vendredi 26 août 2011

Pour une économie post-politique

En ces temps de marge de manœuvre budgétaire quasi nulle, en Europe et aux Etats-Unis, la question qui a dominé le XXe siècle – celle du choix entre une augmentation des impôts ou une réduction des dépenses – n’est plus d’actualité. Il est aujourd’hui nécessaire de conduire ces deux actions de manière concomitante et coordonnée, et c’est ce que font la majorité des gouvernements occidentaux, qu’ils soient de droite ou de gauche. Ainsi, la crise financière de 2007 et ses conséquences en termes de crise de la dette souveraine en 2011 clos une phase de transition d’une vingtaine d’années, commencée avec la perestroïka et confirmée par la chute de l’URSS et l’échec de l’expérience économique qu’elle proposait. Durant ces deux décennies, les politiques économiques, budgétaires et fiscales se sont progressivement découplées du politique. Kal (The Economist) résume bien l’air du temps dans ce dessin de presse :
Le dilemme entre coupes budgétaires et augmentations d’impôts n’est plus un choix idéologique mais bien une contrainte imposée par la real-économie. On y voit des dirigeants hésitant entre les deux options que sont la réduction des dépenses et l’augmentation des revenus.

Ainsi, le débat sur le plafond de la dette aux Etats-Unis et celui sur le sauvetage de la Grèce en Europe sont – anachronisme patent – de nature éminemment politique, alors qu’ils devraient être de nature exclusivement économique voire, tout simplement, comptable.

Bien plus que la politique monétaire qui s'est, elle, progressivement émancipée du pouvoir politique avec la normalisation de l'indépendance des banques centrales dans les économies industrialisées, la politique budgétaire a été prise en otage, tout le long du XXe siècle par les deux idéologies politiques, philosophiques et sociales dominantes : Au libéralisme économique de l’occident s’est opposée la planification étatique érigée en dogme par le block de l’Est.

La crise de la dette de 2011 marque l’entrée du monde – malheureusement a reculons – dans l’ère de l’économie post-politique. Les exemples en sont multiples : Le modèle chinois de capitalisme dirigé, l’interventionnisme économique du républicain George Bush pour sauver l’industrie automobile dans les dernières semaines de son mandat, les plans de rigueur des gouvernements européens qui, indépendamment de leurs orientations politiques, augmentent les impôts des riches (mesure réputée de gauche) tout en diminuant les dépenses publiques (mesure réputée de droite), etc.

Encore un symptôme du crépuscule de ce fantastique et fondateur XXe siècle qui n’en fini pas de mourir. Mort en 1989 du siècle idéologique, mort en 2001 du siècle militaire, mort en 2011 du siècle économique… Combien de soubresauts ce siècle, si terrible et si prometteur, nous réserve-t-il encore ?

En parallèle, et précisément en ces temps de crise budgétaire, on observe une érosion du pouvoir des gouvernements sur la politique budgétaire aux dépens de deux types de pouvoirs :
Des pouvoirs politiques : Aux Etats-Unis, on voit la majorité républicaine au congrès empêcher Barack Obama de poursuivre sa propre politique fiscale. Ou encore la Chine, principal créancier des Etats-Unis, prendre un malin plaisir à demander à l’administration américaine une rigueur budgétaire accrue. En Europe, c’est d’une certaine manière le Conseil Européen, institution éminemment politique, elle-même tributaire d’un consensus franco-allemand qui dicte à la Grèce, dans une moindre mesure au Portugal et à l’Irlande, demain peut-être à l’Espagne ou à l’Italie, la politique fiscale à suivre pour sortir de la crise.
Des pouvoirs économiques : Des organisations internationales telles que le FMI, renfloué par Dominique Strauss Khan, qui a retrouvé un rôle prépondérant depuis la crise de 2007. On voit d'ailleurs son rôle actif dans la rédaction de la politique budgétaire grecque. D’autres acteurs économiques, privés cette fois, sont de plus en plus influents en termes de politique fiscale, ce sont les agences de notation. On verra Moody’s aller jusqu'à requérir une augmentation des impôts aux Etats-Unis pour ne pas avoir à dégrader le AAA dont jouissent les bons du trésor américains, alors que Standard and Poors n’hésitera pas a dégrader cette même note, suivi tout récemment par une dégradation par Moody’s de la note du Japon.
Ainsi ces deux dernières décennies ont vu, d’une part, la politique économique s’émanciper des dogmes politiques qui ont marqué le XXe siècle, et d’autre part, les pouvoirs politiques sur les politiques économiques s’éroder au point de devenir le produit d’un consensus mou entre un nombre croissant d’acteurs politiques et économiques nationaux, internationaux ou supranationaux.

Cette situation est aussi inefficace qu’intenable. En se dotant d’un mécanisme de gouvernance lui accordant une certaine indépendance, la politique monétaire s’est progressivement émancipée des pouvoirs politiques dont les vues électoralistes et court-termistes sont forcement inflationnistes. De même, il serait temps que la politique budgétaire se dote d’une gouvernance qui lui garantisse une dose d’indépendante par rapport aux pouvoirs politiques dont les vues court-termistes et électoralistes sont structurellement ‘dettogènes’.

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