lundi 17 juillet 2006

Les jours d'avant

Je suis né à Beyrouth le 16 décembre 1975, alors que huit mois plus tôt, ma ville entrait en guerre avec elle-même… une guerre qui allait durer 15 ans. En écrivant cette phrase, il y a 6 jours, j’étais à vingt mille lieues sous les mers de me douter de ce qui allait nous arriver. A 22 ans je vais m’installer à Paris. J’y poursuis des études, j’y travaille, puis j’y reprends des études. De Paris, j’ai beaucoup bougé. Pour toutes sortes de rasions, j’ai vécu dans plusieurs autres villes : Madrid, Barcelone, Bologne, Washington, Riyad, Kaboul… Aujourd’hui, cela va bientôt faire deux mois que je vis et travaille à Abu Dhabi. Durant tout ce temps, Beyrouth est la seule ville que j’ai habitée. Je l’ai habitée à distance, je l’ai habitée en rêves, je l’ai habitée une semaine ou un mois en vacances… j’ai vécu un peu partout mais je ne me souviens pas avoir jamais habité ailleurs qu’à Beyrouth.

Le 3 juillet 2006 je rentre chez Jashanmal Bookstores dans le Abu Dhabi Mall qui est tout près de chez moi et j’achète, au hasard, « Maximum City, Bombay, Lost and Found » de Suketu Mehta, juste parce que le titre et la couverture me plaisent. J’arrive enfin à acheter et à lire un livre qui ne soit pas en relation avec le Golfe – sur lequel je fais une thèse de sociologie politique depuis près de deux ans. Je tombe sur une dissection détaillée et systématique de la ville de Bombay. Fascinant bijoux de sociologie urbaine… ce livre m’enchante. Près de 600 pages de ville, je m’assoit dans un café ou dans un hall d’hôtel et traverse la mer d’Arabie jusqu'à Bombay, je voyage des heures durant, je ne vois pas le temps passer. C’est l’histoire d’un homme amoureux de sa ville… je m’identifie, big time ! Je ne peux pas ne pas retransmettre ici ces quelques lignes de l’incipit qui m’ont arraché une larme que je n’ai pas retenue :
I left Bombay in 1977 and came back twenty-one years later, when it has grown up to become Mumbai. Twenty-one years: enough time for a human being to be born, get an education, be eligible to drink, get married, drive, vote, go to war, and kill a man. In all that time I hadn’t lost my accent. I speak like a Bombay boy; it is how I am identified in Kanpur and Kansas. ‘Where are you from?’ Searching for an answer – in Paris, in London, in Manhattan – I always fall back on ‘Bombay’. Somewhere, buried beneath the wreck of its current condition – one of urban catastrophe – is the city that has tight claim on my heart, a beautiful city by the sea, an island-state of hope in a very old country. I went back to look for that city with a simple question: can you go home again? In the looking, I found the cities within me.
Après ce premier chapitre judicieusement appelé Personal Geography, Mehta se lance dans son chef-d’œuvre d’urbanité. Ce livre est une ville à lui tout seul. A mon sens, une ville n’est pas seulement composée de ses rues, de ses bâtiments, de ses habitants… ces éléments physiques, constitutifs, ne sont pas définitoires de la ville… de l’urb. Ce qui définit une ville ce sont les nœuds tissés entre ses habitants et les événements passés et présents qui la constituent.

Le 6 juillet je vais au Sax – une boite de nuite à Abu Dhabi – avec G. et T., sa copine bulgare. T. a appris l’anglais ici, à Abu Dhabi, avec ses collègues banquiers qui, comme une grande partie des travailleurs expatriés dans le secteur bancaire aux Emirats, sont indiens. Résultat : T., une grande bonde qui me dépasse d’une bonne tête, parle l’anglais avec un fort accent indien, usant des rétroflexes pour les R et les D… jusqu'à sa gestuelle elle-même est indienne. Elle dodeline latéralement de la tête en disant « so so », ou encore, en passant devant quelques peshawaris affalés sur une bande de gazon – à Abu Dhabi, tous les taxis que j’ai pris jusqu’à présent sont des peshawaris – elle lâche un "stupid pathans !". So Indian ! J’ai ressenti cette même sensation d’une présence sourde lorsque j’étais à Kaboul. J’ai ressenti la présence sourde d’une masse grouillante, bruyante, débordante… lointaine, certes, mais tellement énorme, qu’elle transpire dans l’air, dans les gens, dans un nom, dans un mot, une phrase, une évocation, un accent, par ci ou par là. Dans la presse, dans la musique, jusque dans le climat ou dans l’odeur de cuisine des halls d’immeubles. Cette masse gigantesque informe son environnement jusque Kaboul, Abu Dhabi et probablement au-delà. Elle se propage comme une onde de choc, sourdement, en cercles concentriques. Cette masse, cette puissance, ce continent, c’est l’Inde. Un milliard d’habitants, c’est vite dit ! Mais un milliard, c’est mille millions. Au Liban, on est quatre millions… en France 60, aux Etats-Unis 260…

