lundi 20 août 2007

La Syrie, l'Arabie, l'Egypte... Les 'Frères'

Dans le contexte de l’explosion au grand jour des tensions qui couvent entre la Syrie et l’Arabie Saoudite depuis 2005, le quotidien saoudien Al Watan, basé à Abha dans le Assir (sud) titrait hier en une :

جهود السعودية للتوفيق بين مختلف الأطراف اللبنانية تتناقض مع محاولات النظام السوري استعادة نفوذه في لبنان

Les efforts saoudiens pour trouver un accord entre les différentes parties libanaises sont contrés par les tentatives du régime syrien de rétablir sa tutelle sur le Liban

L’article ouvre les colonnes du journal à Ali Sadreddine Al Bayanouni, dirigeant des Frères Musulmans de Syrie. L’article sous-titre cette citation de Bayanouni :

الشعب السوري قادر على التغيير إذا تم رفع الغطاء العربي والدولي عن النظام
نسعى كـ"إخوان" لإقامة نظام ديموقراطيّ يتساوى فيه الجميع في الحقوق والواجبات على أساس مبدأ المواطنة
علي صدرالدين البيانوني

Le peuple syrien peut provoquer le changement à condition que l’immunité arabe et internationale accordée au régime soit levée
En tant que ‘Frères Musulmans’ nous aspirons à l’établissement d’un régime démocratique basé sur l’égalité des droits et des devoirs et sur le concept de citoyenneté

Ali Sadreddine Al Bayanouni

Voici la traduction d’extraits de l’interview de Bayanouni mené à Paris par le journaliste Marcel Aql :
Le régime syrien est un régime dictatorial et despotique, isolé de l’intérieur et ne disposant d’aucune base populaire. Il se base sur la répression et la confiscation des libertés, il viole les droits des citoyens les plus élémentaires et tente de réduire au silence la moindre voix opposante. La corruption rampante touche toutes les agences de l’Etat et est présente à tous les niveaux. Elle réduit le citoyen syrien à la pauvreté, le chômage et la privation. A tout cela s’ajoute l’omniprésence des services de sécurité. De plus, les politiques du régime, les crimes qu’il commet au Liban et en Irak et ses autres interventions dans les pays arabes voisins constituent un réel danger pour ces pays. (…) Si l’on ajoute à cela son isolement sur la scène internationale qui résulte de ses politiques, il devient clair que le changement de ce régime qui a perdu toute légitimité est tant dans l’intérêt de la Syrie que des autres pays arabes.

(…)

Il existe des forces opposantes à l’intérieur du pays qui sont susceptibles de jouer un rôle dans le changement politique. (…) Nous avons des informations qui affirment que le peuple est dans un état d’ébullition qui a atteint son sommet et que des opposants sont de plus en plus prêts à participer à une opération de changement, et ce, même de l’intérieur du régime.

(…)

Tout ce que nous demandons des pays arabes et de la communauté internationale, c’est qu’ils lèvent l’immunité et la protection qu’ils accordent à ce régime corrompu et despotique et qu’ils appuient le peuple syrien dans l’établissement d’un régime démocratique et pluraliste qui garantisse à l’ensemble de ses citoyens leurs droits et leurs libertés. (…)
La publication d’un tel article en Arabie Saoudite marque une rupture dans le modus vivendi qui régit les relations diplomatiques entre les états arabes du Moyen Orient. Critiquer le manque de libertés chez le voisin et, plus encore, ouvrir ses journaux aux opposants qui appellent au changement du régime, au pluralisme et à la démocratie constitue une réelle rupture dans la diplomatie arabe au Moyen Orient, et surtout dans la diplomatie saoudienne qui a toujours excellé dans les déclarations feutrées, les messages subtils et la diplomatie secrète. L’explosion au grand jour des dissensions syro-saoudiennes présage donc un conflit long où, semble-t-il, tous les coups seront permis.

