouad Siniora chantera de nouveau

Novembre 2005. La saison – encore elle – n'a pas été excellente. Les festivals de l’été ont tourné au ralenti. En février, on assassine Rafiq Hariri… en mars tout le Liban est sur la Place des Martyrs devenue Place de la Liberté. Les libanais, impressionnés par la force que leur donne leur unité chassent, en avril, le dernier soldat syrien de leur pays. En juin on assassine Samir Kassir. On pose des bombes crapuleuses, par ci, par là, on les sème au petit bonheur dans les quartiers. On est en novembre 2005. On n’a pas encore assassiné Gebran Tueini. Les trois grands festivals du Liban (Beiteddine, Baalbek et Byblos) qui se livrent généralement une concurrence féroce, unissent leurs efforts et dans un élan de solidarité exceptionnelle réussissent à inviter à Beyrouth un géant de la pop anglaise : Phil Collins. Phil Collins, pour sa tournée d’adieux, dans une Beyrouth qui vient de retrouver sa liberté… tout un symbole. Le Liban fini de se relever… il se lève carrément. C’était le 5 novembre 2005, les libanais découvrent émerveillés la force que leur donne leur union… grâce à elle ils ont réussi à chasser l’armée syrienne et a faire venir Phil Collins à Beyrouth. 800 personnes, réunies au BIEL, attendent dans une excitation palpable, l’arrivée de la star anglaise… Phil Collins a du retard. La salle s’impatiente. Voila ! Les applaudissements fusent, le public se lève pour l’accueillir : Fouad Siniora est arrivé. Le peuple est derrière lui. Pendant tout le mémorable concert, il chantera. Il connaît les paroles de toutes les chansons de Phil Collins. Pendant les mois qui suivent, les libanais découvrent en Fouad Siniora un homme d’Etat de talent. Un homme qui chante avec Phil Collins le Liban relevé, le bonheur arabe, le message… le renouveau. Un homme qui chante et qui, quelques mois plus tard… pleurera.



Mr. Fouad Siniora by Mazen Kerbaj

Effectivement, huit mois plus tard, la Place de la Liberté redevient Place des Martyrs, et pire encore… Place des Cannons. Huit mois plus tard, après avoir chanté au concert de Phil Collins, Fouad Siniora pleure à la réunion des ministres arabes des affaires étrangères. Les larmes de Siniora font mal. Elles nous font mal par ce qu’elles font écho à nos larmes, celles qu’on verse sur l’espoir brisé. Celles que tous les matins je retiens, en lisant la presse… celles que parfois – souvent – comme lui, je ne retiens plus…

La guerre a bientôt un mois, elle a fait plus de 1000 morts dont beaucoup d’enfants. Quelle connerie ! Le plus terrible c’est la résignation qui nous gagne. Et quand la résignation pointe, c’est qu’ils sont entrain de gagner la guerre… ‘Eux’, c’est ceux qui la font. Une guerre est menée par ceux qui la font contre ceux qui ne la font pas. Quand la résignation s’installe chez ceux qui ne la font pas, ceux qui la font prennent l’avantage. Tout ce que je souhaite c’est qu’elle ne dure pas jusqu'à l’hiver. C’est terrible la guerre en hiver… je m’en souviens avec douleur… on confond le tonnerre des orages avec le bruit des bombes… je perd espoir. J’ai même pensé faire mon deuil. Mon deuil du Liban… comme d’un être cher – très cher – qu’on a perdu… et dont – la vie étant toujours la plus forte – on finit par se remettre… Je sais que je n’en avais pas le droit, mais j’ai quand même fait part de ces réflexions à mon amie sur MSN. Elle m’a dit : « pas encore… please Camille, pas encore »… oui, tu as raison… pas encore… Jamais même… merci !

