vendredi 13 avril 2007

L'immeuble Panayot

Il y a quelques jours, ma grand-mère a quitté cet appartement beyrouthin, au troisième étage de l'immeuble Panayot, rue Abd el Wahhab el Englizi, qu'elle habitait depuis quelques 50 ans.

BeirutLa bâtisse jaune aux proportions rassurantes est assise quelques mètres en retrait de la rue Abd el Wahhab comme un témoin mastoc et harmonieux de cette époque où Beyrouth rentrait dans la modernité. Je me souviendrai longtemps de ces deux terrasses en pommettes surélevées qui lui donnent cette allure altière et cette supériorité discrète qui la démarque des quelques autres bâtisses de la rue datant de la même époque et qui résistent encore à l’avidité des promoteurs immobiliers; je me souviendrai de ce jardin touffu, petite jungle blottie derrière ses murs jaunes; de son ascenseur grillagé ouvert sur l'obscurité de la cage d'escalier qui défile verticalement; des ces hautes marches parsemées de scintillements comme des milliers de paillettes que l'on empruntait lors des fréquentes pannes de courant avant l'installation du grand générateur sur le toit; de ce toit sur lequel le soleil tape impitoyablement, de ce toit battu par les pluies, de ce toit où l'on mettait parfois le chien; je me souviendrai des réveillons passés sous ces hauts plafonds, de ces portes coulissantes dont une des vitres est marquée de l'étoile familière que laisse le passage d'un éclat d'obus; je me souviendrai des plantes grasses sur les balcons étroits; je me souviendrai de la lucarne de l'unique salle de bain de ce vaste appartement par laquelle on peut voir la tour Rizk; je me souviendrai de cette ombre blanche venue d'Assouan déambulant dans ces grands halls; je me souviendrai de la toute proche mosquée Baydoun – unique mosquée d’Ashrafieh – dont le muezzin remplissait, certains rares dimanche familiaux, la salle à manger de sa prière; je me souviendrai des réceptions, des ambassadeurs, des longues parties de cartes et de la fumée des cigarettes...

Il y a quelques jours, ma grand-mère a quitté cet appartement qu'elle a habité durant un demi siècle.

Dans un tiroir réfractaire qu’on avait, semble-t-il, depuis longtemps renoncé à ouvrir, on trouve cette caricature de mon grand-père. Je me souviendrai de cet homme, de son humour... de son parfum – homonyme – dont, adolescent, je me parfumais en secret.
Bientôt cette bâtisse des années 1920 sera détruite – transformée – par un promoteur immobilier. Un mode de vie qui disparait, une culture que l'on aplani, un métissage que l'on dé-métisse, une histoire que l'on ne racontera plus, une bibliothèque que l'on brule...

Avec la destruction de l'immeuble Panayot, Beyrouth fait un pas de plus dans sa lente et méthodique marche vers la barbarie.

5 commentaires:

Maya a dit…

Glad you saved Stroobia!

Nostalgie a dit…

Tu es arrivé à tirer les larmes que les promoteurs, avec leurs gros sabots et leur horrible projet de tour, étaient parvenus à assécher. Merci
Bouhouhououou
C'est beau, plein d'émotions, plein de choses...PLEIN, quoi!

The Lebanese a dit…

Man!

You have some really nice photos.
You should check out our project for this quarter. You might want to submit something for the Q-Record project on www.lebrecord.com

Check it out.

fantomas a dit…

J apprecie bcp Stroobia,qui me fait realiser que qq part , malgre la destruction "systematique"de cette memoire et du tissu urbain qui l'a cosolide,il reste ,des personnes qui sentent ce que je sens.Oui ,c vrai,c la destruction de la bibliotheque,seule facon,d'asseoir,un nouveau pouvoir....qq annnees,et il n y aura meme plus des temoins reels.....on passera a autre chose,et surtoutON PENSERA ,COMME NOUS LE PENSONS,(pour ceux qui nous ont precede)QUE NOUS SOMMES LES PREMIERS A FAIRE.....C QUE DES MILLIERS D AUTRES ONT FAIS ET QU ON NE SE RAPPELLERA JAMAIS.....

Arundo Donax a dit…

@fantomas merci pour ce commentaire..