Par ailleurs, cette escalade publique entre la Syrie et l’Arabie Saoudite prouve encore une fois que la realpolitik est reine au Moyen-Orient et que les appartenances partisanes ou confessionnelles ne sont que des instruments activés ici ou là, à un moment précis et dans un but précis. A preuve, trois jours avant que l’Arabie n’ouvre ses colonnes à un dirigeant de la branche syrienne des Frères Musulmans, son allié égyptien arrêtait 16 cadres des mêmes ‘Frères’ – de la branche égyptienne de l’organisation opposante au régime de Hosni Moubarak – lors d’une rafle dans un appartement de Guizeh au Caire. Ils sont accusés ‘d'appartenir à une organisation illégale, d'être en possession de documents illégaux et d'avoir tenu une réunion visant à planifier les activités d'une organisation illégale’.

vendredi 17 août 2007

The Waiting Place

A few days ago, I went to the Marina Mall desperately looking for a nice movie to watch. Surprisingly enough, I found one: Fracture, with Anthony Hopkins and Ryan Gosling. The plot is stunning by its simplicity and Anthony Hopkins is, as usual, a cinema monster majestically playing a brilliant and bitter Anthony Hopkins' role. A great movie, like you don't often have the chance to watch in Abu Dhabi. I was enchanted.

Gosling, the young and ambitious lawyer, is sitting by the adulteress, lying on her hospital bed, lost in a hopeless coma, shot in the head by the huge and hurt ego of her cheated husband, Hopkins. The lawyer is reading a Dr. Suess poem to the sleeping lady:
The Waiting Place...

...for people just waiting.

Waiting for a train to go
or a bus to come, or a plane to go
or the mail to come, or the rain to go
or the phone to ring, or the snow to snow
or waiting around for a Yes or a No
or waiting for their hair to grow.

Everyone is just waiting.

Waiting for the fish to bite
or waiting for wind to fly a kite
or waiting around for Friday night
or waiting, perhaps, for their Uncle Jake
or a pot to boil, or a Better Break
or a sting of pearls, or a pair of pants
or a wig with curls, or Another Chance.

Everyone is just waiting.
Abu Dhabi strangely sounds like this Waiting Place; everyone here is just waiting… Waiting for a friend to come or a plane to go…

And, like a certain prophet in our current virtual world, that's a bit where I am today, waiting to decide what I want to do when I grow up. Funny, how you can discover places… places to live, places to dance, places to settle, places to wait and places to leave… funny how you can read a number of books, study in a number universities, work in a number of firms… how you can meet a number of people with different stories, forget some of them, become the friend of some others… funny how you can reach 31 and still wonder that… what do I want to do when I grow up? But while the answer gets somewhat narrower over time, there are always options.

Maybe, am I also somewhere among the people described in Leonard Bernstein's Mass:
Half the people are stoned
And the other half are waiting for the next election.
Half the people are drowned
And the other half are swimming in the wrong direction.

mercredi 15 août 2007

Inde - Pakistan: 60 ans...

A un jour d'intervalle, le Pakistan hier, l'Inde aujourd'hui, fêtent leurs 60 ans d'Indépendance. A un jour d'intervalle, comme pour marquer une différence créée de toutes pièces, la joie des indépendances célébrées se confond dans la mémoire du sous-continent avec sa partition sanglante et le plus grand transfert de population de l'Histoire.

Voici, magnifiquement décrit par Henri Tincq dans Le Monde, un récit riche, touffu et cruel de ce séisme monumental qui continue de secouer le monde de ses répliques:


La monstrueuse vivisection de l'Inde

A Thoa Khalsa, 84 femmes avalent de l'opium et sautent, l'une après l'autre, dans un puits. Des musulmans occupent ce village du Pendjab en avril 1947, à quelques mois de la partition de l'Inde, et la tradition sikh veut que les femmes s'immolent quand les hommes ne sont plus là pour les défendre. Quatre d'entre elles survivront parce qu'il n'y a pas assez d'eau dans le puits pour les noyer toutes, mais les autres sont des "martyres". En mourant, elles ont préservé l'honneur de la communauté. Martyres aussi ces jeunes filles que leurs pères ont tuées, au sabre ou de leurs propres mains, pour éviter qu'elles ne soient enlevées, violées, converties à l'islam. Mangal Singh, avec ses deux frères, a tué 17 membres de sa famille, enfants, neveux. Dans Les Voies de la partition Inde-Pakistan, Urvashi Butalia recense les cruautés liées à ce chapitre de l'histoire indienne qui, soixante ans après, ronge encore le pays de remords et de chagrin.

