samedi 22 juillet 2006

Le monde bascule

Le 12 juillet, je me réveille. J’ai dormis chez B. à Dubaï. J’ai encore quelques rendez-vous à Dubai Media City, puis, comme on est mercredi, c’est bientôt le week-end. Dans quelques heures, je serai dans un taxi qui filera sur Sheikh Zayed Road vers Abu Dhabi. Cette perspective m’enchante... Abu Dhabi me manque. Je commence à m’y sentir un peu chez moi. Ces tours, ce front de mer, ces hôtels, ces trottoirs, cette lumière commencent à m’être familiers. Abu Dhabi, contre toute attente, est une ville qui se laisse facilement apprivoiser. Il fait bon ce matin à Dubaï, c'est-à-dire très chaud mais pas trop chaud. Je suis de bonne humeur, et surtout, à vingt milles lieues sous les mers de me douter que ce soir dans mon taxi, sur Sheikh Zayed Road, mes pensées seront bien différentes. L’après midi, j’appelle Z. qui travaille à Al Arabiya. Elle me propose de la rejoindre dans les locaux de la chaîne saoudienne d’information en continu pour prendre un café. Le bâtiment d’Al Arabiya est juste en face de nos bureaux à Dubai Media City, pour y aller il suffit de traverser la rue, et, à l’aide d’une passerelle en bois, traverser une petite étendue d’eau qui, ailleurs, aurait pu être un étang. J’attends Z. quelques minutes dans le hall. Les murs sont tapissés d’écrans de télévisions, au point que même quand il ne se passe rien, on se sent au cœur de l’action. je suis content de voire Z. on va prendre un café, bavarder un peu de tout et de rien, et ensuite je vais prendre mon taxi et rentrer chez moi, à Abu Dhabi. Je suis de bonne humeur. En attendant Z. je regarde, sans y porter vraiment attention, tous ces écrans de télévisions. Je me félicite d’avoir sur moi « Maximum City », et je me vois déjà confortablement installé sur la banquette arrière de mon taxi, profitant des derniers rayons de soleil pour me laisser glisser vers Bombay, au-delà de la mer d’Arabie, durant l’heure et demie que dure le trajet entre Dubaï et Abu Dhabi. Z. se fait attendre. Je constate que l’image sur les écrans d’Al Arabiyya est verticalement divisée en deux plans fixes. Ce que filment ces deux plans simultanés me semble absurde : des collines parsemées de buissons sous un ciel bleu. On dirait que les deux plans filment les mêmes collines sous deux angles différents. Je me rapproche de l’un des écrans… Sous le plan de gauche on peut lire janoub loubnane et sous celui de droite chamal Isra’il. Les cameras semblent fixées là dans l’attente que quelque chose se passe. Très vite, j’apprends que le Hezbollah a kidnappé deux soldats israéliens et que Tsahal riposte en bombardant le Sud Liban. Ce 12 juillet, j’étais de bonne humeur, mais quelqu’un, quelque part - à Beyrouth, Damas, Téhéran, Tel Aviv, Washington, partout à la fois - a décidé que c’était une belle journée pour commencer une guerre. En fait de guerre, j’étais encore loin, à ce moment là, d’imaginer ce qu’allaient être les jours suivants. Pour moi, ce qui se passe là n’est qu’un coup bas de plus organisé par un voisin envieux. La tension est montée d’un cran, certes, mais comme d’habitude, elle va vite retomber et tout va rentrer dans l’ordre. Le Liban va vivre un de ses plus beaux étés. L’imagination débridée des Beyrouthin, leur culot, leur humour, fait vibrer leur ville… on vient de loin écouter le bruit de Beyrouth. Malgré cet optimisme, c’est avec des idées noires que je prends mon taxi pour Abu Dhabi. Ces salauds – qui qu’ils soient – risquent bien de foutre en l’air la saison – el mawsam.

