mardi 27 octobre 2009

Les racines du Jazz

Je ne vais pas ouvrir ici le débat stérile sur les racines européennes ou africaines du jazz. Le jazz est une musique américaine qui, comme l'Amérique tout entière de l’Alaska à la Patagonie, a des racines tant africaines qu’européennes (entre autres). D’ailleurs, l’Europe et l’Afrique n'auraient pu aussi bien fusionner ailleurs qu'ailleurs ; c’est à dire dans le nouveau monde. Le jazz est donc plutôt né, à la fin du XIXe siècle, de la rencontre de deux Amériques : L’Amérique rurale des plantations et celle urbaine des grands ports.

Jusqu'à l’interdiction de la traite atlantique en 1808, des centaines de milliers d’esclaves d'Afrique de l'Ouest sont débarqués par les négriers dans les colonies du sud pour servir dans les plantations. En Caroline du Sud, par exemple, les esclaves constituent plus de la moitié de la population. Dans les plantations, les esclaves africains chantent des work songs inspirées de leurs chants africains sous forme d’appel/réponse. La blue note serait déjà présente dans les chants appel/réponse traditionnels d'Afrique de l'Ouest. Les esclaves africains accompagnent leurs chants d'un proto-banjo (qui deviendra une guitare, plus tard accompagnée d'un harmonica) et de percussions simples. Le blues rural, musique "negre" et américaine par excellence, est né.


The Old Plantation, aquarelle sur papier vergé,
The Abby Aldrich Rockefeller Folk Art Museum,
Williamsburg, Virginia

'The Old Plantation' date de la fin du XVIIIe siècle et représente des esclaves dans une plantation en Caroline du Sud. C’est la seule peinture connue qui représente des esclaves entre eux, et la plus ancienne peinture américaine qui représente un instrument à cordes de type banjo. Le second musicien joue des percussions et le danseur utilise une baguette, ce qui serait aussi l’usage en Afrique de l’Ouest. Évidement, il n'existe aucun enregistrement sonore de cette musique pré-blues.

En 1860 Abraham Lincoln mène sa campagne électorale contre l’expansion de l’esclavage au delà des états dans lesquels il existe déjà. Tout le monde sait alors, que l’interdiction de l’expansion de l’esclavage conduira inexorablement à son abolition. Lorsque Lincoln est élu président, sept états du sud gouvernés par les puissants lobbys esclavagistes des grands cultivateurs font sécession pour des raisons économiques évidentes : l'abolition de l'esclavage les privera d’une main d'œuvre quasi gratuite. La guerre de sécession éclate en 1861 entre les états confédérés au sud et les états de l'union au nord. Elle se termine en 1865 par la victoire du nord sur le sud, la restauration de l’Union et l’abolition de l’esclavage dans l’ensemble du pays. Suite à l’abolition un certain nombre de cultivateurs fait faillite et les esclaves affranchis quittent les plantations et affluent dans les villes à la recherche de travail amenant avec eux leur blues. Beaucoup arrivent dans le grand port atlantique de l’époque : la Nouvelle-Orléans.

Alors que dans les plantations, le blues naît des chants africains accompagné d'instruments légers (banjo, percussion), dans les villes se développe une musique nouvelle, le ragtime. Plus sophistiqué que le blues rural de l’époque, le ragtime est joué au piano et composé par des musiciens qui ont des bases de solfège et d'harmonie et qui sont probablement plus imprégnés, par leur éducation, de musique européenne. Les rags sont surtout joués dans les saloons et bordels tout au long du XIXe siècle (on en retrouve au cinéma dans de nombreux westerns). La main gauche joue la basse et bat un rythme à quatre temps bien marqué, alors que la main droite joue une mélodie syncopée rapide et envolée. Ce rythme syncopé serait dérivé des rythmes croisés complexes des percussions et des danses africaines.

Scott Joplin qui codifie le ragtime et lui donne sa forme définitive, est né dans le Texas en 1867 peu après l’abolition de l’esclavage. Son père joue du violon et sa mère du banjo. Il sera en contact avec un piano dans une famille blanche ou sa mère est femme de ménage. Malgré ses difficultés financières, conscient du talent de son fils, le père de Scott lui offre un piano et des cours avec un professeur allemand qui lui enseigne l’harmonie et la composition et l’initie aux genres musicaux européens. En 1899, Joplin compose le ‘Maple Leaf Rag’ qui sera un succès dans l’ensemble du pays. C’est le premier "tube" de l’histoire de la musique.


Le 'Maple Leaf Rag' joué par Scott Joplin lui-même en 1899 (?) enregistré sur un piano roll, le plus ancien support permettant de stocker de la musique.


Le 'Maple Leaf Rag' joué par le Halfway House Orchestra en 1925. Le Halfway House était un club de la Nouvelle-Orléans qui opérait de 1914 à 1930.