samedi 4 août 2007

Nihilismes

J’ai toujours été attiré par les grands romans qui racontent des histoires longues et touffues et dont les personnages sont riches en aventures, en cultures, en mélanges… des romans-lieux, des romans-époques où le burlesque le dispute à l’Histoire, l’Histoire à l’imagination débridée de l’auteur et l’imagination de l’auteur à ma capacité à rêver des lieux, des gens, des possibles… des romans qu’on lit comme on se promène dans une ville. Des romans dont on sort avec des envies de voyage et des envies d’écrire. Des romans dont on sort avec des envies de lire encore et encore d’autres lieux, d’autres villes, d’autres époques, d’autres personnages…

Depuis que je suis à Abu Dhabi, j’ai tenté de lire de tels romans, mais je n’ai pu arriver au bout d’aucun. J’ai tenté Brooklyn, Istanbul, Bagdad, Bombay… chaque fois, le vide reprenait le dessus. Je m’enlise, je mets un marque page et, le livre dont je n’ai pas lu plus du tiers va rejoindre les autres livres ‘à finir’ sur ma table de chevet. C’est triste…

Grâce au site Sitemeter, il est possible d’avoir des informations sur les visiteurs d’un blog. Il est possible de connaître le pays duquel l’internaute s’est connecté, la durée de sa visite et… s’il est rentré sur le blog après avoir effectué une requête sur un moteur de recherche, il est possible de savoir quelle est la séquence de mots qu’il a entré et qui l’a conduite au blog en question. Stroobia, bien sûr, est équipé de ce petit logiciel espion. Je sais donc qu’il y a quelques jours, un internaute a tapé sur Google, depuis la Cote d’Ivoire, la question suivante :

La ville d’Abu Dhabi existe-t-elle ?

Je ne sais pas pourquoi, j’imagine que c’est une femme vêtue d’un joli boubou jaune bariolé qui à tapé cette requête dans un cybercafé d’Abidjan. Elle cherchait sur Stroobia une réponse à cette question qui m’a d’abord parue saugrenue et m’a arraché un sourire. Abu Dhabi existe, j’y habite, j’y travaille, je sors dans ses restaurants, je bois des bières dans ses bars, je circule en taxi dans ses rues, j’y rêve, j’y bois des cafés, j’y lis le journal… je connais des gens qui habitent dans ses tours, j’y ai même des amis…

J’ai vécu dans plusieurs villes. J’en ai aimé certaines, je me suis battu avec d’autres avant de les apprivoiser… ou pas, je suis tombé amoureux d’autres encore, certaines m’ont adopté au point de devenir ‘ma ville’, certaines m’ont laissé perplexe, j’en ai fui d'autres de peur d’être absorbé par elles, d'autres enfin m’ont dérangé, et même si elles m’ont attiré un moment, je peux dire sans complexe que je ne les ai pas aimées… Toutes, j’ai tenté de les comprendre, de comprendre leur raison d’être, leur logique urbaine, leur histoire… j’ai tenté de saisir leur culture propre, à travers les strates qui les composent, les événements qui les constituent, les habitants qui les peuplent, leurs combats, leurs inquiétudes, de quoi est faite leur vie quotidienne… j’ai tenté de les lire, à travers leur littérature, leur musique, les hommes et les femmes qui les ont forgées… Toutes ces villes, je les ai découvertes avec passion, je les ai lues avec curiosité, toujours ouvert à ce qu’elles avaient à m’offrir d’inattendu…

