dimanche 24 septembre 2006

Les rez-de-chaussée d’Abu Dhabi

Hier après-midi, à ma sortie d’une salle obscure d’Abu Dhabi dans laquelle j’ai subit 90 minutes d’un navet de plus, j’ai été surpris par la brise marine qui commence à se rafraîchir considérablement. A ma sortie de cette salle obscure, cette brise nouvelle a brusquement réveillé en moi un sentiment de liberté. Sans y penser, au lieu de longer l’avenue dans l’attente d’un taxi à prendre en direction d’un autre intérieur climatisé, je me suis surpris entrain de prendre une ruelle au détour du cinéma dont je venais de sortir. J’ai eu l’impression de transgresser une convention. Je n’ai pas décidé de prendre cette ruelle, c’est elle qui m’a pris… j’ai marché d’abord quelques mètres… la brise marine est tiède, il est agréable de marcher, même en plein soleil. L’automne vient de lever une chape, il est maintenant possible de se promener, de flâner dans la ville. La ruelle me dévoile une vie au rez-de-chaussée des tours d’Abu Dhabi. Il y a des boutiques ouvertes, de vieilles drogueries qui vendent toutes sortes de poudres et d’épices odorantes dans des bocaux exposés dans des vitrines surchargées, des vendeurs de bric-à-brac venus d’Inde, des couples de philippins qui se promènent main dans la main, des banc publics sur lesquels sont assis des pakistanais en shalwar qamis qui profitent de la brise nouvelle, des bandes de gazon sur lesquelles s’assoupissent quelques lecteurs de Coran.

Abu Dhabi est une île d’une vingtaine de kilomètres de long quadrillée par de larges avenues impersonnelles. Les avenues forment des îlots, carrés pour la plus part, qui concentrent la vie de rez-de-chaussée. Je suis décidé à découvrir ces rez-de-chaussée, je suis sûr qu’ils me réservent des surprises… Le soir même, je cours au Carrefour du Marina Mall et j’achète un Canon PowerShot A719 IS. Ce blog a enfin des yeux, je vais pouvoir y poster mes photos ! Maintenant que les grosses chaleurs qui confinent les habitants du Golfe dans des intérieurs feutrés et climatisés sont passées je vais pouvoir aller à la découverte d’Abu Dhabi. Je vais me promener dans ces carrés entourés de grandes avenues et qui concentrent la vie urbaine.

Ce matin en sortant de chez moi pour enfin dialoguer avec Abu Dhabi, me balader dans ses îlots carrés, je prends mon Canon bien décidé à aller à la découverte de ses rez-de-chaussée. Mais je découvre qu’une nouvelle chape vient de s’abattre sur la ville, une nouvelle chape qui va à nouveau nous confiner dans les intérieurs pendant un mois de plus. En effet, hier soir, le comité d’observation du croissant de Ramadan, a vu le croissant de lune et annoncé le début du mois de jeûne, un jour plus tôt que prévu. Il paraît que les bars, les restaurants, les boîtes de nuits ont dû aussitôt, éteindre la musique, retirer les bouteilles des tables, et inviter leurs clients qui profitaient de la brise nouvelle à quitter les terrasses pour se réfugier derrière d’épais rideaux.

Abu Dhabi ne se sera entrouvert que l’espace d’une après midi. Rendez-vous dans un mois... après un long jeûne.

A part ça ?

Sur le discours de Ratzinger… Rien ! Sinon que j’appelle l’armée italienne laïque et républicaine à envahir le Vatican. Sur le discours de Hassan Nasrallah… Rien ! Sinon qu’il avait annoncé une rupture et que je n’en vois aucune. Sur Ehud Olmert qui loue la sagesse du roi Abdallah d’Arabie… Rien ! Sinon que c’est too late too little. Sur la mort présumée d’Ousama Ben Laden à la suite d’une crise aiguë de typhoïde… Rien !

Voilà… Ramadan Karim !

dimanche 17 septembre 2006

The groove… Where is the groove?

Avant d’être un genre musical, un style de vie, un mot-poubelle, un concept trivial synonyme de « cool » le groove est un moment. Ce moment précis où en jazz, blues ou RnB, l’improvisation prend une dimension autre, où la musique entre en résonance avec un autre parallèle. Ce moment où la musique, le musicien et l’auditeur forment un tout solidaire différent de la somme de ses parties. C’est une sorte de moment parallèle dans lequel rentrent le musicien et son auditoire. De tels moments se retrouvent dans le tarab, dans la musique classique européenne et orientale et dans tant d’autres genres. C’est un peu comme une réaction chimique ou, pour être plus ésotérique, une sorte de transe comparable à celle qui transporte les soufis dans leurs incantations répétitives. Ils entrent en contact avec Dieu… ils sont dans leur groove. Je me souviens d’un moment du concerto pour violon de Max Bruch qui m’a souvent donné la chair de poule, de même que de longs moments du Hamd magistralement mené par Nusrat Fateh Ali Khan au Théâtre de la Ville, ou de quelques secondes d’un flamenco inattendu dans un bar de Madrid. Le groove du jazz est le duende du flamenco et la transe du soufi. Je me souviens aussi de ce moment, au Museo Reina Sofia à Madrid, où, après avoir reculé de deux pas pour mieux le voir dans sa totalité, j’ai été terrassé pendant plusieurs longues secondes par le très groovy Guernica de Picasso.


