dimanche 22 juillet 2007

Bien sûr...

Bien sûr il y a les guerres d'Irlande
Et les peuplades sans musique
Longtemps, on a écouté ces deux premières lignes sans vraiment se douter que les guerres d’Irlande pouvaient tout simplement être les nôtres, passées ou à venir…
On se demandait par contre à quoi pouvait bien ressembler une peuplade sans musique…

Depuis, on est partis. C’était il y a dix ans…

Et puis, il y a deux jours, tu as écrit ça

« Stroobia...

Est-ce autrement que je suis arrivée à Oujda ? Je me le demande...

La puissance du Net est inouïe. Parfois, je regrette qu'elle m'empêche de me plonger durablement dans un ailleurs que j'aurais peut-être, alors, appréhendé différemment.

Mais en même temps, le soir, dans ma chambre 4 étoiles où j'apprivoise lentement le moustique laissé par mon prédécesseur, écrasé contre le mur à hauteur d'yeux près de la porte d’entrée, quel bonheur de surfer la toile et de revoir la caricature familière de mon pote sur Stroobia ! Un grand cœur qui affiche son nom en plein milieu de la poitrine, et une mèche folle qui me rappelle sa tignasse d'adolescent et nos tortellinis en bord de mer... Nous passions des heures à refaire un monde que nous ignorions, des semaines à déconstruire les romans que nous découvrions, et des mois entiers à rêver d’un ailleurs autrement.

Puis, assez ironiquement, lorsqu'après de multiples efforts vint enfin le moment de cet ailleurs autrement, nous nous sommes mis à rêver de la ville où nous sommes nés. Paris, DC, Barcelone, Aberdeen... le monde nous ouvrait tous les jours une porte nouvelle, et pourtant, nous n'avions qu'une seule envie : celle de vivre une vie que nous ne connaissions pas ; la vie d'adulte, à Beyrouth.

Du moment que j'ai réussi à formuler cette envie, je n'ai eu de cesse que de trouver une voie de retour qui me permettrait de "rentrer" sans fuir, de "partir" sans quitter, et de vivre à Beyrouth sans lâcher un iota de ma liberté parisienne.

Au fil des ans, j'ai toujours pensé que mon pote, stroobia ou pas, suivrait le même chemin. Nous avons évoqué notre vieillesse libanaise tellement de fois, quelque part entre les Cèdres et Tyr, ou entre Bickfaya et Deir el Qamar, que je n'ai jamais pensé, pas une seule seconde, non, que nous n'habiterions peut-être pas dans la même ville, ou que cette ville ne serait peut-être pas Beyrouth. Même vu de Zabi, ce n'était pas envisageable.

Pas l’ombre d'un instant ?

Peut-être que si. Celui de ce moment où, quelque part entre Bologne, Beyrouth et Paris, purement stroobia, je me suis attardée devant la bibliothèque de mon pote. Pendant des années, à l'époque où nous avions du temps à revendre, à cette époque pas si lointaine où l'ancienne ligne de démarcation comptait le seul café "in" et ô combien French de la ville, nous avions acheté les mêmes œuvres, lu les mêmes auteurs, négocié avec acharnement l'emprunt de tel livre ou la cession de tel autre. Nous avons dévoré tour à tour Kundera, Sartre, Marquez, Gide, Maurois, Moravia, Calvino, Zweig, et j'en passe sûrement. Nous nous sommes passé des "tuyaux" comme autant de bonnes adresses : Modiano, Wilde, Follet, Musil, Saramago, Rufin, Sinoué... Nous avons reçu des livres qu'il ne nous serait jamais venu à l'esprit d'acheter : Dard, San Antonio, Asimov, Xingjian, Genêt, Böll. Nous bâtissions progressivement la même bibliothèque, un peu comme un lieu commun, beaucoup comme un lieu de rencontre en deux endroits différents. Nous avons pensé réinventer le Journal à quatre mains, mais nous nous sommes finalement contentés d'échanger nos premiers écrits, offline, à l'époque où hotmail sonnait encore comme une messagerie X. Pourtant, ce jour où j'étais, comme tant d'autres, de passage chez mon pote, j'ai découvert une bibliothèque dont je connaissais intimement tout un pan, mais dont tout un autre m'échappait. García Lorca ? Pamuk ? Mahfouz ? Ad-Daïf ? Un auteur indien ? Je rentrai chez moi penaude. Je regardais ma bibliothèque. J'y découvrais des titres dont je n'avais jamais parlé : Nassib, Alameddine, Begag, Kristof, Kourouma, Oé...