Le 13, c’est le week-end, je décide de changer de mon Abu Dhabi Mall, je prends un taxi et je vais à la découverte du Marina Mall. Plus grand, plus lumineux, les cafés y sont plus confortables, les boutiques plus nombreuses. J’achète un costume en solde chez Zara. Je m’installe au Starbucks, je prends un journal dans la pile, Gulf News ou Khaleej Times, je ne me souviens plus très bien. Bombay est toujours en une : dernier bilan, premières arrestations… Mais elle la partage avec Beyrouth. Ils ont bombardé l’aéroport. En deux seconde, le temps de lire la nouvelle, je change de statu : d’expatrié je deviens exilé. En deux secondes ! Par ailleurs, cette fois-ci il n’y a plus de doutes, la saison est foutue. Ils ne viendront pas écouter le bruit de Beyrouth… Ils l’écouteront à la télé, le bruit de Beyrouth. Je téléphone… on est cernés de toutes parts, me dit-on. Ça à l’air sérieux cette histoire. Je me souviens des « raisins de la colère » de 1996… les opérations militaires israéliennes ont toujours des noms intéressants… une question absurde me traverse l’esprit… comment ont-ils appelé celle-ci ? Les raisins de la colère avait duré deux semaines, je crois… ils avaient bombardé quelques ponts quelques centrales électriques et puis il y avait eu les accords d’avril où le Hezbollah s’était assis à la table des négociations, comme un Etat à part entière, avec les Etats-Unis, la France, la Syrie, le Liban et Israël. Depuis on a libéré le Sud, ce qui, ironiquement, rend les accords d’avril caducs. Le soir, je vais au Sax avec de nouveaux amis. Je suis triste et j’en rage, on attendait tellement de cette saison, Beyrouth allait vivre son plus bel été. Mais tout est encore possible. Tout va se calmer, on va colmater les deux gros trous qu’ils ont faits sur les pistes de l’Aéroport International Rafic Hariri. Les touristes les moins trouillards viendront quand même, et, avec eux, on fera une belle fête.

Le vendredi 14 juillet 2006, aujourd’hui, rien. Je me tiens au courant de l’évolution des opérations. J’écris, entre dégoût, nausée et des larmes que j’arrive encore à retenir. Je trouve futiles mes réflexions de la veille sur la saison touristique 2006. J’ai une pensée émue, pour la « saison » 1975. La guerre (l’autre – comme dit déjà Nadine) a commencé en avril 1975. Qu’a été l’été 1975 ? Qu’ont été les 15 étés suivants ? Mes 15 premiers étés… j’ai malgré tout eu une enfance heureuse, très heureuse – merci maman ! Ecoutez cette chanson de Barbara que Carole m’a fait découvrir un jour, rue Saint Maur… elle m’a dit, écoute, c’est notre histoire :
J'ai eu tort, je suis revenue
Dans cette ville au loin perdue
Où j'avais passé mon enfance
J'ai eu tort j'ai voulu revoir
Le côteau où glisse le soir
Bleu et gris ombre de silence
Et j'ai retrouvé comme avant
Longtemps après
Le côteau, l'arbre se dressant
Comme au passé
J'ai marché les tempes brûlantes
Croyant étouffer sous mes pas
Les voix du passé qui nous hantent
Et reviennent sonner le glas
Et je me suis couchée sous l'arbre
Et c'était les mêmes odeurs
Et j'ai laissé couler mes pleurs

Mes pleurs

J'ai mis mon dos nu à l'écorce
L'arbre m'a redonné des forces
Tout comme au temps de mon enfance
Et longtemps j'ai fermé les yeux
Je crois que j'ai prié un peu
Je retrouvais mon innocence
Avant que le soir ne se pose
J'ai voulu voir
La maison fleurie sous les roses
J'ai voulu voir
Le jardin où nos cris d'enfants
Jaillissaient comme sources claires
Jean-Claude, Régine et puis Jean
Tout redevenait comme hier
Le parfum lourd des sauges rouges
Les dahlias fauves dans l'allée
Le puits, tout, j'ai tout retrouvé