D’après García Lorca tous les arts et tous les pays sont capables de duende. Le groove est donc universel. Le groove est un moment, mais c’est aussi un sentiment, un sentiment de résonance. Dans sa Teoría y juego del duende, Lorca décrit ainsi le duende qui, pour lui, n’a rien à voir avec le talent ou la technique mais est simplement une capacité à entrer en résonance :
Para buscar al duende no hay mapa ni ejercicio. Solo se sabe que quema la sangre como un tópico de vidrios, que agota, que rechaza toda la dulce geometría aprendida, que rompe los estilos, que hace que Goya, maestro en los grises, en los platas y en los rosas de la mejor pintura inglesa, pinte con las rodillas y los puños con horribles negros de betún; o que desnuda a Mosén Cinto Verdaguer con el frío de los Pirineos, o lleva a Jorge Manrique a esperar a la muerte en el páramo de Ocaña, o viste con un traje verde de saltimbanqui el cuerpo delicado de Rimbaud, o pone ojos de pez muerto al conde Lautréamont en la madrugada del boulevard. (...)
El duende opera sobre el cuerpo de la bailarina como el aire sobre la arena. Convierte con mágico poder una muchacha en paralítica de la luna, o llena de rubores adolescentes a un viejo roto que pide limosna por las tiendas de vino, da con una cabellera olor de puerto nocturno, y en todo momento opera sobre los brazos con expresiones que son madres de la danza de todos los tiempos. Pero imposible repetirse nunca, esto es muy interesante de subrayar. El duende no se repite, como no se repiten las formas del mar en la borrasca.
Le groove dépasse le domaine de l’art. Une ville, un lieu, une situation peuvent, à un momment donné, être groovy. C’est-à-dire qu’ils transcendent leur condition matérielle, qu’ils entrent en résonnance. Je me souviens de certains soirs où, à une certaine heure, le Torino se transforme en un groove intense. Je me souviens de certains autres où c’est Beyrouth toute entière qui se met à vibrer. Une relation avec une personne peut prendre des accents de duende ou de groove – les deux mots sont pour moi équivalents – je crois que dans ce cas, on se rapporche d’une forme d’amour...

De New York je garde le sentiment grisant de héler un taxi après avoir fumé un pétard dans le trés alenien appartement d’Upper West Side du très alenien et vraiment deconstructing Harry ; de lui dire to Brooklyn please, on Dean Street between Carlton and 6th, take Dean from Flatbush on the left. Le taxi jaune traine un temps dans les bouchons de Manhattan avant de se lancer sur le Manhattan bridge vers Brooklyn. Le sentiment grisant s’intensifie, on laisse derrière nous les tours illuminées. On se dirige vers le paisible mais groovy borough de Brooklyn. C’est là que j’ai habité pendant quatre jours, dans ce quartier de lofts, ex-industriel, quintessence de l’émigration US. The Gate of the United States.

Shakira a été interpellée par Mr. T sur mon T-Shirt acheté quelques mois plus tôt à Beyrouth, chez House on Mars. Nice T-Shirt! Me dit-elle alors que j’observais une Amérique obèse et religieuse dans le métro. Shakira n’est ni obèse ni religieuse et elle a un très joli sourire. Je me suis perdu avec elle dans les rues de Harlem ; elle est black et portoricaine, on a été prendre un café dans un Dunkin Donuts délabré ; très vite on n'avait plus grand chose a se dire alors je suis parti. Je suis redescendu vers Central Park où j’ai vu des américains courir dont un grand noir qui ne devait pas être très américain puisqu’il portait le maillot des bleus et chantait du Brassens. J’ai été à la Neue Galerie regarder cinq chef d’œuvres de Klimt qui, comme moi, étaient de passage à New York. Je me suis baladé dans Lower Manhattan, j’ai fais une sieste sur un banc de Union Square, j’ai mangé une soupe baveuse a China Town. J’ai parlé français avec un haïtien, italien avec une serveuse, arabe avec un taxi marocain. J’ai revu de vieux amis. Bref, j’ai flâné dans la ville comme j’aime flâner dans les villes ; au gré des quartiers et des rencontres.

A Abu Dhabi c’est dans les malls que je flâne et, bien sûr, je n’y rencontre personne. Et pourtant… de mon retour aux Emirats, je garde l’étrange et surprenante sensation de rentrer chez moi. Alors qu’en près de dix ans de vie parisienne, aucun de mes retours ne m’a procuré de telles sensations. Hier soir, après une longue journée de travail, je décidai d’en finir avec les derniers signes de mon décalage horaire en me prélassant dans le jacuzzi du Beach Rotana. La vie dans le Golfe est extrêmement confortable. Mais le groove… tu peux courir pour le trouver. C’est pourtant ce groove que j’ai toujours désespérément cherché. Parfois, furtivement, je l’ai trouvé… et c’était bien. Je continuerai à le chercher sans relâche partout où je soupçonnerai sa présence, et comme Lorca qui s’est demandé : El duende... ¿Dónde está el duende? je continuerai à me demander : The groove... Where is the groove?