mardi 29 novembre 2011

Un printemps post-islamiste*

Les victoires successives d'Al Nahda en Tunisie et du PJD au Maroc, celle plus que probable des Frères Musulmans aux législatives en cours en Egypte et la déclaration par le CNT sur la Sharia comme source de la future constitution libyenne, pourraient faire penser que la fameuse et tant redoutée vague verte est entrain de déferler sur le monde arabe post Sidi Bouzid ; que le printemps arabe est en fait un printemps islamiste qui va plonger le sud de la Méditerranée dans une longue période d'obscurantisme. Nous pensons qu'il n'en est rien, et que nous nous trouvons en presence d'un printemps arabe effectivement démocratique et surtout post-islamiste.

Dans un article récent sur la mort d’Oussama Ben Laden, Gilles Kepel écrit : « La mort physique d'Oussama Ben Laden fait suite à la mort politique du chef d'Al-Qaida, liquidé par les révolutions démocratiques arabes dont les slogans étaient aux antipodes de son idéologie islamiste radicale. » Ainsi, pour les théoriciens du postislamisme, le printemps arabe est l’ultime échec de l’islamisme radical.

Il serait utile de revenir rapidement sur les causes de ce qui fut peut-être l’unique et, bien que bref, spectaculaire succès de l’islamisme : La Révolution Islamique en Iran. Selon Gilles Kepel, c'est la convergence de trois groupes sociaux qui a permis l'occurrence de la révolution islamique en Iran en 1979 : La Jeunesse Urbaine Pauvre (JUP), les Classes Moyennes Pieuses (CMP), et les Intellectuels Islamistes (II). Depuis cette date, les régimes autoritaires arabes se sont acharnés à empêcher ces trois courants sociaux de converger de nouveau. Pour ce faire, ils ont violemment opprimé les CMP, envoyé massivement la JUP à l'université plutôt qu’à la mosquée, et coopté les II pour en faire un instrument de crédibilisation du pouvoir, puis emprisonné ou forcé à l’exil les récalcitrants.

Entre 1979 et 2011, une génération entière s'est écoulée, résultat : Les CMP sont étouffées par l'oppression et des conditions économiques désastreuses, décuplées par la crise économique de 2008 et la flambée des prix des matières premières. La JUP est éduquée et connectée aux réseaux sociaux, parle l'anglais, a les yeux rivés aux chaînes satellitaires arabes et internationales, mais surtout, la JUP est au chômage, et n'est plus attirée par les expérimentations islamistes, qu’elles soient Iranienne ou saoudienne. Les II, enfin, par leur collusion avec un pouvoir autoritaire et laïque sont décrédibilisés, alors que ceux d’entre eux qui ont été poussés à l’exil sont déconnectés de la réalité du terrain.

Tahrir by Kichka
La nouvelle JUP fait enfin son marché sur la bourse internationale des valeurs. Elle condamne la politique étrangère des pays occidentaux au Proche Orient qui ont longtemps soutenu ses oppresseurs, tout en souscrivant aux valeurs libérales et démocratiques de ces mêmes pays occidentaux, mettant ces derniers face à leurs contradictions. Les CMP acculées ne peuvent que soutenir la JUP dans ses choix, regrettant que ce ras le bol ne se soit pas produit plus tôt. Les II, dépassés par les événements, restent dans un premier temps silencieux avant de se ranger prudemment du côté de la révolte.

L'islamisme s'est lui-même tiré dans les pieds par ses échecs successifs : L’échec de la révolution iranienne tant à s'exporter qu’à proposer un réel modèle de société en interne, les échecs des années 1990 en Algérie, Bosnie, Tchétchénie, Afghanistan, l'erreur stratégique du recours à la violence aveugle avec son apogée le 11 septembre 2001. Mais surtout, les attaques effectuées dans des pays musulmans tuant des musulmans, en Arabie Saoudite, au Maroc, en Egypte, en Jordanie, en Indonésie s'aliénant ainsi les Classes Moyennes Pieuses (CMP), et progressivement la nouvelle Jeunesse Urbaine Pauvre (JUP).

Ainsi, le Printemps Arabe signe l'arrêt de mort définitif de l’islamisme radical. Pris au dépourvu par les révoltes, il n'a pas su se mettre du côté des revendications démocratiques des populations entérinant près de trois décennies de déclins et d’échecs.

Dans une émission télévisée française suivant de peu la chute de Ben Ali, un membre du parti Al Nahda (islamiste tunisien) répond à un journaliste qui lui demandait comment, "en tant qu'islamiste", il comptait rassurer l'opinion internationale par : « comment peut-on être islamiste après le 11 septembre ». On peut ajouter « comment peut-on être islamiste après la guerre civile en Algérie dans les années 1990 », et même, « comment peut-on être islamiste après la révolution iranienne de 1979 ». Ces trois dates représentent, en effet, les grands échecs de l'islamisme tant auprès des jeunes manifestants que des partis islamistes eux-mêmes. Ces derniers ne souhaitant qu'une seule chose : être élus démocratiquement – chose dont ils sont quasiment assurés – et reconnus comme partenaires crédibles par la communauté internationale (contrairement à ce qui s'est produit avec la suspension du processus électoral en Algérie dans les années 1990 ou le succès électoral du Hamas qui a conduit à son isolement et au siège de Gaza).

Une chose est sûre, les pays arabes post-révolution seront à la fois plus démocratiques et plus conservateurs.

Et nous continuons ici de croire que le printemps arabe est la plus belle surprise politique que nous ayons eu à vivre depuis la chute du mur de Berlin en 1989.

* Ce texte est extrait d'un article publié dans "Les Printemps arabes", sous la direction de Michel Peterson, Mémoire d'encrier, Novembre 2011.

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