A vous aussi, Monsieur le Premier Ministre… merci ! Merci d’être là, merci d’être à la hauteur, merci de résister, merci pour votre humanité, merci d’avoir chanté au concert de Phil Collins, merci d’avoir pleuré… Merci de tellement bien représenter ce Liban qui chante et pleure à la fois. Merci d’être un amoureux de Beyrouth comme votre ami qu’on a assassiné, comme votre camarade de toujours qu’on assassine et ré-assassine encore. Merci d’être un amoureux de Beyrouth comme Samir qu’on a assassiné… comme Samir qu’on assassine et ré-assassine encore.

Beyrouth… il y a quelques années je jetais dans un coin de mon vieil ordinateur ces quelques lignes à travers lesquelles je m’adressais à elle :
Beyrouth, jaune, grise, rose, bleue, orangée, ton urbanité particulière aura toujours ce doux parfum d’un orient timide et pourtant criard. Les pieds dans l’eau, la tête dans les étoiles, ton corps est meurtri par une histoire qu’on peut lire sur un mur ocre, au coin d’une rue, dans une odeur de jasmin, au hasard d’une maison déchirée, derrière une grille abritant un jardin touffu, sur un visage familier ou dans l’éternel clapotis des vagues qui viennent terminer leur course sur tes falaises calcaires. Le détail d’un sentiment apporté par le vent d’ouest, l’imperceptible variation de la couleur de tes murs qui annonce le début de l’après-midi, la prière du muezzin qui altère étrangement ta matière et des centaines d’autres minutes volées pourraient nous faire oublier l’inoubliable. Beyrouth la jaune, tu as connu l’homme, ses haines, ses amours, ses passions. Tu as vu tes fils se battre dans tes rues, se déchirer, te déchirer. Tu les as vu s’acharner cruellement comme des enfants sur un jouet. Tu t’es nourrie de leur folie, de leur sang. Tu les as vu grandir, tu les as vu mourir, tu les as vu souffrir et pleurer d’avoir perdu ce qu’ils avaient de plus cher. Aujourd’hui, comme une putain qui a vécu, tu es riche d’expériences et de sentiments contradictoires. Tu es pleine de souvenirs et regorge d’histoires à nous raconter. Mais, tu es fatiguée. Tu te relèves pourtant. Le sein lourd, la ride au front, le dos courbé… que tu es belle.

Si vous la croisez, l’oeil triste de celui qui sait, le genoux écorché du vieux que l’on a frappé, rendez lui ce sourire étrange, embrassez là si vous en avez le courage, aimez là si vous le pouvez ou vous la haïrez. Mais jamais, jamais pour elle ne ressentez la moindre pitié car elle a la fierté de ceux qui savent, de ceux qui sont debout.
Tu te relèves, Beyrouth, tu te relèves… et voilà qu’on te frappe à nouveau… akh… pourquoi ?

Beyrouth, tu te relèveras encore. Et j’ose croire que cet automne sera l’automne de l’espoir. J’ose croire que cet automne, le printemps refleurira… et qu’avec Phil Collins ou un autre, ou beaucoup d’autres qui reviendront chanter à Beyrouth… Monsieur Siniora chantera de nouveau.

samedi 5 août 2006

Un Katioucha sur l'Arabie

Quand, la semaine dernière, je copiais-collais dans ce blog mes "Considérations sur la modernité arabe" – écrites en septembre 2005 à la mémoire de Samir Kassir – j’ai longuement hésité à y mettre, telle qu’elle, la dernière phrase "J’espère (…) que les démocrates arabes trouveront leur chemin dans ce pays qui semble être, encore une fois, sur le point d’offrir à son environnement les outils du renouveau." J’ai finalement décidé de ne rien changer à mon texte d’origine. Et ce, même si je ne voyais plus très bien comment le Liban aurait quoi que ce soit à offrir à son environnement… si ce n’est de la détresse, de la désolation et des images de mort… En septembre 2005, on pouvait encore penser que le Liban était entrain de s’arracher lentement et de manière incertaine mais déterminée au « malheur arabe » et qu’il commençait à offrir une image fragile certes, mais pleine d’espoirs de ce qui pouvait être une forme de « bonheur arabe ». En septembre 2005 les outils du renouveau que le Liban semblait sur le point d’offrir à son environnement étaient surtout des outils pour commencer à construire une « démocratie arabe ». Le printemps de Beyrouth allait se transformer en printemps arabe… Aujourd’hui, alors que la démocratie libanaise, déjà fragile, vacille sous les bombardements de Tsahal, alors qu’elle serre les dents et retient son souffle en espérant survivre à cette guerre menée contre elle, alors que la dernière chose que le Liban semble avoir à offrir à son environnement est un outil de renouveau et de démocratie, le sort, ironique et goguenard en a décidé autrement.