Jusque dans les années 1920, des versions instrumentales des rags sont jouées par de petits ensembles de la Nouvelle-Orléans. Ces petites formations musicales feront fureur dans les dance halls (équivalant américain des bals musettes). En devenant instrumental le ragtime fait un pas vers le jazz, mais n'en est pas encore. Pour Jeff Taylor : “This music [is] not quite ragtime but not yet jazz.” En effet elle ne swing pas vraiment, mais surtout elle ne comporte pas d’improvisation qui est un élément indissociable du jazz.

Dans ce post, on a pressenti le pré-jazz dans le rag instrumental du Halfway House Orchestra. Il ne manque plus à cette musique (un peu trop mécanique à mon goût) qu’à s’hybrider avec le lyrisme et la spontanéité du blues pour enfin donner naissance au jazz. A suivre…

mercredi 21 octobre 2009

« (So What) is Jazz ? »

C'était le 28 septembre 1991, j'avais 16 ans, j'étais à Paris en vacances. Ce jour là, à Santa Monica, en Californie, Miles Davis se tait. A Paris, comme partout probablement, des photos de lui envahissent les disquaires. Je suis impressionné par l'esthétique élégante et dégingandée de cet homme noir à trompette. J'achète un de mes premiers CDs, le plus exposé dans les bacs, forcement l'inégalé 'Kind of Blue', l’album de Jazz le plus vendu à ce jour (je crois).

En août 2008, à mon retour du festival de Jazz de Montréal j'achète un saxophone alto et commence un sinueux et fascinant voyage dans le monde du Jazz. Depuis ce jour, j'ai été plusieurs fois confronté à cette question: "mais au fait, c'est quoi au juste le Jazz ?" sans avoir jamais vraiment pu y répondre. Et pour cause, le Jazz n'est pas facile à définir :
Louis Armstrong répond : "If you have to ask, you'll never know."
Miles Davis plutôt d'accord répond : "I'll play it first and tell you what it is later."
Thelonious Monk est plus clair : "I don't have a definition of jazz... You're just supposed to know it when you hear it."
Pour Katherine Boeyen : "Jazz is sex."
Pour Wynton Marsalis : "Jazz is something Negroes invented, and it said the most profound things — not only about us and the way we look at things, but about what modern democratic life is really about. It is the nobility of the race put into sound ... jazz has all the elements, from the spare and penetrating to the complex and enveloping. It is the hardest music to play that I know of, and it is the highest rendition of individual emotion in the history of Western music."
Après plus d'un an de ce voyage, je ne suis sûr que d'une seule chose: I know it when I hear it.


Bon, je vais quand même essayer de répondre à cette question : "C’est quoi le Jazz ?". Sur le plan technique trois éléments musicaux facilement discernables caractérisent le Jazz : la syncope, le swing et la blue note.

La syncope accentue les temps faibles d’une mesure (2 et 4 pour une mesure 4/4 par exemple) et se prolonge éventuellement sur les temps forts (3 et 1 de la mesure suivante) au lieu d’en accentuer les temps forts (1 et 3). La syncope est aussi utilisée dans d'autres genres et est essentielle à un grand nombre de styles musicaux e.g. funk, ska, reggae, rap, jump blues, progressive electronic dance, trance, progressive rock, breakbeat, dubstep, heavy metal, etc.

Le swing est le fait de créer un effet de balancement en jouant des notes de durées égales de manière inégale soit, en allongeant la première et raccourcissant la seconde. Il s'agit de jouer, par exemple, un couple de croches comme un triolet dont la première croche serait pointée. On trouve aussi des notes swinguées dans le rock'n'roll, la country, le R&B, la pop, les rocks punk, pop et alternatif, le drum & bass, le breakbeat, etc. Des notes swinguées, appelées 'notes inégales' (même en anglais), se retrouvent aussi dans les musiques baroque et classique.

La blue note est caractéristique du Blues (qui précède le Jazz). La blue note est jouée un demi-ton (ou moins) plus bas qu'une note de la gamme majeure (généralement la tierce, la quinte ou la septième). C'est elle qui donne cette couleur particulière au Blues et, plus tard, au Jazz. Elle est aussi appelée the worried note (la note inquiète). Par exemple, dans la gamme blues de Mi (Mi Sol La La# Si Ré), la blue note est le La#.

Ces trois éléments sont caractéristiques du Jazz mais n’en sont pas définitoires. La question ‘what is jazz?’ reste ouverte parce que le Jazz est plus qu’un genre musical, c’est un mouvement culturel lié à une époque, une culture (ou des cultures), un certain nombre de lieux, d’événements, d’hommes et de femmes. Le Jazz, étroitement lié à l’histoire des Etats-Unis, est un mouvement qui s’étend sur une période qui va de la fin de la guerre de sécession à la guerre du Vietnam.
Pour Gerald Early : “When they study our civilization two thousand years from now, there will only be three things that Americans will be known for: the Constitution, baseball and jazz music. They're the three most beautiful things Americans have ever created.