Un jour de 1989. Le siège d’Achrafieh par l’armée de Michel Aoun. La Guerre du Liban atteint des sommets d’absurdité. Les bombes tombent aveuglément, c’est le déluge. Nous sommes à milles lieues de nous douter que la guerre entre dans sa dernière année. Nous sommes dans un grand salon au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble de Tabaris – la guerre nous avait jetés là, je suppose.
Au même moment, très loin, dans ce qui pourrait être un autre monde, une autre guerre, bien plus longue, bien plus cruelle, fait rage en Afghanistan. Les moudjahidines armés par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et le Pakistan font subir d’énormes pertes à l’occupant soviétique. Le 15 février 1989, après 9 ans d’occupation le dernier soldat de l’armée rouge quitte l’Afghanistan. Cette défaite sera un prélude à l’effondrement de l’URSS.
Un jour de 1990. Dans ce salon, à Tabaris, on m’annonce la chute de l’URSS. C’est le deuxième grand bouleversement planétaire de mon existence. Le premier c’est la révolution islamique en Iran, j’avais 3 ans, le troisième c’est le 11 septembre, j’en avais 25.
Octobre 1990. La Syrie a perdu son puissant parrain soviétique, mais loin d’être à court de ressources, le brillant politique qu’est Hafez el Assad tourne à son avantage l’erreur fatale de son frère ennemi Saddam Hussein qui décide d’envahir le Koweït. L’Arabie Saoudite tremble, la special relationship qui existe entre le Royaume Magique et les Etats-Unis prend effet. Les USA menés par Bush père – alors que fils est aux Alcooliques Anonymes – entrent en guerre contre l’Iraq pour libérer le Koweït. Assad père troque le Liban contre une participation symbolique à la coalition anti-Saddam. La Syrie gagne ainsi la Guerre du Liban, la pax syriana durera 15 ans. Saddam Hussein et Michel Aoun perdent la guerre, l’un est mis au régime pétrole contre nourriture l’autre est envoyé en exil à Marseille puis à Paris.
Juin 1991. La Slovénie et la Croatie déclarent leurs indépendances. Elles sont suivies par la Macédoine et la Bosnie-Herzégovine en janvier et avril 1992. L’URSS, dans sa chute, déclanche une nouvelle guerre dans les Balkans. La Yougoslavie que je traversais paisiblement en bus quatre ans plus tôt, implose. Sarajevo vivra dans les années 1990 ce que Beyrouth a vécu dans les années 1980.
Mars 1999. Les forces de l’OTAN bombardent Belgrade pour arrêter le massacre systématique des albanais du Kosovo par Milosevic. Les frappes de l’OTAN se concentrent d’abord sur des positions militaires Serbes et, les jours passant, s’étendent progressivement à toutes sortes d’infrastructures. L’OTAN bombarde des ponts, des usines, des raffineries et des centrales électriques. Le monde entier supportait ces frappes. En mars 1999 j’étais à Paris, je me souviens avoir manifesté contre les frappes aériennes sur Belgrade. Idéaliste, je pensais que tout pouvait se régler par le dialogue. Je le pense toujours… à condition d’avoir à faire à quelqu’un qui veuille bien dialoguer. Bref, je manifestais à Paris avec les anti-frappes. A part les pacifistes idéalistes dont j’étais, le monde entier soutenait les frappes. Le monde entier sauf quelques orthodoxes fanatiques en Grèce, quelques communistes nostalgiques en Russie et… Ariel Sharon. Alors ministre de la construction et du logement, Sharon faisait construire des milliers d’appartements pour absorber les vagues d’immigrations russophones en provenance de l’ex-URSS. Autrement dit, il importait son futur électorat de Russie. Ariel Sharon, donc, aura une phrase qui passera complètement inaperçue ; il dira s’opposer aux frappes de l’OTAN contre Milosevic parce qu’il n’exclut pas de se retrouver un jour dans la même position que lui. le sort voudra qu’en juillet 2006 ce soit son successeur, Ehud Olmert, qui jette un million de libanais sur les routes et détruise leurs maisons, alors que Sharon dort paisiblement sur sont lit d’hôpital et, probablement, de mort.
L’URSS s’effondre, la Guerre du Liban se termine, la guerre éclate en Yougoslavie. Pendant ce temps, l’interminable guerre d’Afghanistan continue de battre la cadence et prépare le monde à de nouveaux bouleversements. Après le retrait des troupes soviétiques en 1989, il faudra trois ans de plus aux moudjahidines pour faire tomber l’Etat Afghan, satellite soviétique. Ils se feront ensuite la guerre dite civile – ce sera l’épisode le plus noir pour beaucoup d’afghans – pendant deux ans. A partir de 1995 ils se battront contre les Talibans qui prennent Kaboul le 27 septembre 1996. Ces derniers seront soufflés en 2001 par le dernier bombardement de Kaboul en date. La guerre de Georges Bush contre la terreur a commencé. Kaboul, encore une fois, bat la cadence de l’histoire du monde. Lorsque, six ans plus tard, je me promènerai dans ses rues ceux qui ont pris le terrible nom de « Seigneurs de la Guerre » rouleront dans la ville dans de gigantesques 4X4 et seront élus au parlement. Dans les rues de Kaboul il y aura aussi des convois de Hummers Américains qui traverseront la ville à grande vitesse. Il y aura aussi l’ombre du régime anarcho-religieux des Talibans, renversé par ses mêmes américains. Moi, tout ce que je verrais, en me promenant dans les rues de Kaboul, c’est une intense poésie, une poésie brute. Si l’ennuyeux Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir, les afghans eux, c’est de la poésie qu’ils font sans le savoir. Kaboul est la ville la plus poétique que je connaisse. La poésie est partout, dans une poule échappée du poulailler, dans un tournesol dont le jaune des pétales tranche avec le beige de tout le reste, dans la poussière qui se lève tous les après-midis et qui trempe la ville dans encore plus de beige, dans la tombe d’Ahmad Zahir, dans tous les ziarats qu’on trouve au coins des rues et sur lesquels flottent des morceaux de tissus, dans des milliers de petits détails qui font qu’une situation est poétique…
J’avais commencé à écrire ce texte pour dire combien j’étais contre le bombardement de Belgrade, contre le bombardement de Kaboul, contre le bombardement de Bagdad, chaque fois pour des raisons différentes… Et puis au gré d’une digression imprévue, je me suis perdu dans la poésie de Kaboul… et c’est tant mieux… je n’ai plus envie de parler de guerres ; de ces guerres qui partout prennent des noms différents, mais ne sont partout que les guerres des hommes. Aujourd’hui, alors que le sentiment qu’une nouvelle guerre se prépare au Moyen Orient ne me quitte pas, j’ai envie de penser à autre chose.
Jeudi je prend le plus long vol que j’ai jamais pris : Dubaï-New York en vol direct, puis Boston, dans l’Etat du Massachusetts, dans cette région des Etats-Unis qui porte le nom très colonial de Nouvelle Angleterre.
Je ne sais pas si, vendredi prochain, je pourrai poster mon texte, si j’y arrive ce sera de New York. Encore faut-il que j’aie le temps de l’écrire.