Le 9 juillet c’est la finale de la coupe du monde de football. La France joue contre l’Italie. Je ne suis pas un grand fan de foot mais j’aime bien l’ambiance tribale qui règne dans les bars lors de la coupe du monde. Alors je supporte telle équipe ou telle autre pour toutes sortes de raisons ; ma sympathie pour le pays qu’elle représente, mon antipathie pour le pays contre lequel elle joue ; un collègue de telle nationalité a été désagréable alors je supporte l’équipe qui joue contre la sienne ; Dans ce bar, il y a une bonne ambiance parmi les supporters brésiliens et voila que je suis un fervent supporter de l’équipe brésilienne… Alors, l’espace d’un match, je sens que je fais partie d’un groupe, d’une tribu et qu’on partage tout, à la vie à la mort – à la vie à la mort – qu’on est heureux et triste en même temps et pour les mêmes rasions… et puis, après ces 90 minutes de communauté de destins on s’en va, chacun de son côté, comme si on ne s’était jamais rencontrés. A cette joyeuse indifférence il y a quand même une exception… je ne suis pas fan de foot, et pas particulièrement fan de l’équipe de France, alias les bleus, même si dans tous les matchs que je les ai vu jouer, ils étaient en blanc. Bref, à cette joyeuse indifférence donc, il y a une exception: c’est Zinedine Zidane ! Cet homme me fait apprécier le foot comme un art, il est maître du ballon, il a du talent ce type ! En plus il est beau, il a du charme, son regard, son sourire dégagent une gentillesse profonde… il est fair-play, grande qualité. Il est marseillais, algérien, méditerranéen par excellence… A la 104ème minute de jeu, durant les prolongations, alors que la balle est déjà loin de lui, sans raison apparente, Zidane se retourne de sang froid, et, d’un coup de bouc dans la poitrine, abat Materazzi qui se retrouve à terre en se tordant de douleur. L’horrible scène et reprise évidement par les caméras. Ce geste est d’une violence inouïe et tellement loin de l’esprit du jeu. Je suis déçu. Atterré. Je me lève, je veux partir… je n’arrive pas a croire ce qui se passe… c’est un mythe qui s’effondre… je lui en veux énormément, Zidane. Pour plusieurs raisons, plus tard je lui pardonnerai, mais sur le coup je le hais presque. Le lendemain, le mot est sur toutes les lèvres – terroriste – une rumeur internationale relayée par la presse se répand : Materazzi aurait traité Zidane de terroriste, voire même de « sale arabe terroriste ». La rumeur sera d’abord démentie par Materrazi qui dira ne pas savoir ce qu’est un terroriste, puis par Zidane qui dira que Materrazi lui a en fait insulté sa « maman » et sa sœur. Bref, trop tard ! La rumeur a déjà eu son effet de catharsis, et le coup de bouc de Zidane est vu comme un coup qui défend l’honneur de la nation arabe… nous ne sommes pas des terroristes ! Zizou est pardonné.

Le 11 juillet, je suis au bureau de Dubaï parce que j’ai des rendez-vous à Dubai Media City. Le stagiaire entre dans le bureau en me disant : "tu as vu il y a eu des attentats terroristes a Bombay". Et de deux ! J’entends ce mot de nouveau – terroriste ! Coïncidence ? Et puis Bombay ! Je dis spontanément au stagiaire : « Bombay ? Mais ce n’est pas possible, je suis entrain de lire un magnifique livre sur Bombay » comme si le fait de lire un livre sur Bombay allait protéger cette ville contre de probables attentats… mais le stagiaire était passé et avait déjà tout oublié des attentats terroristes et de Bombay… je repose « Maximum City » sur ma table, et recherche des informations sur internet. L’horreur est confirmée, l’onde de choc atteint toute la région, des familles indiennes se précipitent à Dubaï et Abu Dhabi sur les téléphones et les avions. 7 bombes : 100 morts, 200 peut-être ; je suis triste. Je me sentais bien dans cette Bombay que me racontait Mehta. Coïncidence ? Je lisais, quelques jours plus tôt, dans un café du Méridien d’Abou Dhabi le chapitre de « Maximum City » intitulé : The 1992-3 Riots dont je cite ici un passage :
The riots were a tragedy in three acts. First, there was a spontaneous upheaval between the largely Hindu police and Muslims. This was followed, in January 1993, by a second wave of more serious rioting – instigated by the Shiv Sena leader Bal Thackeray – in which Muslims were systematically identified and massacred, their houses and shops burned and looted. The third stage was the revenge of the Muslims: on Friday, 12 March, when every good Muslim was reading his namaaz prayers, ten powerful bombs planted by the Muslim underworld went off all over the city. One exploded in the stock exchange, another in the Air India building. There were bombs in cars and scooters. In all, 317 people died, many of them Muslims.
C’était en 1993. Que s’est-il passé à Bombay le 11 juillet 2006? Pourquoi l’underworld et le wargang se sont-ils violement réveillés? Que s’est-il passé et dans quelle partie des réseaux tentaculaires la décision a-t-elle été prise? Buenos Aires, Dubaï, Kuala Lumpur, Karachi? Partout à la fois? Probablement.
Je passe la nuit à Dubaï.

1 comments:

Cinderella a dit…

Joli coup de plume! Un style fluide qui captive et des commentaires qui font sourire des fois.

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