dimanche 8 juillet 2007

Rushdie, chevalier de l’impureté

Le 26 septembre 1988, Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont publiés au Royaume Uni. Le 21 novembre, le Grand Sheikh d’Al-Azhar appelle les associations musulmanes de Grande Bretagne à prendre des actions légales pour empêcher la distribution du roman. Le 2 décembre, 7000 musulmans originaires du sous-continent indien organisent une manifestation durant laquelle un exemplaire des Versets sataniques est brulé. Le 14 janvier à Bradford dans le Yorkshire, c’est un réel auto-da-fé qui est organisé. Le même jour, vers deux heures de l’après midi, sur radio Téhéran, l’ayatollah Khomeiny édicte sa célèbre fatwa :
I would like to inform all the intrepid Muslims in the world that the author of the book 'The Satanic Verses', which has been compiled, printed and published in opposition to Islam, the Prophet and the Koran, as well as those publishers who were aware of its contents, have been sentenced to death.
I call on all zealous Muslims to execute them quickly, wherever they may find them, so that no one will dare to insult the Muslim sanctions. Whoever is killed on this path will be regarded a martyr, God willing. In Addition, anyone who has access to the author of the book, but does not have the power to execute him, should refer him to the people so that he may be punished for his actions. May God's blessing be on you all.
Gilles Kepel écrit dans son Jihad que « [c]ette fatwa stupéfiante fut le véritable testament politique de l’ayatollah ». En effet, Khomeiny mourra quelques mois plus tard, le 3 juin 1989, alors que sa révolution islamique est en pleine phase de reflux tant sur la scène internationale où son exportation a échoué que sur la scène locale où les pragmatiques emmenés par Rafsandjani, le magnat de la pistache, commencent à prendre le dessus en montrant des signes d’ouverture sur l’occident. (Rafsandjani qui, contre toute attente, échouera aux élections présidentielles de 2005 face au 'balayeur de Téhéran', Ahmadinejad et à sa clique de néoconservateurs messianiques, ennemi idéal des néoconservateurs évangélistes de Washington.)

Peu de temps après l’auto-da-fé de Bradford, Salman Rushdie exprimera son désarroi dans un texte intitulé The Book Burner :
Nowadays (…) a powerful tribe of clerics has taken over Islam. These are the contemporary Thought Police. They have turned Muhammad into a perfect being, his life into a perfect life, his revelation into the unambiguous, clear event it originally was not. Powerful taboos have been erected. One may not discuss Muhammad as if he were human, with human virtues and weaknesses. One may not discuss the growth of Islam as a historical phenomenon, as an ideology born out of its time. These are the taboos against which The Satanic Verses has transgressed (…). It is for this breach of taboo that the novel is being anathematized, fulminated against, and set alight. (…)
The Satanic Verses is not, in my view, an antireligious novel. It is, however, an attempt to write about migration, its stresses and transformations, from the point of view of migrants from the Indian subcontinent to Britain. This is, for me, the saddest irony of all; that after working for five years to give voice and fictional flesh to the immigrant culture of which I am myself a member, I should see my book burned, largely unread, by the people it's about, people who might find some pleasure and much recognition in its pages. I tried to write against stereotypes; the zealot protests serve to confirm, in the Western mind, all the worst stereotypes of the Muslim world.
Rushdie vit donc ce cauchemar de l’écrivain qui voit les personnages de son roman prendre vie, sortir de leur silence et envahir les rues pour le tuer, brulant, sous les yeux médusés de son auteur, le livre dont ils sont les héros !

Dans son Petit traité des mélanges, Charif Majdalani décrit Les Versets Sataniques de Salman Rushdie comme étant :
L’une des œuvres les plus importantes de la fin du XXe siècle et probablement aussi l’œuvre la plus mal lue et la plus méconnue (…), un roman qui exalte l’impureté, les mélanges et le métissage et dont l’immigration est un des grands facteurs, face à la sinistre quête de pureté et contre la fondamentale (et utopique) originalité dont les extrémismes et les fondamentalismes de tous bords sont aujourd’hui les messagers.
Eloge de l’impureté… c’est sous ce titre que, pour Majdalani, auraient pu paraitre Les versets sataniques de Salman Rushdie. Cela lui aurait probablement évité d’être voué aux gémonies par cette "tribu de clercs" qui se sont très probablement arrêtés à ce titre provocateur pour monter aux créneaux… et surtout par le premier d’entre eux dont le titre même d’ayatollah (Verset de Dieu) se retrouve renversé dans le titre de ce roman (Al ayat olshaytaniyyah الآيات الشيطانيّة, i.e. les versets sataniques ; Ayatollah versus Ayatolshaytan).