Ce jour-là, j'ai compris que nos chemins avaient, quelque part à notre insu, divergé. Je n’en tins pas rigueur au destin, et pris ma revanche en achetant résolument Sonallah, en v.o. au Caire et en v.f. à Paris. J'adressai un petit sourire ironique au ciel. J'en oubliai tous les livres que je traîne avec moi au bout du monde et qui rentrent à la maison, inachevés. J'oubliai que depuis des mois longs comme des années, mon pote se résume à des sms, msn, skype, google talk, téléphone via freebox ou autre opérateur low cost, puis portable orange de Tuzla à Zabi, pour 3 minutes de réconfort entre melting potes.

Mais il y a quelques temps, au gré de l'une de nos innombrables conversations électroniques, de celles qui commencent par "ça va ?" au lieu d’un "chta’na", et qui finissent par "a+" au lieu d'un "à toute", mon pote, stroobia, et sans plus y réfléchir, m'a annoncé qu'il ne s'installerait pas à Beyrouth de sitôt. La "situation", tu sais...

Ce fut comme un effondrement.

Toutes mes certitudes, accumulées au terme de dizaines de milliers de pages de lecture assidue, construites mot à mot et chapitre après chapitre, s’envolaient d’un coup.

Mais alors, mais alors ? Et ces crépuscules d'été au bord de la mer ? Et nos soirées de septuagénaires tranquilles ? Et nos marches dans les montagnes arides de l'Anti-Liban ? Et ces conjoints, enfants, familles, collègues, amis, toutes ces promesses d'affection qui devraient peupler nos prochaines années, et que nous nous faisions autant de joie de partager qu'une assiette de véritables tortellinis in brodo ? Sur des continents différents ? Dans des villes différentes ? Pas à Beyrouth ? Comment ça, pas à Beyrouth ? Mais alors, pourquoi s'être cassé la tête sur Nœuds, avoir allègrement mélangé Racine et Jardin, et pesé jusqu'à l’aube le pour et le contre du Rouge et du Noir ? Pourquoi avoir imprimé Majdalani et tiré un peu de gloire bon marché de sa lecture en avant-première ? Pourquoi, mon pote ?

Stroobia ? Maktoob ? Va savoir... Moi, je ne sais pas si je crois au destin. Mais je doute très fort du pur hasard. Et quant à nos questions libanaises, nous verrons bien quelle réponse l’Histoire leur apportera.
Pour ce post, mon pote, je n'opterai pas pour le format "justified". Pour toi, je réserve cette page toute bleue, avec des lignes comme autant de vagues de Jiyé et une fin à suivre, en trois points de suspensions. Rendez-vous à Beyrouth... »
Bien sûr ces villes épuisées
Par ces enfants de cinquante ans
Notre impuissance à les aider…
Mais… nos bibliothèques resteront deux quartiers d’une même ville, en dépit des petit coins, des ruelles, des lieux de socialisation qui ont pu évoluer différemment au gré des événements qui les constituent…
Et bien sûr, enfin… Rendez-vous à Beyrouth…