A 1600 kilomètres des décombres de la banlieue sud de Beyrouth, dans la chaleur écrasante du Qatif, dans l'est de l'Arabie Saoudite, plus de 2000 saoudiens – hommes, femmes, enfants – manifestent leur solidarité avec le Hezbollah et leur soutien à son leader Hassan Nasrallah, brandissant les drapeaux jaunes du parti et des portaits du Sayyed. Les manifestations sont strictement interdites dans le Royaume. Le Roi Abdallah a clairement désapprouvé l’opération menée par le Hezbollah le 12 juillet la qualifiant d’aventuriste... Alors ? Le Liban est un prétexte pour manifester dans un pays où toute manifestation est interdite ? Le Liban, une force qui transcende les Etats de la région allergiques à toute forme de manifestation de la volonté populaire ? Le Liban, même à genoux, donne la force aux peuples de descendre dans la rue pour exprimer leurs idées qui ne sont pas celles de leurs Etats !

Soudain je me suis souvenu que je faisais une thèse sur l’Arabie Saoudite (si, si !)… alors j’ai décidé de zoomer un peu sur cette manif dans le Qatif.

Les manifestants brandissent les drapeaux d’un parti politique chiite et ouvertement pro-iranien. Quand on sait que le Hassa (Qatif) est une région majoritairement chiite, et que cette communauté est systématiquement ignorée voire stigmatisée en Arabie Saoudite, il est légitime de se poser un certain nombre de questions… et de revenir un peu sur l’histoire de cette région orientale du royaume.

Le Hassa a toujours été réceptif aux idéologies de toutes sortes et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, malgré le fait que la majorité des réserves pétrolières du royaume se trouvent dans cette région, les populations qui y habitent sont restées marginalisées par les habitants du Najd (centre) qui – pour faire simple – se partagent le pouvoir et… la rente pétrolière. Ensuite, la concentration des puits de pétrole dans le Hassa, a attiré dans cette région vers la fin des années 1930 les premières entreprises américaines de prospection et d’extraction qui ont donné naissance à la l’entreprise Saudi Aramco, qui s’est quasiment transformée en Etat dans l’Etat jouissant d’une large autonomie dans la gestion, tant de ses affaires intérieures que de ses relations avec le reste du monde. Saudi Aramco a longtemps utilisé les habitants du Hassa comme main d’œuvre pour ses opérations d’extraction. Enfin, la majorité des habitants du Hassa étant chiites, ils sont restés hermétiques à l’idéologie wahhabite sur laquelle est fondée le royaume et qui est un produit fondamentalement et exclusivement sunnite. Ces trois éléments font donc la particularité de cette région : (1) la redistribution limitée de la rente pétrolière favorise la formation de classes moyennes (2) les contacts réguliers avec une grande entreprise favorisent l’émergence d’une culture de classe, corporatiste et ouvrière et (3) l’hermétisme chiite à l’idéologie wahhabite ouvre des avenues à d’autres idéologies en vogue dans la région.

C’est ainsi que dans les années 1960, dans le Hassa, on écoutait en secret les discours de Gamal Abd el Nasser sur Sawt al Arab, dans les années 1970 on lisait Michel Aflaq sous le manteau et dans les années 1980 on regardait avec envie, de l’autre coté du Golfe, la révolution de l’ayatollah Khomeiny. Par conséquent, chaque fois que le royaume saoudien a montré des signes de faiblesse ou que l’un de ces ‘ennemis’ régionaux – l’Egypte nassérienne puis la République Islamique d’Iran – a pris l’avantage sur la scène régionale, on a pu assister à des troubles dans l’est du royaume.