Hélas

La guerre nous avait jetés là
D'autres furent moins heureux je crois
Au temps joli de leur enfance
La guerre nous avait jetés là
Nous vivions comme hors-la-loi
Et j'aimais celà quand j'y pense
Oh mes printemps, oh mes soleils
Oh mes folles années perdues
Oh mes quinze ans, oh mes merveilles
Que j'ai mal d'être revenue
Oh les noix fraiches de Septembre
Et l'odeur des mûres écrasées
C'est fou, tout, j'ai tout retrouvé

Hélas
Voilà ! Vous écouterez la suite plus tard… et ailleurs…

Le 15, je dirige les opérations. Nos bureaux à Abu Dhabi ne sont pas grands, mais ils sont confortables, il y règne une bonne ambiance. On est dans un open-space et mon desk est au fond, près de la fenêtre. Je suis actuellement staffé sur un projet assez funky, mais qui demande beaucoup de travail. De là donc, je dirige les opérations… je suis à la tête d’une armada de logiciels et de sites internet. Bien sûr, les incontournables PowerPoint, Word et Excel pour mener à bien mon projet funky, mais aussi :
• D’abord et surtout, Windows Live Messenger, mieux connu sous l’acronyme MSN pour les versions plus anciennes, me permet d’être en contact direct et continu avec au moins une dizaine de personnes simultanément… la plus part à Beyrouth, mais certaines aussi à Paris, New York, Montréal, Le Caire, Qatar, Dubaï, Abu Dhabi…
• Gmail Chat qui a à peu près les mêmes fonctions que MSN, sauf que ce ne sont pas les mêmes personnes avec qui je suis en contact, sur Gmail Chat je discute plutôt avec Washington, Londres, Koweït…
• Skype idem: Kaboul, Washington… avec en plus l’option téléphone que j’évite d’utiliser dans la journée au bureau…
• Gmail notifier me permet d’être tenu au courant en temps réel de ma réception de courrier électronique d’amis de nouvelles, mais aussi des Google Groups auxquels je suis inscrits notamment 4Lebanon…
• tayyar.org si si ! c’est le seul site qui donne en continu, toutes les deux ou trois minutes, des informations sur l’évolution des opérations sur le terrain, les sites bombardés, au Liban et en Israël, le nombre de victimes, l’ampleur des dégâts, les déclarations et petites phrases des belligérants et autres figures politiques…
• Bien sûr, les incontournables Jazeera, Arabiya et CNN…
• RFI que j’écoute sur Internet: bip… bip… bip… bip… RFI il est telle heure en temps universel telle heure à Beyrouth… j’évite d’écouter le journal toutes les demi heures, même si parfois…
• Deux blogs que je suis en temps réel, presque comme des sites d’information en continu Nad’s Blog et Liberté toujours – merci les amies, keep on posting !
• Et puis, il y a mon précieux petit Samsung à coulisses qui me permet d’envoyer et de recevoir des SMS partout dans le monde et bien sûr de téléphoner.

Je dois avoir, en permanence une vingtaine de fenêtres ouvertes sur mon ordinateur. Il bogue souvent… moi aussi.

Le 16, le 17, 18, le 19, le 20, sous mes yeux, l’armée israélienne met systématiquement à sac mon pays. Tsahal détruit presque tous les ponts du pays, les aéroports, bombarde les ports, les usines, des centaines de milliers de réfugiés sont jetées sur les routes, on en est à 300 morts. La banlieue sud de Beyrouth est quasiment rasée. Le premier ministre prend la parole, il est au bord des larmes… sayabqa loubnane… sayabqa loubnane… sayabqa loubnane…

Hier, au téléphone je dis : « ils nous faudra dix ans pour redevenir comme on était la semaine dernière ».

Aujourd’hui je me réveille avec, à la place de Beyrouth, un gros trou dans l’estomac.

2 comments:

Anonyme a dit…

mieux vaut etre exile qu'otage.

joumana ibrahim

beyrouth le 22.07.06
22 juillet, 2006 22:07

Clo a dit…

ça fait pleurer, mais c'est pas grave, au contraire. Pleurer n'empêche pas de résister. Le temps d'encaisser le coup, les libanais se remettent toujours debout!
22 juillet, 2006 18:05

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...