mercredi 18 juillet 2007

L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

- Charles Baudelaire

dimanche 8 juillet 2007

Rushdie, chevalier de l’impureté

Le 26 septembre 1988, Les Versets sataniques de Salman Rushdie sont publiés au Royaume Uni. Le 21 novembre, le Grand Sheikh d’Al-Azhar appelle les associations musulmanes de Grande Bretagne à prendre des actions légales pour empêcher la distribution du roman. Le 2 décembre, 7000 musulmans originaires du sous-continent indien organisent une manifestation durant laquelle un exemplaire des Versets sataniques est brulé. Le 14 janvier à Bradford dans le Yorkshire, c’est un réel auto-da-fé qui est organisé. Le même jour, vers deux heures de l’après midi, sur radio Téhéran, l’ayatollah Khomeiny édicte sa célèbre fatwa :
I would like to inform all the intrepid Muslims in the world that the author of the book 'The Satanic Verses', which has been compiled, printed and published in opposition to Islam, the Prophet and the Koran, as well as those publishers who were aware of its contents, have been sentenced to death.
I call on all zealous Muslims to execute them quickly, wherever they may find them, so that no one will dare to insult the Muslim sanctions. Whoever is killed on this path will be regarded a martyr, God willing.
In Addition, anyone who has access to the author of the book, but does not have the power to execute him, should refer him to the people so that he may be punished for his actions. May God's blessing be on you all.
Gilles Kepel écrit dans son Jihad que « [c]ette fatwa stupéfiante fut le véritable testament politique de l’ayatollah ». En effet, Khomeiny mourra quelques mois plus tard, le 3 juin 1989, alors que sa révolution islamique est en pleine phase de reflux tant sur la scène internationale où son exportation a échoué que sur la scène locale où les pragmatiques emmenés par Rafsandjani, le magnat de la pistache, commencent à prendre le dessus en montrant des signes d’ouverture sur l’occident. (Rafsandjani qui, contre toute attente, échouera aux élections présidentielles de 2005 face au 'balayeur de Téhéran', Ahmadinejad et à sa clique de néoconservateurs messianiques, ennemi idéal des néoconservateurs évangélistes de Washington.)

Peu de temps après l’auto-da-fé de Bradford, Salman Rushdie exprimera son désarroi dans un texte intitulé The Book Burner :
Nowadays (…) a powerful tribe of clerics has taken over Islam. These are the contemporary Thought Police. They have turned Muhammad into a perfect being, his life into a perfect life, his revelation into the unambiguous, clear event it originally was not. Powerful taboos have been erected. One may not discuss Muhammad as if he were human, with human virtues and weaknesses. One may not discuss the growth of Islam as a historical phenomenon, as an ideology born out of its time. These are the taboos against which The Satanic Verses has transgressed (…). It is for this breach of taboo that the novel is being anathematized, fulminated against, and set alight. (…)
The Satanic Verses is not, in my view, an antireligious novel. It is, however, an attempt to write about migration, its stresses and transformations, from the point of view of migrants from the Indian subcontinent to Britain. This is, for me, the saddest irony of all; that after working for five years to give voice and fictional flesh to the immigrant culture of which I am myself a member, I should see my book burned, largely unread, by the people it's about, people who might find some pleasure and much recognition in its pages. I tried to write against stereotypes; the zealot protests serve to confirm, in the Western mind, all the worst stereotypes of the Muslim world.
Rushdie vit donc ce cauchemar de l’écrivain qui voit les personnages de son roman prendre vie, sortir de leur silence et envahir les rues pour le tuer, brulant, sous les yeux médusés de son auteur, le livre dont ils sont les héros !

Dans son Petit traité des mélanges, Charif Majdalani décrit Les Versets Sataniques de Salman Rushdie comme étant :
L’une des œuvres les plus importantes de la fin du XXe siècle et probablement aussi l’œuvre la plus mal lue et la plus méconnue (…), un roman qui exalte l’impureté, les mélanges et le métissage et dont l’immigration est un des grands facteurs, face à la sinistre quête de pureté et contre la fondamentale (et utopique) originalité dont les extrémismes et les fondamentalismes de tous bords sont aujourd’hui les messagers.
Eloge de l’impureté… c’est sous ce titre que, pour Charif, auraient pu paraitre Les versets sataniques de Salman Rushdie. Cela lui aurait probablement évité d’être voué aux gémonies par cette "tribu de clercs" qui se sont très probablement arrêtés à ce titre provocateur pour monter aux créneaux… et surtout par le premier d’entre eux dont le titre même d’ayatollah (Verset de Dieu) se retrouve renversé dans le titre de ce roman (Al ayat olshaytaniyyah الآيات الشيطانيّة, i.e. les versets sataniques ; Ayatollah versus Ayatolshaytan).