Eloge de l’impureté… c’est sous ce titre que, je pense, aurait pu paraitre Le petit traité des mélanges qui, eut-il été écrit en anglais à Washington plutôt qu’en français à Beyrouth aurait sans doute eut une toute autre influence sur le cours des choses. Il parait que Georges Bush, Donald Rumsfeld et les officiers de leur état-major ont visionné en 2003 La Bataille d’Alger (La Battaglia di Algeri, film italo-algérien de Gillo Pontecorvo, 1966) dans un auditorium du Pentagone … pour s’inspirer du précédent français qui, franchement, ne fut pas un succès, ou pour éviter les erreurs commises par l’armée française en Algérie ? Toujours est-il que si, au lieu de voir ce film de guérilla urbaine, Bush avait lu ce petit traité et notamment sa courte première partie intitulée Des relations interculturelles en général et du métissage en particulier, il aurait probablement vu les choses… d'un autre angle.

Au concept de 'choc' des cultures (ou clash des civilisations) développé par Samuel Huntington, ses détracteurs, principalement européens et arabes, on cru répondre par le 'dialogue' des cultures. Mais choc et dialogue, ces deux concepts réduisent l’idée de cultures à des entités distinctes destinées à se combattre ou à dialoguer entre elles. Or la réalité, fort heureusement, est bien plus complexe, et bien plus riche. Renvoyant dos-à-dos 'choc' et 'dialogue', Charif Majdalani parle de mélange, de métissage et d’acculturation :
Selon l’une des définitions les plus efficaces, l’acculturation serait ce processus d’enrichissement, d’aménagement et de réorganisation d’une culture lorsqu’elle entre en contact avec une autre. Mais, plus précisément peut-être, l’acculturation est ce qui permet à des groupes restreints ou minoritaires de s’intégrer dans des ensembles plus vastes ou plus puissant sans perdre leurs caractéristiques culturelles ni leurs particularités. (…)
Si l’on accepte ce qui précède, on est forcément amené à constater que le monde d’aujourd’hui est tout entier construit sur le métissage et l’acculturation. Lorsque le métissage réussi, il produit des modèles de comportements nouveaux. Mais lorsqu’il est raté, il aboutit à des hybridations et à des phénomènes aberrants et non maîtrisés, ou à la disparation des composantes culturelles locales et traditionnelles. Il est évident par exemple que certains des problèmes les plus graves que vit le monde aujourd’hui, notamment le retour des intégrismes et des replis identitaires, sont le résultat de processus d’acculturation mal engagés et mal vécus.
Le 16 juin 2007, Salman Rushdie est fait chevalier par la reine Elizabeth. L’anoblissement de Rushdie provoque des manifestations de protestations en Malaisie et au Pakistan.
Le 18 juin, le parlement pakistanais vote, à l’unanimité, une loi condamnant l’anoblissement de Rushdie.
Le 19, les ambassadeurs du Royaume Uni au Pakistan et en Iran sont convoqués par les ministres des affaires étrangères de ces deux pays qui condamnent l’anoblissement perçu comme un acte de pure provocation. Le ministre des affaires étrangères iranien, durant son entretien avec l’ambassadeur Britannique Geoffrey Adams, qualifiera l’anoblissement de Rushdie d’acte « insultant, suspect et inadéquat » et d’ « exemple évident de la lutte que mène le gouvernement britannique contre l’Islam. » Adams lui répondit que les honneurs rendus à Rushdie sont une réponse aux services qu’il a rendu à la littérature et qu’ils ne devraient en aucun cas être perçus comme une insulte.
Le 22 juin, après la prière du vendredi, l’Hojatoleslam Ahmad Khatami s’adresse aux fidèles à la radio pour confirmer la validité de la « fatwa révolutionnaire » de l’Imam Khomeiny condamnant Rushdie à mort.
Enfin, le Conseil des Oulémas du Pakistan, accorde le titre de Saifullah (épée de Dieu) à… Ousama Ben Laden. Tahir Ashrafi, president du conseil dira:
We have awarded this title in reply to Britain's decision to knight blasphemer Rushdie. If a blasphemer can be given the title 'Sir' by the West despite the fact he's hurt the feelings of Muslims, then a mujahid who has been fighting for Islam against the Russians, Americans and British must be given the lofty title of Islam, Saifullah. (sic)
Le malentendu est total ! Et le clash, comme le décrit si bien Charif, n’a lieu ni entre les civilisations ni entre les cultures ni même entre les nations, mais bien entre les fanatiques excités partisans d’une pureté imaginée comme Ousama Ben Laden, et les patients artisans de l'impureté et du métissage comme Salman Rushdie.

Rushdie, et tous les autres chevaliers de l’impureté ont encore de nombreux combats à mener.

3 commentaires:

Ch. M. a dit…

Très bien, le texte. Et imaginer Bush en train de lire "le Petit traité des mélanges", c'est vraiment tordant... Quant à Rushdie, on peut aussi citer son "Dernier soupir du Maure", plus pessimiste, visionnaire, et qui est un requiem pour les mélanges et pour les pays où ils ont encore lieu.

Claude a dit…

Ca devient tout un monde ton blog, c'est genial. On va bientot feter son 1er anniversaire, non?

Marine a dit…

Heureusement que cette brave Queen anoblit qui elle veut! Et que Rushdie est un écrivain libre.