Comment lire alors la récente manifestation pro-Hezbollah dans le Qatif ?
En prenant en compte les positions du roi Abdallah et la spécial relationship – encore une – tissée entre son père, le roi Abdelaziz et les Etats-Unis le 14 février de 1945, il semble évident qu’à travers cette manif transparaissent les nouvelles tensions régionales entre le royaume et l’Iran… Non ! La manifestation du Qatif n’est pas une conséquence de l’onde de choc démocratique du Liban dans la région. Cette manif est un Katioucha du Hezbollah lancé sur l’Arabie Saoudite… Cette manif montre surtout – comme s’il était encore nécessaire de le prouver – l’ancrage régional du conflit.

Sur Reuters : Saudi police break up pro-Hizbollah Shi'ite protest
RIYADH, Aug 3 (Reuters) - Saudi police dispersed on Thursday a pro-Hizbollah protest in a city in the Eastern region, which is home to the kingdom's Shi'ite Muslim minority, witnesses said. In the third such protest in less than a week in al-Qatif demonstrators brandished the yellow banner of the Iran-backed Lebanese guerrilla group and pictures of its leader Sayyed Hassan Nasrallah and torched Israeli flags, they said. Interior Ministry officials could not be reached for comment. The kingdom, which fears the rising influence of Shi'ite power Iran, has denounced Israel's military campaign against Lebanon and called for a ceasefire, but has also blamed Hizbollah for provoking the 23-day-old conflict. Residents said police set up check points around the city to prevent more people from joining the protestors, estimated to number 1,000. "Authorities surrounded the protesters and brought at least six buses full of anti-riot policemen. A senior police officer used a speaker to ask the demonstrators to disperse," a resident, who asked to be identified only as Munir, told Reuters by telephone. On Tuesday, more than 2,000 Saudi Shi'ites marched in al-Qatif to denounce Israel's offensive. Authorities have shown unusual leniency in recent days allowing the marches in al-Qatif and in the neighbouring town of al-Awamiya. Public protests are generally banned in Saudi Arabia, which sees itself as the bastion of Sunni Islam. "They were apparently determined not to allow this march to take place ... It was a peaceful protest, nobody was arrested, but they chased the demonstrators to force their dispersal," Munir added. Another resident confirmed that no arrests were made. Shi'ite residents say a heavy police deployment prevented them from staging similar protests over a week ago.
Aujourd’hui je suis pessimiste. Et je ne crois pas que le conflit cessera par forfait de l’un des deux belligérants. Il faudra attendre qu’un accord régional se fasse… et contrairement à ce qu’on pourrait penser, cet accord ne devra pas concerner uniquement le programme nucléaire iranien. Le propre du ‘conflit libanais’ est de se transformer en papier tue mouche. Aussitôt enclenché, ce sont tous les problèmes de la région qui s’y collent. Je crois qu’il va falloir, pour clore cette guerre, trouver une solution globale à toutes les questions en suspend depuis si longtemps dans la région. Je suis triste.

Cet après midi, j’ai encore goûté aux délices du Golfe. Sur un bateau nous sommes parti, « joyeuse ribambelle », des libanais et un français, au large d’Abu Dhabi. Nous avons jeté l’ancre en pleine mer. Une île-dune de sable arrivait à fleur d’eau, sans pour autant émerger au dessus de la surface. Nous étions au milieu du Golfe, dans 50 centimètres d’une eau à 30 degrés, entrain de boire des boissons gazeuses gardées au frais dans un frigo qui flottait attaché à une petite ancre. Nous avons commenté en souriant le discours de Hassan Nasrallah. Nous avons parlé des derniers ponts que Tsahal a détruits. Nous avons parlé des enfants morts de Qana.