samedi 4 août 2007

Nihilismes

J’ai toujours été attiré par les grands romans qui racontent des histoires longues et touffues et dont les personnages sont riches en aventures, en cultures, en mélanges… des romans-lieux, des romans-époques où le burlesque le dispute à l’Histoire, l’Histoire à l’imagination débridée de l’auteur et l’imagination de l’auteur à ma capacité à rêver des lieux, des gens, des possibles… des romans qu’on lit comme on se promène dans une ville. Des romans dont on sort avec des envies de voyage et des envies d’écrire. Des romans dont on sort avec des envies de lire encore et encore d’autres lieux, d’autres villes, d’autres époques, d’autres personnages…

Depuis que je suis à Abu Dhabi, j’ai tenté de lire de tels romans, mais je n’ai pu arriver au bout d’aucun. J’ai tenté Brooklyn, Istanbul, Bagdad, Bombay… chaque fois, le vide reprenait le dessus. Je m’enlise, je mets un marque page et, le livre dont je n’ai pas lu plus du tiers va rejoindre les autres livres ‘à finir’ sur ma table de chevet. C’est triste…

Grâce au site Sitemeter, il est possible d’avoir des informations sur les visiteurs d’un blog. Il est possible de connaître le pays duquel l’internaute s’est connecté, la durée de sa visite et… s’il est rentré sur le blog après avoir effectué une requête sur un moteur de recherche, il est possible de savoir quelle est la séquence de mots qu’il a entré et qui l’a conduite au blog en question. Stroobia, bien sûr, est équipé de ce petit logiciel espion. Je sais donc qu’il y a quelques jours, un internaute a tapé sur Google, depuis la Cote d’Ivoire, la question suivante :

La ville d’Abu Dhabi existe-t-elle ?

Je ne sais pas pourquoi, j’imagine que c’est une femme vêtue d’un joli boubou jaune bariolé qui à tapé cette requête dans un cybercafé d’Abidjan. Elle cherchait sur Stroobia une réponse à cette question qui m’a d’abord parue saugrenue et m’a arraché un sourire. Abu Dhabi existe, j’y habite, j’y travaille, je sors dans ses restaurants, je bois des bières dans ses bars, je circule en taxi dans ses rues, j’y rêve, j’y bois des cafés, j’y lis le journal… je connais des gens qui habitent dans ses tours, j’y ai même des amis…

J’ai vécu dans plusieurs villes. J’en ai aimé certaines, je me suis battu avec d’autres avant de les apprivoiser… ou pas, je suis tombé amoureux d’autres encore, certaines m’ont adopté au point de devenir ‘ma ville’, certaines m’ont laissé perplexe, j’en ai fui d'autres de peur d’être absorbé par elles, d'autres enfin m’ont dérangé, et même si elles m’ont attiré un moment, je peux dire sans complexe que je ne les ai pas aimées… Toutes, j’ai tenté de les comprendre, de comprendre leur raison d’être, leur logique urbaine, leur histoire… j’ai tenté de saisir leur culture propre, à travers les strates qui les composent, les événements qui les constituent, les habitants qui les peuplent, leurs combats, leurs inquiétudes, de quoi est faite leur vie quotidienne… j’ai tenté de les lire, à travers leur littérature, leur musique, les hommes et les femmes qui les ont forgées… Toutes ces villes, je les ai découvertes avec passion, je les ai lues avec curiosité, toujours ouvert à ce qu’elles avaient à m’offrir d’inattendu…

De toutes ces villes, une seule, m’a laissé totalement indifférent. Je ne l’aime pas mais ne la hais pas non plus, elle est confortable pour le corps et pour l’esprit… elle ne présente aucun défi, aucune strate, elle n’est constituée d’aucun événement… Ses habitants y vivent sans se rencontrer, le nœud social qui est l’élément constitutif d’une ville y est quasiment inexistant. Cette ville n’a rien d’organique, elle n’est pas vivante, cette ville n’en est tout simplement pas une.
Je pourrais te dire de combien de marches sont faites les rues en escalier, de quelle forme sont les arcs des portiques, de quelles feuilles de zinc les toits sont recouverts ; mais déjà je sais que ce serait ne rien te dire. Ce n’est pas de cela qu’est faite la ville, mais des relations entre les mesures de son espace et les événements de son passé.
Italo Calvino, Les Villes Invisibles
Eh bien, sur Abu Dhabi, après un peu plus d’un an à essayer, je crois que je n’ai rien à te dire !

Et à vous, Madame en boubou jaune, je peux vous dire que malgré ses tours climatisées, ses larges avenues, ses malls, ses supermarchés, ses restaurants, ses cinémas et son pétrole… malgré ses projets pharaoniques, ses palaces luxueux, ses parcs verdoyants et ses forets luxuriantes… malgré ses princes ‘visionnaires’ et ses épiciers iraniens, ses princesses élégantes et ses prostituées chinoises, ses hommes d’affaires libanais et ses consultants britanniques, ses chauffeurs de taxi pashtounes, ses concièrges bengalis, ses serveuses kenyanes ou philippines, les travailleurs qui la construisent et les présidents qui la visitent... malgré les chats qui trainent dans ses rues et les artistes qui viennent s’y produire… je peux vous dire, Madame, que malgré tout ça… la ville d’Abu Dhabi n’existe pas.