Eloge de l’impureté… c’est sous ce titre que, je pense, aurait pu paraitre Le petit traité des mélanges qui, eut-il été écrit en anglais à Washington plutôt qu’en français à Beyrouth aurait sans doute eut une toute autre influence sur le cours des choses. Il parait que Georges Bush, Donald Rumsfeld et les officiers de leur état-major ont visionné en 2003 La Bataille d’Alger (La Battaglia di Algeri, film italo-algérien de Gillo Pontecorvo, 1966) dans un auditorium du Pentagone … pour s’inspirer du précédent français qui, franchement, ne fut pas un succès, ou pour éviter les erreurs qu’a commises l’armée française en Algérie ? Toujours est-il que si, au lieu de voir ce film de guérilla urbaine, Bush avait lu ce petit traité et notamment sa courte première partie intitulée Des relations interculturelles en général et du métissage en particulier, il aurait probablement vu les choses… d'un autre angle.

Au concept de 'choc' des cultures (ou clash des civilisations) développé par Samuel Huntington, ses détracteurs, principalement européens et arabes, on cru répondre par le 'dialogue' des cultures. Mais choc et dialogue, ces deux concepts réduisent l’idée de cultures à des entités distinctes destinées à se combattre ou à dialoguer entre elles. Or la réalité, fort heureusement, est bien plus complexe, et bien plus riche. Renvoyant dos-à-dos 'choc' et 'dialogue', Charif parle de mélange, de métissage et d’acculturation :
Selon l’une des définitions les plus efficaces, l’acculturation serait ce processus d’enrichissement, d’aménagement et de réorganisation d’une culture lorsqu’elle entre en contact avec une autre. Mais, plus précisément peut-être, l’acculturation est ce qui permet à des groupes restreints ou minoritaires de s’intégrer dans des ensembles plus vastes ou plus puissant sans perdre leurs caractéristiques culturelles ni leurs particularités. (…)
Si l’on accepte ce qui précède, on est forcément amené à constater que le monde d’aujourd’hui est tout entier construit sur le métissage et l’acculturation. Lorsque le métissage réussi, il produit des modèles de comportements nouveaux. Mais lorsqu’il est raté, il aboutit à des hybridations et à des phénomènes aberrants et non maîtrisés, ou à la disparation des composantes culturelles locales et traditionnelles. Il est évident par exemple que certains des problèmes les plus graves que vit le monde aujourd’hui, notamment le retour des intégrismes et des replis identitaires, sont le résultat de processus d’acculturation mal engagés et mal vécus.
Le 16 juin 2007, Salman Rushdie est fait chevalier par la reine Elizabeth. L’anoblissement de Rushdie provoque des manifestations de protestations en Malaisie et au Pakistan.
Le 18 juin, le parlement pakistanais vote, à l’unanimité, une loi condamnant l’anoblissement de Rushdie.
Le 19, les ambassadeurs du Royaume Uni au Pakistan et en Iran sont convoqués par les ministres des affaires étrangères de ces deux pays qui condamnent l’anoblissement perçu comme un acte de pure provocation. Le ministre des affaires étrangères iranien, durant son entretien avec l’ambassadeur Britannique Geoffrey Adams, qualifiera l’anoblissement de Rushdie d’acte « insultant, suspect et inadéquat » et d’ « exemple évident de la lutte que mène le gouvernement britannique contre l’Islam. » Adams lui répondit que les honneurs rendus à Rushdie sont une réponse aux services qu’il a rendu à la littérature et qu’ils ne devraient en aucun cas être perçus comme une insulte.
Le 22 juin, après la prière du vendredi, l’Hojatoleslam Ahmad Khatami s’adresse aux fidèles à la radio pour confirmer la validité de la « fatwa révolutionnaire » de l’Imam Khomeiny condamnant Rushdie à mort.
Enfin, le Conseil des Oulémas du Pakistan, accorde le titre de Saifullah (épée de Dieu) à… Ousama Ben Laden. Tahir Ashrafi, president du conseil dira:
We have awarded this title in reply to Britain's decision to knight blasphemer Rushdie. If a blasphemer can be given the title 'Sir' by the West despite the fact he's hurt the feelings of Muslims, then a mujahid who has been fighting for Islam against the Russians, Americans and British must be given the lofty title of Islam, Saifullah. (sic)
Le malentendu est total ! Et le clash, comme le décrit si bien Charif, n’a lieu ni entre les civilisations ni entre les cultures ni même entre les nations, mais bien entre les fanatiques excités partisans d’une pureté imaginée comme Ousama Ben Laden, et les patients artisans de l'impureté et du métissage comme Salman Rushdie.

Rushdie, et tous les autres chevaliers de l’impureté ont encore de nombreux combats à mener.