lundi 9 novembre 2009

Le Blau Mari

Ce texte est une fiction. Tous les personnages de ce texte sont fictifs et toute ressemblance avec des personnes réelles, existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. Ce texte a été publié par Les Impromptus Littéraires.
Les deux rochers herculéens se dressaient, plongeant leurs origines antiques dans les profondeurs bleues. Ici, l’Afrique embrasse l’Europe et la Méditerranée l’Atlantique. C’est par centaines que je compte les traversées du détroit de Gibraltar à bord du Blau Mari. Chacune est bouleversante, chacune d’une manière différente. A l’approche de la grande porte me frappe toujours cette évidence : passer d’un univers à l’autre tout en restant tangent à deux autres encore. Ce jour là, alors que le Blau Mari s’approchait du double monument minéral, toujours aussi surprenant, l’habituel vertige géographique fit tourbillonner dans mon esprit des paysages, des odeurs, des musiques, des civilisations.

A force de voyager des années durant, de port en port, de continent en continent, de mer en océan, on finit par prendre conscience de la finitude du monde, on finit par toucher du doigt sa sphéricité. Alors, par comparaison, on soupçonne la grandeur infinie des espaces qui l’entourent. On est comme l’astronaute parti décrocher la lune qui découvre par le hublot de sa station orbitale l’émouvant disque bleu et blanc de la Terre; émouvant par sa fragilité, par la futilité des événements qui s’y déroulent contrastant avec l’importance dramatique qu’ils peuvent avoir de plus près, émouvant par sa taille ridiculement limitée dans l’espace alors qu’il peut parfois sembler si vaste, émouvant tout simplement par sa beauté.

Ici, au centre de quatre espaces gigantesques, en ce non lieu, ce nom, Gibraltar, résonne comme un trou, un vide, un point d’orgue, un nombril. Ici, enfin, je ne suis nulle part. Je suis de nulle part et de partout. Mes pensées s’envolent, se troublent, se mêlent, se multiplient. Le Blau Mari suit son chemin, il traverse la grande porte, je suis au milieu du monde. Je perds pieds. A l’Afrique sensuelle, envoûtante, effroyable, rouge, aux rythmes effrénés, aux troupeaux de zèbres, à la savane, à ces hommes, à ces femmes, à leur vies, à leurs angoisses, se mêlent en kaléidoscope les grands ports du grand nord, les forêts profondes, les montagnes de granit, les villes tentaculaires, d’autres hommes, d’autres femmes, d’autres vies, d’autres angoisses, des musiques mathématiques, l’Europe. Le détroit se dessine derrière moi. L’Atlantique se propose comme chaque fois, immense et gonflé de toutes ses surprises et de tous ses mystères. Le Blau Mari se dirige vers Lisbonne, après ce sera Dakar où je devrai à nouveau trouver une cargaison qui convienne à mes cales et une destination à mon humeur.

Ma vie s’est ainsi poursuivie quelques mois durant, mais ce n’était plus pareil. Je n’étais plus le libre vagabond d’avant l’amour. Durant mes longues traversées, deux ports ont toujours occupé mon esprit : celui que je venais de quitter et celui vers lequel je me dirigeais. Depuis l’amour, le port de Gênes, son quai, cette déchirure qui l’accompagne s’invitent sans cesse dans mes pensées. J’ai tenté d’éviter Gênes jusqu’au jour où, plus d’un an après y avoir quitté le regard de Goethe, l’occasion d’y retourner se présenta spontanément. Tout aussi spontanément, j’acceptai la transaction et quittai Goa pour Gênes. Le Blau Mari repris l’océan Indien vers l’ouest, le golfe d’Aden, la mer Rouge. En ce crépuscule de décembre, j’attendais le signal des autorités égyptiennes pour traverser le Canal de Suez. Le ciel était épais et sombre, un vent lourd et poussiéreux, le khamsin, accompagnait le ballet de cargos et pétroliers de toutes tailles. Après une longue attente le Blau Mari s’engageait enfin dans le canal. Il y a plus d’un an, hanté par un regard de femme, je quittais la Méditerranée par l’ouest. Je la reprends par l’est avec le secret espoir de retrouver la clarté de ce regard. J’avais quitté Port-Saïd depuis quelques heures quand il se mit à pleuvoir violemment. Le vent s’était calmé. Des trombes de pluie se déversaient, verticales et abondantes, sur une mer sombre aux contours indistincts. Le Blau Mari flottait certes, mais où s’arrêtait la mer, où commençait la pluie ? C’était difficile à dire. La nuit fut longue. Je la passai à regarder, par le hublot de ma cabine, la pluie se mêler à la Méditerranée et à l’écouter battre le pont du Blau Mari.