jeudi 22 mars 2007

Le Louvre, la Sorbonne et Abu Dhabi

En 1791, les Bani Yas, tribu de l’est de la péninsule Arabique, découvrent une source d’eau fraîche dans le désert. Ils se sédentarisent dans l’oasis et y fondent une colonie qu’ils appèleront: La Source (Al Ain). De la semi-sédentarisation des Bani Yas, bédouins pêcheurs de perles, naîtra une organisation politique qui deviendra l’Emirat d’Abu Dhabi.

La même année, en 1791, le conseil révolutionnaire se réunit à Paris. Il décide la nationalisation des collections royales et la transformation du palais du Louvre en musée national. L’Etat français, moderne et républicain, en est à ses premiers balbutiements.

Plus de deux siècles plus tard, en 2007, l’Etat français vend aux émirs d’Abu Dhabi, pour un milliard de dollars, le nom du Louvre et le droit de louer les oeuvres du prestigieux musée pour des périodes de deux ans. L’architecte Jean Nouvel sera chargé de dessiner le nouveau Louvre d’Abu Dhabi. Des artistes et intellectuels français expriment leur désaccord avec la commercialisation de la "marque" Louvre et mettent en garde contre les risques encourus lors du transport des oeuvres. Ils créent un site internet (latribunedelart.com) aussitôt interdit par la censure des Emirats Arabes Unis. Censure qui évoquera la supposée incompatibilité du site avec les "valeurs religieuses, culturelles, politiques et morales des Emirats Arabes Unis". Il existe dans ce pays un Index Weborum Prohibitorum dans la plus pure tradition de l’institution de l’église catholique romaine qui a listé de 1571 à 1966 dans son Index Librorum Prohibitorum des milliers de livres que "les catholiques romains n'étaient pas autorisés à lire". Il existe donc un index des sites internet que les résidents des Emirats Arabes Unis ne sont pas autorisés à lire. (Pour mémoire relire Nadche : From UAE to Mazen et From Mazen to UAE)

Une autre grande institution française s’est récemment installée aux Emirats. Le 8 octobre 2006 la Sorbonne ouvre à Abu Dhabi son premier campus hors de France. Elle y dispensera entre autres, des cours de philosophie et de sociologie, d’histoire, de géographie, de littérature et de civilisation. Sur le site internet officiel de la prestigieuse université française (paris-sorbonne-abudhabi.ae), on trouve un texte introductif sur les Emirats Arabes Unis. Ce texte s’ouvre sur une affirmation qui a retenu mon attention :

Les Emirats Arabes Unis sont une nation moderne et progressiste (…) (sic).

On peut donc être 'moderne et progressiste' tout en limitant considérablement la liberté d’expression… Messieurs les professeurs d’histoire, de sociologie, de philosophie ou d’éthique, vous qui enseignez ces sciences humaines à Abu Dhabi, pourriez vous nous donner une définition de la modernité et du progrès, et nous dire comment la Sorbonne a choisi les adjectifs 'moderne' et 'progressiste' pour qualifier les Emirats Arabes Unis et comment elle en est arrivé à les préférer aux adjectifs 'riche' et 'conservateur' ? La Sorbonne confondrait-elle modernité technique et modernité sociale de même que progrès technique et progressisme ou progrès social ?

Pour l’anecdote (et selon le TimeOut Dubai du 8 mars 2007), le Grand Mufti de Dubaï aurait annoncé qu’envoyer trois fois un sms contenant le texte 'Talaq' (divorce) à sa femme serait dorénavant une manière acceptable de mettre fin à un mariage.

Quel progrès ! Vous en conviendrez Messieurs les professeurs de la Sorbonne...

3 comments:

Mira a dit…

Mes felicitations, Monsieur Camille, pour votre article.
'Index Weborum Prohibitorum',j'ai bien aime celle-la:)
J'habite aux Emirats et Abu-Dhabi aussi, et je suis ravie de decouvrir une personne cultivee qui puisse s'inspirer des realites qui me sont famillieres.
Bonne continuation a vous!

Mira
21 mars, 2007 05:06

Anonyme a dit…

I agree with most of your thoughts… but let’s not forget that art is a commodity at the end of the day and that the Louvre bought many pieces of art from all over the world.
The reaction of some of these groups opposing the museum was outrageous, as if the Emiratis can’t appreciate art!
21 mars, 2007 11:27

Khoolood a dit…

Il est vrai que la liberté d'expression est essentielle, vitale,et que l'on a suffisemment souffert de son absence pour connaître sa vraie valeur...mais chapeau aux Emirats d'utiliser leur argent pour faire évoluer leur pays. Chez nous, on ne se contente pas de faire du surplace, on recule allègrement et sans scrupules. C'est d'un triste!
Cependant, vive les " citizen initiatives public life". va voir le site www.nhdrlebanon.org, ca relève un peu le moral.
21 mars, 2007 18:24

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