De toutes ces villes, une seule, m’a laissé totalement indifférent. Je ne l’aime pas mais ne la hais pas non plus, elle est confortable pour le corps et pour l’esprit… elle ne présente aucun défi, aucune strate, elle n’est constituée d’aucun événement… Ses habitants y vivent sans se rencontrer, le nœud social qui est l’élément constitutif d’une ville y est quasiment inexistant. Cette ville n’a rien d’organique, elle n’est pas vivante, cette ville n’en est tout simplement pas une.
Je pourrais te dire de combien de marches sont faites les rues en escalier, de quelle forme sont les arcs des portiques, de quelles feuilles de zinc les toits sont recouverts ; mais déjà je sais que ce serait ne rien te dire. Ce n’est pas de cela qu’est faite la ville, mais des relations entre les mesures de son espace et les événements de son passé.
Italo Calvino, Les Villes Invisibles
Eh bien, sur Abu Dhabi, après un peu plus d’un an à essayer, je crois que je n’ai rien à te dire !

Et à vous, Madame en boubou jaune, je peux vous dire que malgré ses tours climatisées, ses larges avenues, ses malls, ses supermarchés, ses restaurants, ses cinémas et son pétrole… malgré ses projets pharaoniques, ses palaces luxueux, ses parcs verdoyants et ses forets luxuriantes… malgré ses princes ‘visionnaires’ et ses épiciers iraniens, ses princesses élégantes et ses prostituées chinoises, ses hommes d’affaires libanais et ses consultants britanniques, ses chauffeurs de taxi pashtounes, ses concièrges bengalis, ses serveuses kenyanes ou philippines, les travailleurs qui la construisent et les présidents qui la visitent... malgré les chats qui trainent dans ses rues et les artistes qui viennent s’y produire… je peux vous dire, Madame, que malgré tout ça… la ville d’Abu Dhabi n’existe pas.

Il y a un lieu, effectivement, c’est indéniable, mais point de ville.

Quant à mes lectures, je crois que j’ai enfin compris qu’Abu Dhabi n’était pas un lieu pour lire ces grand romans-fresques qui me font tant rêver. Je ne lis donc plus que de courts romans pessimistes dont le sujet est la destruction du texte et une sorte de nihilisme. Ainsi, actuellement je lis, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, 1953. Vous en connaissez l’idée ?

Le gouvernement décide de bruler tous les livres et de charger les pompiers de cette sinistre mission. Des groupes d’opposants s’organisent alors pour sauver les livres en les retenant par cœur. Un homme un livre, des hommes-livres. Chacun est responsable, grâce à sa mémoire, du sauvetage d’une unité du patrimoine littéraire mondial. Si jamais cette hérésie devait se produire, je ne sais pas quel livre je choisirai de sauver. Un grand roman européen, surement… mais lequel ? Ou alors Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez… il me serait en tout cas très difficile de choisir. Et vous quel livre choisiriez-vous de sauver ? Quel livre choisiriez-vous d'être ?

Dans le genre court roman nihiliste, j’ai aujourd'hui acheté Travels in the Scriptorium de Paul Auster, 2006. Ce roman est encore une autre manière de déconstruire le texte à travers un jeu obscur impliquant le lecteur et l’auteur. Voila son incipit :
The old man sits on the edge of the narrow bed, palms spread out on his knees, head down, staring at the floor. He has no idea that a camera is planted in the ceiling directly above him. The shutter clicks silently once every second, producing eighty-six thousand four hundred still photos with each revolution of the earth. Even if he knew he was being watched, it wouldn’t make any difference. His mind is elsewhere, stranded among the figments in his head as he searches for an answer to the question that haunts him.
Who is he? What is he doing here? When did he arrive and how long will he remain? With any luck, time will tell us all. For the moment, our only task is to study the pictures as attentively as we can and refrain from drawing any premature conclusions.
Merci Abu Dhabi de me donner l’envie de lire de tels livres. Et merci pour l’humeur dans laquelle tu me mets. Quand je t’aurai quittée, et contrairement à toutes, toutes les villes par lesquelles je suis passé, ne serait-ce que quelques heures, tout ce qu’il me restera de toi, c’est une incommensurable indifférence.