Il y a un lieu, effectivement, c’est indéniable, mais point de ville.

Quant à mes lectures, je crois que j’ai enfin compris qu’Abu Dhabi n’était pas un lieu pour lire ces grand romans-fresques qui me font tant rêver. Je ne lis donc plus que de courts romans pessimistes dont le sujet est la destruction du texte et une sorte de nihilisme. Ainsi, actuellement je lis, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, 1953. Vous en connaissez l’idée ?

Le gouvernement décide de bruler tous les livres et de charger les pompiers de cette sinistre mission. Des groupes d’opposants s’organisent alors pour sauver les livres en les retenant par cœur. Un homme un livre, des hommes-livres. Chacun est responsable, grâce à sa mémoire, du sauvetage d’une unité du patrimoine littéraire mondial. Si jamais cette hérésie devait se produire, je ne sais pas quel livre je choisirai de sauver. Un grand roman européen, surement… mais lequel ? Ou alors Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez… il me serait en tout cas très difficile de choisir. Et vous quel livre choisiriez-vous de sauver ? Quel livre choisiriez-vous d'être ?

Dans le genre court roman nihiliste, j’ai aujourd'hui acheté Travels in the Scriptorium de Paul Auster, 2006. Ce roman est encore une autre manière de déconstruire le texte à travers un jeu obscur impliquant le lecteur et l’auteur. Voila son incipit :
The old man sits on the edge of the narrow bed, palms spread out on his knees, head down, staring at the floor. He has no idea that a camera is planted in the ceiling directly above him. The shutter clicks silently once every second, producing eighty-six thousand four hundred still photos with each revolution of the earth. Even if he knew he was being watched, it wouldn’t make any difference. His mind is elsewhere, stranded among the figments in his head as he searches for an answer to the question that haunts him.
Who is he? What is he doing here? When did he arrive and how long will he remain? With any luck, time will tell us all. For the moment, our only task is to study the pictures as attentively as we can and refrain from drawing any premature conclusions.
Merci Abu Dhabi de me donner l’envie de lire de tels livres. Et merci pour l’humeur dans laquelle tu me mets. Quand je t’aurai quittée, et contrairement à toutes, toutes les villes par lesquelles je suis passé, ne serait-ce que quelques heures, tout ce qu’il me restera de toi, c’est une incommensurable indifférence.

6 comments:

Claude a dit…

Pauvre Abu Dhabi, je ne sais pas si elle merite cela. Mais je ne sais pas si je suis d'accord avec ton dernier paragraphe....l'avenir nous le dira.

Maya a dit…

Il est dur ton texte, mais, lu de New York, je ne peux qu'etre d'accord... Abu Dhabi me fait toujours penser a "comfortably numb". Newsweek cette semaine fait un eloge de Abu Dhabi et Dubai, apparemment ces villes remplacent deja Egypte et Syrie (no mention, of Beirut, alile?). Je me demande ou en sera Abu Dhabi dans 50 ans. Peut etre, peut etre le lieu ce serait transforme en ville.

Calvin Voitachewski a dit…

Peut-être est-elle la réalisation urbaine des théories de Baudrillard. Tout cela me rappelle Singapour, autre ville qui me semble sans personnalité et sans vie.

S'il devait y avoir un livre, tu pourrais sauver Little Nemo in Slumberland: c'est par le rêve qu'on finit toujours par s'échapper.

frenchy a dit…

sitemeter n'est pas si sur, tu peux faker un ip, voyager depuis ta propre chaise.

sur les villes, Dubai est artificiel, je ne parle pas des immeubles mais de la bulle immobilière. C'est le premier pays qui a libéralisé son parc immobilier dans cette région, j'attends le prochain conflit qui s'annonce avec l'iran pour voir le dégonflement de la bulle immobilière et on verra bien les effets.

Sur Abou Dhabi, je ne vois pas ce qu'elle a de tellement interessant.

Daniele a dit…

Bravo pour Italo Calvino.
Oui il y a des villes pauvres qui vivent avec peu et qui ont une âme. Oui ces villes sont attachantes, bien plus que celle qui se taxent d'être riches mais sans âme.

Une ville c'est surtout ce que ses habitants en font et sont, ou en ont fait et on été. Un lieu même abandonné raconte des tas de choses ("rf: abandonned places"), des blessures, des joies, des départs, des naissances, des rires, de l'amour. D'autre part, un espace habité peut totalement être mal habité et évidé de son âme.
Et l'âme où se loge-t-elle? Dans le coeur de l'homme, bien sûr! Là où se trouve indéniablement l'amour de la vie.

Marie-Aude a dit…

J'ai lu plusieurs de tes posts... je reponds a celui-ci...
Pour moi Abu Dhabi existe par la chance que tu lui donnes d'etre et de devenir... J'aime cet endroit bouillonnant et tourbillonnant ou le possible est a chaque coin de rue. Evidemment tout n'est pas rose, et je fais partie de ces gens pour qui habiter ici signifie vivre... et non survivre...
Marie-Aude.

Enregistrer un commentaire

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...