Ce texte est une fiction. Tous les personnages de ce texte sont fictifs et toute ressemblance avec des personnes réelles, existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.
Quelque jours après mon arrivée à Beyrouth, Rabih m’emmena à l’Université de Balamand où il devait parler de sa théorie de l’anthropie qui, semble-t il, lui inspirait alors une grande lassitude et lui lassait un sentiment de futilité. Il me dira plus tard qu’il avait l’impression de répéter la même chose en y changeant chaque fois un détail cosmétique pour paraître innovant. Durant l’heure de route qui sépare Beyrouth de ce monastère université du Liban-Nord, haut lieu de l’orthodoxie levantine qu’est Balamand, une intense discussion nous occupa. Rabih était nostalgique et désabusé, j’en étais maintenant sûr. Je l’étais aussi, je crois. Arrivés légèrement en retard à l’université située à huit kilomètres au sud de Tripoli, sur une colline face à la mer, perdue au milieu des oliviers, nous courûmes vers la salle où Rabih devait intervenir. L’amphithéâtre était plein.
Après s’être rapidement excusé pour son petit retard, Rabih se lança à corps perdu dans un éloge de l’inutilité. Inutilité, et trivialité de la recherche, inutilité de l’humanité, qui n’est qu’une parenthèse éphémère dans l’immense vide de l’univers. L’anthropie, disait-il après cette introduction absconse, se déshumanise. Le vecteur de la déshumanisation de l’anthropie est l’informatique. La bibliothèque de Babel sortie de l’imagination de Borges est née, et avec elle, l’anthropie s’est fondue dans la toile mondiale, immatérielle et omnisciente, de l’information. Le vrai et le faux se confondent, et qu’importe, anyway tout est relatif. Qu’importe de lire le texte d’un hacker du Nevada qui s’appelle Cerventes et de croire que c’est Cervantes qui l’a écrit et non ce hacker du Nevada ; et de penser que ce hacker est une femme et de se dire qu’elle est jolie. Qu’importe de lui envoyer un e-mail en lui disant ‘I Love You let’s meet at the café du coin’, en sachant très bien que dans ce monde immatériel il y a aussi peu de café que de coins. La ville n’est plus. Borges imagine la bibliothèque de Babel… mais c’est Babylone toute entière qui est s’est immatérialisée sous nos yeux brillants, myopes et injectés de sang. La Babylone céleste est née. La World Wide Babylon. Avec son cortège de mensonges, de sexe, de savants, d’intellectuels, de rois et d’esclaves, avec son panthéon innombrable de dieux et de satans. Tous les vices, toutes les vertus s’y côtoient, tous les livres y sont répertoriés dans toutes les langues. Chacun y a sa page, sa page toile, sa page web. Malheur à toi si Google, le Dieu des dieux de la Babylone céleste ne te reconnait pas ! Les Babyloniens se parlent, se mentent, se rencontrent, des forums se créent, des crimes abjectes y sont commis. Le temps n’existe plus. Des Nazis y côtoient des chefs d’Etat, des pédophiles des universitaires, des ministres des prostituées, des églises des supermarchés, des communistes des pétroliers. La Babylone céleste est totale. Totale et immatérielle. Et ce hacker du Nevada qui est une femme n’est en fait ni dans le Nevada ni une femme. Ce hacker du Nevada, c’est moi à Balamand, qui vous parle, et qui vous dit n’importe quoi. Mais de ça retenez une conclusion : L’anthropie ça pue et le vecteur de l’anthropie c’est la ville, la ville qui pue dans ses quartiers, ces quartiers où il y a des coins où les clochards peuvent pisser. Des coins qui puent. Des rues qui sentent le foutre. Des bars qui sentent l’alcool. L’anthropie c’est la cité, l’urb, qui produit le politique. Le politique qui produit la lutte pour le politique, c’est la Babylone terrestre. La Babylone céleste c’est l’anti-anthropie. ; ubik. Urb versus ubik. Babylone terrestre versus Babylone céleste. Homme versus page web. Local versus global… le monde versus internet.
4 comments:
wow...
et pourtant l'un influence l'autre, et vice-versa !!!
et surtout, l'un a créé l'autre et pas vice-versa :)
nb: pour le vice (c'est parfois le cas de le dire :)
et,
versa dans le vice...
tu connais?
Très beau texte, effrayant. Je crois que Borges l'aurait aimé.
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